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Un écrivain français que la Grande Guerre avait laissé sans patrie intellectuelle, un médecin viennois qui se disait fermé à la mystique autant qu’à la musique, et entre eux une correspondance d’où sortit l’un des concepts les plus discutés du siècle. Philosophie magazine consacre son dossier d’été au sentiment océanique et remonte jusqu’à cette lettre de décembre 1927 où Romain Rolland demande à Sigmund Freud d’analyser non les religions, mais la sensation qui les précède. Témoignages, cartographie des états voisins, promenade sur les grèves malouines, entretien d’Oxford qui déclare l’infini dénué de sens, seize pages de textes rollandiens, l’ensemble pose une question qui touche au travail en Loge. Car la Franc-Maçonnerie ne dissout pas la pierre. Elle la taille.
Un mot que Romain Rolland n’a jamais écrit


Le 5 décembre 1927, Romain Rolland adresse à Sigmund Freud une lettre dont la portée lui échappe. Il ne conteste pas l’analyse freudienne des religions, il la tient pour juste, et demande seulement que soit examiné ce qui vient avant elles, une sensation détachée de tout dogme et de toute Église, la sensation de l’éternel, qu’il décrit comme « sans bornes perceptibles » et « comme océanique ». Alexandre Lacroix, qui ouvre le dossier, relève avec justesse que l’expression de sentiment océanique ne figure nulle part sous la plume de l’écrivain. Ce qui n’était qu’une comparaison devient un concept, et la paternité en revient à celui qui déclarera, dans l’essai où il l’examine, ne rien trouver de tel en lui-même.
Le paradoxe mérite d’être médité.
Sigmund Freud avouera à son correspondant être « fermé à la mystique tout autant qu’à la musique ». Voilà un homme qui prétend sonder la psyché et qui reconnaît lui manquer un organe. La lecture maçonnique commence là, avant tout symbole. Entre eux se joue l’impossibilité de démontrer une expérience à qui ne l’a pas traversée. William James rappelait qu’il faut l’oreille musicale pour apprécier une symphonie. Aucune Loge ne procède autrement. Elle ne démontre rien, elle fait éprouver, et le récipiendaire comprend après coup ce qu’il a vécu.

Alexandre Lacroix, né en 1975, écrivain et directeur de la rédaction du journal, avait consacré un essai à l’émotion que nous procurent les paysages, Devant la beauté de la nature, où la crise écologique apparaissait d’abord comme une crise de la sensibilité.
La source que les Églises captent et dessèchent
Trois lignées nourrissent la sensation rollandienne. William James d’abord, dont L’Expérience religieuse établit que des états mystiques traversent presque toutes les existences hors de tout cadre confessionnel, et leur assigne quatre marques, l’ineffabilité, l’intuition, l’instabilité et la passivité. Baruch Spinoza ensuite, compagnon de jeunesse à qui Romain Rolland rendit hommage dans L’Éclair de Spinoza, et dont l’Éthique affirme que « nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels ». Ramakrishna enfin, dont l’écrivain rédigeait alors la vie, et qui compare l’âme partie sonder l’océan à une poupée de sel dissoute avant d’avoir touché le fond, incapable de revenir dire ce qu’elle a mesuré.
La position qui en naît frappe encore par sa hardiesse. Pour Romain Rolland, les religions n’ont pas créé l’énergie qu’elles administrent. Elles l’ont trouvée chez les hommes, puis captée, canalisée, desséchée, au point que le sentiment religieux véritable serait le plus faible à l’intérieur même des Églises. La liberté absolue de conscience n’est pas une tolérance concédée aux tièdes, elle affirme que la vie intérieure précède les institutions qui prétendent la régler. L’écrivain disait mener deux existences parallèles, celle de l’individu doté d’un état civil et celle de « l’être sans visage, sans nom, sans lieu, sans siècle », dédoublement où tout initié reconnaîtra le seuil du Temple.
Cinq voix que rien n’oblige à s’accorder

Cinq penseurs racontent ensuite ce qui leur est arrivé. Philippe Descola se souvient d’un après-midi de saison sèche sur le Pastaza, où il mesure que la maison la plus proche se tient à quatre-vingts kilomètres dans chaque direction, et où une solitude sans angoisse, loin de le retrancher du monde, l’y inscrit pleinement. Natalie Depraz décrit un adoucissement des frontières entre son corps et le monde, obtenu par des musiques longuement fréquentées. Mathilde Ramadier raconte une cérémonie d’ayahuasca et nomme la phase de montée « comme une mort symbolique ».

André Comte-Sponville revient sur une nuit d’hiver en forêt, vers vingt-six ans, et décrit une suite de suspensions, celle du langage, celle du passé et de l’avenir, celle de la séparation entre le monde et lui. Jeanne Burgart Goutal apporte l’objection dont l’ensemble avait besoin, en rappelant que l’indianiste Michel Angot qualifie le yoga de « suicide ontologique ».
Là réside la limite du procédé. Ranger sous un même concept un après-midi amazonien, un requiem de Gabriel Fauré et une décoction ritualisée revient à tenir pour acquis ce qui reste à établir, savoir si ces expériences sont une ou plusieurs. Le dossier recueille, il n’arbitre pas.
Pour une tradition initiatique, la question devient autrement précise.
La mort symbolique existe en Loge, mais elle est encadrée et suivie d’un travail de plusieurs années. Ce que la voie chimique abolit, c’est la durée. Or la durée n’est pas un accessoire de l’initiation, elle en est la matière. Jeanne Burgart Goutal touche juste en relisant la métaphore aquatique non comme un retour à l’inorganique, mais comme une immersion dans la source vive. Le cabinet de réflexion demande de descendre pour remonter.

Élargir un prisonnier, dilater une âme
Le plus beau moment du numéro est une promenade.
Cédric Enjalbert a emmené la philosophe Laurence Devillairs à Saint-Malo pour éprouver le concept en bord de mer plutôt que le commenter en chambre. Spécialiste du XVIIe siècle, auteure d’une thèse sur l’infini chez Fénelon, Pascal et Descartes, elle a publié une Petite Philosophie de la mer et La Splendeur du monde. Sur la plage des Chevrets, elle note que splendor signifie éclat en latin, et que la beauté se donne dans le détail plus que dans la totalité.

Un mot qu’elle emploie devrait retenir tout Franc-Maçon
Elle parle d’élargissement et en déplie les deux sens, la dilatation de l’être et le geste judiciaire qui élargit un prisonnier en faisant sauter un verrou. Voilà ce que nos rituels promettent à l’instant où le bandeau tombe. Elle ajoute que l’expérience réclame une sobriété et impose le silence, un silence d’abord intérieur. Une sono de plage suffit à la manquer. L’Apprenti qui se tait durant une année n’apprend rien d’autre. Elle propose enfin le néologisme d’« esthécologie », une écologie fondée sur la perception.
Reste la formule qu’elle emprunte à Victor Hugo, « l’infini dans un contour ».

Une meilleure définition du Temple serait difficile à trouver. Le compas ne saisit pas l’illimité, il trace la limite à l’intérieur de laquelle l’illimité consent à paraître.
Toute définition de l’infini s’énonce dans une formule finie
L’entretien d’Adrian W. Moore introduit en France une pensée que rien n’y avait traduite, ce qui est un mérite éditorial. Professeur à Oxford, auteur d’une somme intitulée The Infinite, il distingue l’infini mathématique, celui du nombre toujours augmentable, et l’infini métaphysique, celui de la perfection et de l’achèvement. Il rappelle que les Grecs redoutaient l’illimité, qu’Anaximandre nommait apeiron ce qui n’a pas de bornes sans y voir une louange, et que le renversement viendrait de Plotin.
Vient alors la difficulté qui commande tout. Chaque fois qu’une définition de l’infini est proposée, « nous l’exprimons dans une formule finie », et la cible est manquée. Adrian W. Moore en tire une conclusion déconcertante, le concept relève du non-sens, et pourtant nul ne consent à s’en passer, car ce non-sens rend justice à des aperçus que le langage ne sait pas porter. Il emprunte l’idée au premier Ludwig Wittgenstein, celui qui séparait ce qui se dit de ce qui se montre.
Qu’un philosophe d’Oxford aboutisse là devrait faire sourire les Maîtres. La tradition maçonnique bâtit son édifice autour d’une Parole perdue et d’un mot substitué dont chacun sait qu’il ne remplace rien. Adrian W. Moore décrit sans le savoir l’économie du mot substitué. Ce qui se profère n’est jamais la chose, et pourtant il faut proférer, sous peine de laisser l’expérience sans transmission.
L’Europe ne suffit plus à se sauver soi-même

Le cahier de seize pages rend au concept son épaisseur historique. Victorine de Oliveira rappelle qu’en 1914 Romain Rolland, que l’horreur du conflit arrache à sa réserve de contemplatif, se trouve en Suisse.

Au-dessus de la mêlée lui vaudra d’être traité en traître, ce qu’il avait prévu en écrivant que « qui ne veut point délirer comme les autres est suspect ». Sa quête indienne naît de ce refus de la haine et de la conviction que l’Europe s’est déshonorée. À Rabindranath Tagore, en août 1919, il écrit que la pensée d’Asie et celle d’Europe forment « les deux hémisphères du cerveau de l’humanité ». Il fera connaître Gandhi par une biographie de 1924, avant de mesurer, sept ans plus tard, la distance qui les sépare.

Le texte d’accompagnement ne farde rien. Romain Rolland n’a jamais mis le pied en Inde, et sa lecture demeure orientaliste au sens qu’Edward Said a donné à ce mot. Cette honnêteté vaut mieux qu’une hagiographie, et laisse intacte la leçon qui nous intéresse. Un homme seul a maintenu la fraternité entre les peuples à l’instant précis où l’affirmer coûtait la réputation, les amitiés et le repos. Un serment vaut ce que vaut le prix payé pour le tenir.
Publier ces pages à côté du dossier est un geste de transmission dont nos ateliers gagneraient à s’inspirer. Le commentaire le plus fin demeure un commentaire.
La carte du numéro dispose les expériences entre deux pôles, l’individuation et la dissolution.

La Franc-Maçonnerie se tient du côté de l’individuation, puisqu’elle met un maillet et un ciseau dans les mains et réclame une forme. Elle veut un homme debout, une parole tenue, une pierre équarrie. Ses rituels parlent pourtant de ténèbres traversées, de mort et de relèvement, d’une eau qui rejoint l’eau.
Un silence mérite d’être noté. La carte va d’Anaximandre à Arne Næss sans presque rien accorder aux mystiques rhénans, à la Kabbale, à l’hermétisme ni à l’alchimie, c’est-à-dire aux voies occidentales qui ont pensé l’union sans abolir l’ouvrier. Le lecteur qui travaille entre l’équerre et le compas mesurera ce manque.
Reste la question, déposée sans réponse entre les mains de chacun

La poupée de sel se dissout et ne revient rien dire de la profondeur. La pierre garde la trace de chaque coup reçu et se souvient de la main. De ces deux manières d’aller vers le sans-limite, laquelle avons-nous choisie le jour où nous avons demandé la Lumière ?

Philosophie magazine – dossier « Le sentiment océanique »
Alexandre Lacroix (dir.) – Philo Éditions,n°201, juillet-août 2026, 98 pages et un cahier central de seize pages, 6,90 €
En vente depuis le vendredi 10 juillet 2026 dans les Maisons de la presse.

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