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Avec Les Militaires Francs-Maçons, le numéro 11 de La Plume et la Pensée affronte une matière plus dangereuse qu’il n’y paraît. L’uniforme et le tablier y avancent ensemble, parfois accordés, souvent contrariés, toujours placés sous le regard de l’Histoire. L’ensemble refuse la tentation commode de la galerie héroïque.

Il interroge la tension entre obéissance militaire et liberté de conscience, entre discipline de corps et souveraineté intérieure, entre service de l’État et fidélité à une parole initiatique qui ne devrait jamais se réduire au réseau, au grade ni à l’entregent. La question centrale traverse chaque portrait. Que devient la Franc-Maçonnerie lorsque ses Frères portent l’épée, commandent des hommes, participent à la guerre, servent des pouvoirs successifs, puis entrent dans la mémoire nationale avec leurs grandeurs, leurs calculs, leurs faiblesses et parfois leurs fautes.
L’équerre ne blanchit pas l’épée

Le mérite premier de ce volume collectif tient à son refus d’une Franc-Maçonnerie décorative. Les noms réunis composent une constellation impressionnante, de Charles-Pierre-François Augereau à George Washington, de Michel Ney à Horatio Nelson, de Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, à Joachim Murat. Pourtant, la revue ne transforme pas ces figures en saints laïques. Elle rappelle au contraire que l’initiation ne préserve ni de l’ambition, ni de l’opportunisme, ni de la brutalité du siècle. Le tablier n’annule pas l’uniforme. Il le juge, ou devrait le juger. Il place devant chaque soldat cette pierre intérieure qui ne reçoit sa forme que par le travail, la rectification et la mesure.
Cette perspective donne au numéro sa vraie cohérence

Le lecteur passe d’une biographie à l’autre sans jamais quitter le même problème intérieur. La carrière militaire exige l’efficacité, parfois l’obéissance immédiate, souvent la dureté. La Franc-Maçonnerie, lorsqu’elle demeure fidèle à sa source, exige la délibération, la maîtrise de soi, la reconnaissance du Frère, la justice et la dignité humaine. Le volume avance dans cette contradiction, sans chercher à la résoudre par une formule facile. Les Loges militaires apparaissent ainsi sous leur double visage. Elles furent des lieux de sociabilité, de protection, parfois de fraternité réelle dans un monde où la captivité pouvait devenir supplice. Elles furent aussi des espaces de carrière et d’influence. La nuance empêche de confondre la lumière reçue avec la lumière mise en œuvre.
Sous l’uniforme, la République cherche ses serviteurs et ses maîtres

L’éditorial de Christian Eyschen donne le ton par une thèse vigoureuse. La Franc-Maçonnerie militaire française, florissante aux XVIIIe et XIXe siècles, se heurte tôt à la structure même de l’Armée, institution hiérarchique par nature, peu portée à la liberté critique. Le rappel des Loges militaires d’origine anglaise et irlandaise, leur développement en France dès le milieu du XVIIIe siècle, puis leur effacement progressif après les circulaires restrictives du maréchal Nicolas Jean-de-Dieu Soult, dessine une histoire de montée et de reflux. La Franc-Maçonnerie entre dans l’Armée parce qu’elle offre un sas de parole. Elle s’y dissimule dès que l’institution ne tolère plus ces fraternités parallèles.
La question politique devient alors brûlante. République, Armée et Franc-Maçonnerie ne forment pas un triangle paisible.
L’Affaire des Fiches, longuement évoquée, oblige à regarder sans complaisance le moment où la défense de la République contre les forces cléricales se transforme en système de surveillance

Le dossier devient révélateur. Où commence la vigilance républicaine. Où finit-elle. À quel moment la défense de la liberté devient-elle technique de contrôle. Le général Paul Peigné, Grand Maître de la Grande Loge de France, donne à cette interrogation un visage singulier, celui d’un militaire persuadé que la neutralité religieuse et la Libre Pensée relevaient de la discipline civique autant que de l’exigence morale.
Les maréchaux d’Empire ne marchent jamais seuls

