Gémissons, mais espérons : Guy Tarade, un parcours singulier au service de l’énigme et de la Fraternité

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Le 21 juillet 2026, Guy Tarade a rejoint l’Orient Éternel à l’âge de 96 ans. Pour Claude Jousseaume, son filleul maçonnique, cette disparition n’est pas seulement celle d’un homme de livres, de combats et de convictions ; elle marque aussi la fin d’une relation fraternelle profonde, nourrie par des années de transmission, d’engagement et de fidélité à une certaine idée de la franc-maçonnerie. À travers ce témoignage d’adieu, c’est un itinéraire hors norme qui se dessine : celui d’un homme libre, prolifique, parfois dérangeant, toujours fidèle à lui-même.

Claude Jousseaume souhaitait rendre hommage à son parrain dans un texte de mémoire et de fraternité. Son message, intitulé « Gémissons, gémissons mais espérons », emprunte à la tradition maçonnique une formule ancienne pour dire à la fois la peine du deuil et la persistance de la lumière. Car c’est bien ainsi qu’il semble voir Guy Tarade : comme un frère ayant traversé le siècle en gardant intacte une forme de curiosité insatiable, de courage intellectuel et de liberté d’esprit.

Un homme du XXe siècle, né dans la modestie

Guy Tarade

Né le 25 avril 1930 en région parisienne, Guy Tarade est issu d’un milieu modeste. Son père était mécanicien chez Citroën, sa mère ouvrière d’usine, et son enfance, selon le témoignage de Claude Jousseaume, fut à la fois simple et agitée. Très tôt, il développe un amour profond pour les animaux, trait de caractère qui l’accompagnera toute sa vie. Ce goût de l’observation, du vivant et des formes les plus inattendues de l’existence semble déjà annoncer le futur écrivain de l’étrange et de l’inexpliqué.

À 17 ans, il s’engage dans les troupes parachutistes. Cette première jeunesse militaire le marque durablement. Il participe à plusieurs théâtres d’opérations et en retiendra la devise des SAS : « Qui ose gagne ». Plus tard, il exercera aussi comme infirmier militaire diplômé. Mais Tarade ne fut jamais un homme figé dans un seul rôle : son parcours témoigne au contraire d’une capacité rare à passer d’un monde à l’autre, d’une discipline à une autre, sans jamais renier son indépendance.

Le choix de la conscience

Claude Jousseaume rappelle un épisode important : le refus par Guy Tarade de participer à la guerre d’Algérie, pour des raisons humanistes. Ce geste dit beaucoup de lui. Il ne fut pas seulement un homme d’action ; il fut aussi un homme de conscience. Dans un siècle souvent traversé par les fidélités militaires, politiques ou idéologiques, il choisit d’écouter ce qu’il estimait juste. Ce refus, loin d’être une simple posture, révèle une cohérence intérieure qui éclaire le reste de son existence.

Installé ensuite sur la Côte d’Azur, à Nice, il devient chauffeur de bus aux TNL, les Transports Niçois du Littoral. Là encore, Tarade change de décor sans changer d’élan. L’homme qui a connu les parachutistes, la discipline militaire et les terrains d’opérations se retrouve dans la vie quotidienne d’une grande ville méditerranéenne, au contact du réel, du public, des trajets et des visages ordinaires. Cette proximité avec le monde concret n’empêchera jamais chez lui le goût des grands récits, ni celui des hypothèses ouvertes.

L’écrivain des soucoupes et des marges

L’autodidacte, admirateur de Robert Charroux, commence alors à écrire. En 1969 paraît son premier ouvrage, Soucoupes volantes et civilisations d’outre-espace, qui rencontre un succès remarquable, au point d’être traduit jusqu’en chinois. À une époque où l’ufologie, les mystères archéologiques et les hypothèses sur les civilisations disparues suscitent un large intérêt, Guy Tarade trouve sa place parmi les auteurs qui osent explorer les marges du savoir.

Invité la même année à Les Dossiers de l’écran, il s’y distingue par son ton, son humour et sa capacité à répondre à ses contradicteurs sans perdre son calme ni son ironie. Claude Jousseaume rappelle cet épisode comme une démonstration de son esprit vif. Tarade n’était pas seulement un chercheur d’énigmes ; il savait aussi défendre ses positions avec une aisance rare, mêlant érudition populaire, verve et répartie.

Par la suite, il fonde avec quelques compagnons un club d’amis et de passeurs, que Claude Jousseaume compare malicieusement à un « nouveau Club des Cinq ». Cette image dit bien quelque chose du personnage : Guy Tarade appartient à une génération d’hommes qui aimaient autant la fraternité des idées que celle des aventures partagées.

La lumière maçonnique

En 1984, Guy Tarade reçoit la lumière au Grand Orient de France, au sein de la respectable loge Union et Espérance. C’est là que Claude Jousseaume le rencontre dans une relation de filiation maçonnique et affective. Plus tard, Tarade fonde Tradition Écossaise au Rite Écossais Ancien et Accepté, où il occupe la charge de Vénérable Installé sur la chaire du roi Salomon.

Cette période maçonnique est marquée, selon le témoignage de son filleul, par une forme de désillusion. Mis en minorité par des frères plus jeunes, qu’il juge « politiques », il quitte la loge. En 2011, il s’éloigne également du Grand Orient de France, ne supportant plus ce qu’il percevait comme une dérive politique de l’obédience et une quasi-obligation de mixité. Ce départ, dans le récit de Claude Jousseaume, n’est pas présenté comme une rupture avec la maçonnerie, mais comme le choix d’une fidélité à une certaine idée de l’initiation, plus exigeante, plus libre et plus traditionnelle.

