Il fut Pic de la Mirandole – Chapitre 15 – La lumière qui s’éteint

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C’était l’automne le plus violent que Florence eût connu depuis des décennies.

Depuis septembre, les nouvelles de l’avance de Charles VIII de France vers l’Italie du Nord affolaient les chancelleries et les marchés. Le roi de France descendait avec une armée immense  de quarante mille hommes, une force sans précédent dans la péninsule et les petits États italiens, incapables de s’unir contre lui, se dispersaient dans la diplomatie affolée et les accommodements honteux.

Pierre de Médicis, fidèle à sa réputation, choisit le pire de tous les accommodements : il capitula devant Charles VIII avant même que l’armée française ait atteint Florence, lui cédant les places fortes de la Toscane dans un geste de lâcheté que les Florentins ne lui pardonnèrent pas.

La famille Médicis fut chassée de Florence le 9 novembre 1494, dans une explosion populaire qui avait été, longtemps, la prédiction de Savonarole.
La prophétie s’était accomplie.

Giovanni était à Florence dans ces journées de novembre. Il avait quitté Querceto au début du mois, alité par la fièvre depuis plusieurs jours, et ses amis l’avaient convaincu de se laisser soigner en ville plutôt que dans l’isolement des collines de Fiesole. Il habitait dans la maison d’un ami, près de Santa Croce, et il entendait de son lit les bruits de la ville en révolution, les cris, les cloches, le bruit des foules dans les rues.

Politien était avec lui ce jour du 17 novembre.
Ils avaient passé l’après-midi ensemble, Politien lisant à voix haute des passages de Virgile, Giovanni écoutant avec les yeux mi-clos, dans cet état intermédiaire entre la veille et le sommeil où la pensée flottait librement. La fièvre était basse, ce soir-là, moins forte que les jours précédents, et Politien avait espéré que la convalescence était en route.

Mais dans la soirée, la fièvre remonta.
Ficin arriva à la tombée du soir, portant un flacon d’élixir qu’il avait lui-même préparé,  une de ces préparations médicales que sa double compétence de philosophe et de médecin lui permettait de composer. Il examina Giovanni avec les mains et les yeux, prit son pouls, observa la couleur de ses yeux et de ses lèvres.
Son visage resta neutre. Mais Politien, qui le connaissait depuis des années, y lut quelque chose.
— Il faut envoyer chercher Savonarole, mieux, j’y vais de ce pas dit Ficin à voix basse, en sortant de la chambre.
Politien hocha la tête.

Dans la chambre, Giovanni était éveillé. Il regardait le plafond.
— Je les entends, dit-il. Les Français entrent dans Florence.
— Pas encore. Demain, peut-être, dit Politien.
— Et ce même jour…
Il n’acheva pas la phrase. Politien s’assit au bord du lit.
— Ne parlez pas de ça.
— Vous savez bien que si. Ficin a fait une drôle de tête avant de partir.
— Ficin est un pessimiste.
— Ficin est un médecin, ne l’oubliez pas. Politien !
— Oui.
— Je voulais finir les Disputationes. