À Maurice, le GODF ouvre le chantier de la fin de vie

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Dans un entretien accordé ce 14 juillet au quotidien mauricien L’Express, Pierre Bertinotti expose les lignes de force de son mandat à la tête du Grand Orient de France : humanisme, universalisme, liberté absolue de conscience, mixité et présence assumée dans la Cité.

Mais l’annonce essentielle concerne l’installation, à Maurice, d’une Loge d’étude et de recherche consacrée à la fin de vie. Une initiative qui place la méthode maçonnique au cœur d’un débat intime, médical, philosophique et politique.

L’entretien accordé par Pierre Bertinotti à la journaliste Brinda Venkaya dépasse largement la question de la fin de vie.

Il constitue presque une déclaration de méthode

Comment une Obédience maçonnique, en l’occurrence le Grand Orient de France (GODF), puissance symbolique régulière souveraine, la plus ancienne obédience maçonnique française, la plus importante d’Europe continentale et, depuis le Brexit, de l’Union européenne, mais aussi la plus importante obédience libérale au monde,

peut-elle intervenir dans la société sans se transformer en parti, contribuer au débat sans imposer de doctrine et défendre l’universel dans une société traversée par des appartenances religieuses, culturelles et communautaires multiples ?

À Maurice, territoire façonné par plusieurs héritages – français, britannique, africain, indien et océanique –, ces interrogations prennent une résonance particulière.

L’île est aussi un carrefour entre différentes familles maçonniques : la tradition libérale et adogmatique représentée par le Grand Orient de France y côtoie des Obédiences relevant du courant dit régulier ou anglo-saxon.

Un triangle pour penser la Cité

Pierre Bertinotti résume les valeurs du GODF par deux mots :

« humanisme et universalisme. »

L’humanisme consiste à replacer l’être humain au centre de la décision, notamment dans un monde désormais travaillé par l’intelligence artificielle.

L’universalisme affirme que chaque être est singulier, mais qu’il demeure l’égal de tous les autres.

Le Grand Maître dessine ainsi un triangle symbolique

Pierre Bertinotti ordonne sa pensée autour d’un triangle dont les trois côtés se répondent. Le premier porte les valeurs d’humanisme et d’universalisme, qui placent l’être humain au centre de la réflexion tout en affirmant l’égale dignité de chacun. Le deuxième réunit la tolérance mutuelle, le respect de soi et d’autrui et la liberté absolue de conscience, conditions indispensables à toute fraternité véritable. Le troisième est celui de la méthode maçonnique : écoute, confrontation apaisée des idées, doute fécond et enrichissement réciproque.

Ces trois lignes ne prennent toutefois sens qu’en se rejoignant. Les valeurs sans méthode risqueraient de demeurer des proclamations abstraites ; la tolérance sans principes pourrait se réduire à l’indifférence ; la méthode sans finalité ne serait qu’un exercice de rhétorique. Leur union forme un espace de construction intérieure et civique dans lequel la pensée peut circuler librement.

En Loge, rappelle le Grand Maître, la parole ne devrait pas chercher à vaincre. Elle est déposée afin que chacun puisse l’entendre, la méditer et, s’il y a lieu, rectifier son propre ouvrage. Cette conception rejoint l’une des vertus les plus précieuses de la démarche initiatique : substituer au réflexe de domination la patience de la construction. Dans le Temple comme dans la Cité, il ne s’agit pas d’abattre la pensée de l’autre, mais de chercher avec lui la juste pierre susceptible de prendre place dans l’édifice commun.

Faire de la politique sans devenir partisan

À l’approche de l’élection présidentielle française de 2027, Pierre Bertinotti revendique une prise de parole publique du GODF. Il distingue cependant clairement la politique, entendue comme organisation de la Cité, de l’engagement partisan.

Le GODF ne donnera pas de consigne de vote

Il entend en revanche rappeler les principes qu’il considère comme incompatibles avec son projet humaniste : la préférence nationale lorsqu’elle conduit à l’exclusion de l’étranger, mais aussi l’assignation identitaire qui réduit une personne à sa religion, à son origine, à sa couleur de peau ou à sa condition sociale.

Cette distinction est essentielle.

Une Obédience ne saurait se substituer à la souveraineté des citoyens. Mais elle peut mettre dans le débat public des questions, des principes et des outils de réflexion. Chez Pierre Bertinotti, la formule traditionnelle du GODF – « changer l’homme pour changer la société » – ne signifie pas fabriquer un homme conforme à une idéologie. Elle suppose plutôt de former des consciences capables de choisir librement et d’agir avec discernement.

Maurice, laboratoire de l’universalisme maçonnique

Le GODF compterait, selon les chiffres donnés dans l’entretien, environ 55 000 membres et 1 400 Loges, dont huit à Maurice. Pierre Bertinotti souligne également que les Sœurs représenteraient près de 20 % des membres mauriciens du GODF, contre environ 14 % pour l’ensemble de l’Obédience. Cinq des huit Loges mauriciennes seraient désormais ouvertes à l’initiation des femmes.

Le Grand Maître ne dissimule pas pour autant la lenteur de cette évolution

Si environ 60 % des Loges du GODF initient aujourd’hui des femmes, leur présence dans les responsabilités nationales demeure limitée. La mixité formelle ne suffit donc pas : encore faut-il que les Sœurs puissent accéder pleinement aux lieux où se préparent les décisions.

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La pierre est dégrossie, mais non achevée. Une Obédience qui se réclame de l’universalisme ne peut se satisfaire d’ouvrir la porte du Temple ; elle doit encore examiner les habitudes, les réseaux et les résistances qui empêchent certaines voix de parvenir jusqu’à l’Orient.

Deux maçonneries, mais quelques nuances nécessaires

Pierre Bertinotti oppose assez nettement la Franc-Maçonnerie libérale et adogmatique à la tradition anglo-saxonne : croyance obligatoire en Dieu, serment sur la Bible, interdiction de la politique et non-admission des femmes.

Cette présentation permet de comprendre rapidement les différences, mais elle mérite quelques nuances.

Dans la Franc-Maçonnerie régulière anglaise, l’obligation est prêtée sur un Volume de la Loi sacrée, qui n’est pas nécessairement la Bible : il peut s’agir du Coran, de la Torah ou d’un autre texte correspondant à la foi du candidat. Ce courant interdit la discussion politique et religieuse pendant les travaux de Loge, sans exiger pour autant que ses membres renoncent individuellement à toute responsabilité civique.

De même, la Grande Loge Unie d’Angleterre demeure exclusivement masculine, mais elle reconnaît publiquement l’existence d’organisations maçonniques féminines comme l’Order of Women Freemasons et la Freemasonry for Women. Il est donc plus exact de parler d’une séparation institutionnelle des genres que d’un refus général de toute Franc-Maçonnerie féminine.

Ces précisions n’effacent pas la rupture apparue avec le GODF, notamment depuis la suppression, en 1877, de l’obligation de croire en Dieu et en l’immortalité de l’âme.

Elles rappellent cependant qu’entre les deux familles maçonniques, la frontière n’est pas toujours un mur. Elle peut aussi devenir un seuil sur lequel s’échangent des gestes fraternels, même lorsque l’intervisite demeure impossible.

La laïcité française ne se transporte pas sans traduction

Pierre Bertinotti définit la laïcité comme la séparation des Églises et de l’État, l’indépendance de la décision publique à l’égard des prescriptions religieuses et la protection de la liberté de croire ou de ne pas croire.

Cette conception correspond à l’histoire républicaine française. Mais à Maurice, elle doit nécessairement être traduite et adaptée. La Constitution mauricienne protège expressément la liberté de conscience, de pensée et de religion, ainsi que le droit de manifester ou de propager ses croyances. Le cadre historique et institutionnel mauricien n’est donc pas la simple reproduction de la loi française de 1905.

L’enjeu pour les Francs-Maçons mauriciens sera moins d’importer un modèle tout fait que d’élaborer une voie locale permettant à toutes les convictions de coexister, sans qu’aucune ne puisse s’imposer à la totalité du corps politique.

La laïcité ne saurait devenir un nouveau dogme. Elle est d’abord l’espace vide laissé entre les convictions afin que chacun puisse respirer librement.

La fin de vie entre dans le Temple

L’annonce majeure de l’entretien concerne l’installation d’une Loge d’étude et de recherche consacrée à la fin de vie.

M. Dharambeer Gokhool

À l’initiative des Sœurs et des Frères de Maurice, cet Atelier aura pour mission de travailler sur cette question et de contribuer au débat mauricien. Pierre Bertinotti précise avoir informé de sa création le président de la République, Dharam Gokhool, ainsi que le Premier ministre, Navinchandra Ramgoolam. L’objectif affiché n’est pas d’imposer une solution, mais de participer à l’élaboration d’un « difficile consensus ».

Navinchandra Ramgoolam

Le moment est particulièrement significatif. En France, l’Assemblée nationale doit examiner en lecture définitive, le 15 juillet 2026, la proposition de loi relative au droit à l’aide à mourir. Le GODF s’est officiellement prononcé en faveur d’un texte faisant de la fin de vie une question de liberté individuelle, de dignité et de liberté de conscience.

À Maurice, le terrain n’est pas vierge

Les politiques publiques de santé mentionnent déjà le développement des soins palliatifs, des prises en charge de proximité et l’intégration des services palliatifs dans la lutte contre le cancer. La réflexion sur l’aide à mourir ne pourra donc être conduite sérieusement qu’en tenant ensemble deux exigences : l’accès effectif aux soins palliatifs et la question du choix personnel lorsque la souffrance demeure insupportable.

Éclairer sans prescrire

La fin de vie confronte l’homme à ce que les rituels maçonniques ne cessent de lui rappeler : sa condition mortelle. Mais l’initiation ne prétend pas abolir la mort. Elle apprend à la regarder sans détour, afin que la conscience puisse donner à la vie une plus juste mesure.

Le risque serait que la Loge de recherche mauricienne devienne la simple chambre d’écho des positions déjà adoptées à Paris. Sa véritable fécondité dépendra au contraire de sa capacité à entendre les médecins, les soignants, les personnes malades, les familles, les juristes, les philosophes et les représentants des différentes traditions spirituelles présentes dans l’île.

Une Loge n’est pas un parlement caché. Elle n’a ni mandat électoral ni compétence médicale. Sa force réside ailleurs : dans le temps long, dans l’écoute sans interruption, dans le doute méthodique et dans la possibilité de faire dialoguer ceux que l’espace profane enferme trop souvent dans des camps ennemis.

Le travail annoncé à Maurice sera donc observé avec attention

Il pourrait montrer qu’une Franc-Maçonnerie fidèle à sa vocation ne cherche pas à dicter la loi depuis l’ombre, mais à faire entrer un peu de lumière dans les lieux où la société hésite encore à regarder.

Car, devant l’ultime passage, la question n’est peut-être pas seulement de savoir comment mourir. Elle est aussi de déterminer jusqu’où une société demeure capable de respecter la conscience, la dignité et la parole de celui qui s’apprête à franchir le seuil.

La devise latine des armes de l’île Maurice est Stella Clavisque Maris Indici » signifiant « L’étoile et la clé de l’océan Indien ». Elle exprime la position stratégique de l’île Maurice, à la fois repère lumineux et porte d’accès au cœur de l’océan Indien.

Source l’express.mu / Illustrations générées par IA

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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