Le cœur du volume bat autour de la Révolution et de l’Empire. Ce choix n’étonne pas. La période place côte à côte ascension sociale, guerre totale, recomposition des élites et encadrement politique des Loges. L’étude consacrée à la Franc-Maçonnerie sous le Premier-Empire rappelle que Napoléon Bonaparte ne cherche pas d’abord l’amélioration intérieure de l’homme. Il comprend la puissance des réseaux et la capacité des Loges à intégrer une bourgeoisie gagnée aux Lumières. Les Loges deviennent des paroisses nouvelles pour des élites sorties du cadre catholique. Mais cette reconnaissance a son prix. Le pouvoir impérial tient la chaîne courte. La Franc-Maçonnerie connaît un âge d’expansion qui ressemble parfois à une captivité dorée.
Les portraits confirment cette ambiguïté

Charles-Pierre-François Augereau, sorti de la pauvreté parisienne, apparaît comme l’un de ces hommes que la Révolution arrache aux fatalités de naissance avant de les livrer aux revirements du pouvoir. Armand-Augustin-Louis de Caulaincourt se distingue par la défense d’un parti de la paix, même lorsqu’il sert un maître porté vers la démesure. François-Christophe Kellermann porte Valmy comme un symbole national. Emmanuel de Grouchy demeure prisonnier du récit accusateur de Waterloo. Michel Ney devient le miroir d’une Maçonnerie parfois alimentaire, où l’initiation accompagne davantage l’ascension que la conversion intérieure.

La fraternité n’est pas une amnistie de l’Histoire
Le meilleur de l’ensemble surgit lorsque les auteurs acceptent la part d’ombre. André Masséna, Joachim Murat et Albert Pike imposent ici une lecture moins commode. Jean-Marc Schiappa, à propos de Masséna, montre avec netteté qu’un talent militaire et une appartenance maçonnique ne suffisent pas à produire une conscience désintéressée. La Loge peut servir la mobilité sociale autant que la quête de perfectionnement. Lucie Rigault, dans le portrait de Joachim Murat, fait sentir la vitesse d’une vie portée par la Révolution, l’Empire, Naples, la Carbonaria et l’enrichissement personnel. Murat incarne cette grandeur équivoque des temps de rupture, où l’idéal républicain se mêle à la gloire et au théâtre du pouvoir.

Albert Pike constitue sans doute l’une des pierres les plus rugueuses du volume. Christian Eyschen rappelle son rôle majeur dans la Juridiction Sud du Rite Écossais Ancien et Accepté, tout en maintenant la difficulté politique et morale d’un général confédéré. La Franc-Maçonnerie américaine ne peut être lue sans cette fracture. La Guerre de Sécession, étudiée par Philippe Besson, prolonge l’interrogation. Des Frères se combattent. Des Loges sont déchirées. Des idéaux proclamés au nom de l’égalité humaine se heurtent à l’esclavage. Que vaut la fraternité lorsque le Temple est traversé par la guerre civile et par la négation de la dignité humaine.
Entre Washington et La Fayette, la liberté garde ses ambiguïtés
Les figures atlantiques donnent au volume son souffle le plus large. George Washington y apparaît dans la double stature du fondateur politique et du Franc-Maçon public, lié à une mémoire rituelle encore visible dans les pierres et les outils américains. Sa présence permet de comprendre une Maçonnerie qui inscrit la fondation d’un État dans une liturgie civique. Le maillet, la truelle et la pierre angulaire quittent le Temple pour entrer dans la cité. Ce passage rappelle que la construction politique peut emprunter aux formes symboliques de l’Art royal, mais qu’elle doit ensuite affronter l’épreuve du droit, du peuple et de l’Histoire.

Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, reçoit un traitement salutaire par sa sévérité même. Dominique Goussot ne s’abandonne pas au culte américain du héros. Il montre un homme plus complexe, jeune Maçon attiré par l’indépendance américaine, acteur de 1789, mais incapable de se défaire de ses préjugés aristocratiques et de ses fidélités monarchiques. Cette lecture nuance l’image trop lisse du passeur des libertés. Elle rappelle que la liberté proclamée demande une conversion plus profonde que l’adhésion aux idées nouvelles.
L’édition numérique gagne lorsqu’il quitte la statue pour retrouver l’homme
La diversité des contributions donne à l’ensemble une texture inégale, mais vivante. Certains articles relèvent davantage de la chronique biographique, avec l’abondance des états de service et des campagnes. D’autres atteignent une vraie densité critique, lorsque la Maçonnerie n’est pas seulement mentionnée comme appartenance, mais interrogée comme tension intérieure. Les pages consacrées à la famille Mellinet, par Jean-Paul Charaux, élargissent heureusement la perspective. Elles montrent une lignée nantaise où l’engagement maçonnique croise la vie locale, l’imprimerie, la politique, l’armée, la musique et la mémoire urbaine, avec, autour d’Émile Mellinet, l’ombre fraternelle d’Abd el-Kader et celle, plus lourde, de la conquête coloniale.
Quelques limites demeurent. Le ton polémique, assumé par plusieurs plumes, donne de l’allant et de la franchise, mais il peut aussi durcir certaines analyses.
La colère anticléricale, la critique des pouvoirs militaires ou le jugement porté sur l’opportunisme impérial sont souvent fondés, mais une plus grande respiration aurait parfois permis de mieux distinguer les responsabilités individuelles, les contraintes institutionnelles et les mentalités d’époque. La question coloniale, l’esclavage américain et les violences de masse auraient aussi mérité un traitement plus continu. Le volume ouvre ces portes, il ne les franchit pas toujours jusqu’au bout. Cette réserve indique le chantier que le lecteur voudrait voir prolongé.

La pierre du soldat reste à tailler
La singularité de Les Militaires Francs-Maçons tient enfin à son écriture collective, traversée par une voix libre, parfois mordante, toujours soucieuse de replacer la Franc-Maçonnerie dans la cité et non dans une vitrine patrimoniale. Christian Eyschen, figure connue de la Libre Pensée et du paysage maçonnique, imprime à l’ensemble une orientation combative. Autour de lui, les contributrices et contributeurs composent une mosaïque d’archives, de biographies et de controverses. Le numéro n’a pas l’unité d’un traité. Il possède autre chose, une circulation de regards où l’Histoire militaire révèle la conscience maçonnique.
La leçon initiatique, ici, demeure sobre

Le soldat Franc-Maçon n’est ni meilleur ni pire par essence. Il se trouve seulement placé devant une contradiction plus visible que d’autres. Il promet de travailler à son perfectionnement moral tout en servant des appareils de contrainte. Il parle de fraternité dans un monde où l’ennemi reçoit parfois un visage de Frère. L’équerre lui demande la rectitude, le compas la mesure, le niveau la reconnaissance d’une commune humanité. Rien ne garantit qu’il leur obéisse. C’est précisément pourquoi ce volume mérite attention. Il rappelle que l’initiation n’est pas un titre, mais une épreuve. Entre le sabre et le maillet, entre l’ordre reçu et la conscience droite, la pierre du soldat demeure inachevée. Reste à savoir, pour chacun de nous, si le Temple intérieur peut se construire avec des mains qui ont appris à commander, à vaincre et parfois à détruire.


Repères éditoriaux
Les Militaires Francs-Maçons, La Plume et la Pensée, numéro 11, revue numérique supplément à La Raison, Libre Pensée, 2026, 186 pages. Direction éditoriale Christian Eyschen. Revue gratuite, à télécharger ICI.