Deux jours avant de passer au degré de Prince du Royal Secret au 32e degré du REAA, il reste fidèle à lui-même : un homme qui ne transige pas avec ce qu’il croit juste. « On ne change pas un Tarade », écrit en substance Claude Jousseaume. La formule est juste : elle dit à la fois l’originalité du personnage et l’impossibilité de le faire entrer dans un moule.

Un écrivain infatigable

Jusqu’au bout, Guy Tarade demeure actif. Il écrit pour diverses revues, en collaboration avec Philippe Ilial et Jean-Philippe Camus. L’une d’elles porte d’ailleurs le titre de l’un de ses ouvrages : Les Archives du Savoir Perdu. Ce titre résume à lui seul tout un imaginaire : le goût du secret, le désir de réhabiliter des savoirs oubliés, l’intuition que l’histoire humaine ne se réduit pas à ce que les institutions valident.

Claude Jousseaume rappelle également une intervention rarissime : Guy Tarade plancha au B’nai B’rith sur le thème « Un Goy raconte Israël ». Cet épisode souligne encore sa singularité : Tarade aimait les ponts improbables, les sujets décalés, les angles inattendus. Il ne cherchait pas l’approbation facile, mais le déplacement du regard.

Il reçoit aussi une médaille commémorative de la GLNF, preuve que sa trajectoire maçonnique croise plusieurs sensibilités et plusieurs mondes. Cette circulation entre obédiences, revues et cercles de réflexion dit beaucoup de son tempérament : Guy Tarade n’était pas un homme d’enfermement, mais de passage, de curiosité et de dialogue.

Le silence des derniers temps

En 2020, l’aventure des revues auxquelles il collaborait prend fin, dans le contexte de la pandémie. Pour Guy Tarade s’ouvre alors une période plus sombre, faite de tristesse et de maladies. Claude Jousseaume choisit de ne pas s’y attarder, par pudeur, mais laisse entendre que ces dernières années furent marquées par un affaiblissement progressif.

Lorsque Guy Tarade s’éteint le mardi 21 juillet 2026, une cérémonie intime se tient au reposoir de l’hôpital Pasteur à Nice. Claude Jousseaume y représente le Suprême Conseil. La liturgie est assurée par Monseigneur Schaffner, avec l’aide d’Agnès. Puis la chaîne d’union se déroule au crématorium de Nice sous la houlette d’un des filleuls du défunt, ancien Vénérable Maître d’Union et Espérance.

Le témoignage de Claude Jousseaume souligne aussi un fait douloureux : aucun dignitaire, aucun « canari » du Grand Orient de France n’a daigné se déplacer, malgré un courriel adressé à toutes les loges de la province. Il s’interroge aussi sur l’absence d’autres obédiences pourtant prévenues, du OITAR à la GLDF. Ce constat, brut et sans détour, dit la solitude dans laquelle peuvent parfois mourir ceux qui ont pourtant donné beaucoup à la vie maçonnique.

« Ce n’est qu’un au revoir »

Le message de Claude Jousseaume s’achève sur une formule fraternelle et profondément maçonnique : « À bientôt Parrain, maintenant tu connais le Royal Secret et bien sûr ce n’est qu’un au revoir et jamais un adieu. » Cette phrase condense tout l’esprit du texte. Il ne s’agit pas seulement d’annoncer une disparition, mais de placer la mort dans une perspective initiatique : celle d’un passage, d’un au-delà de la présence, d’une continuité sous une autre forme.

Guy Tarade fut, selon son filleul, un visionnaire, un auteur de près de quarante livres et de centaines d’articles. Il fut aussi un homme de relations, de fidélités, de désaccords parfois, mais toujours d’une forte présence. Claude Jousseaume tient à remercier dans son texte Monique, son épouse « historique », Irène Laboisette, Alexandra Tarade, sa petite-fille, Brigitte pour la correction, le professeur Philippe Ilial. Cette liste de noms donne à l’hommage une dimension très humaine : derrière l’auteur et le maçon, il y avait un homme entouré, aimé, accompagné.

Un héritage de liberté

L’hommage rendu à Guy Tarade par Claude Jousseaume ne cherche pas à gommer les aspérités du personnage. Au contraire, il les assume. Tarade fut un homme de convictions, parfois rugueux, souvent indépendant, toujours insaisissable. Mais c’est précisément cette singularité qui fait la force de son parcours. Il aura traversé le siècle en restant fidèle à une passion pour les énigmes du monde, pour la liberté de penser et pour les chemins initiatiques.

Le titre de son hommage, « Gémissons, gémissons mais espérons », résume bien cette tension entre la douleur de la perte et la persistance d’une espérance fraternelle. Dans la langue des initiés, c’est une manière de dire que la mort n’efface pas le sens d’une vie lorsqu’elle a été vécue avec sincérité, courage et exigence.

Guy Tarade laisse ainsi derrière lui une œuvre abondante, des souvenirs, des fidélités et une mémoire qui ne demande qu’à être relue. À travers les mots de Claude Jousseaume, c’est moins une simple biographie qu’une présence qui se dessine encore : celle d’un frère passé à l’Orient Éternel, mais dont le parcours continue de rayonner dans la mémoire de ceux qui l’ont connu.

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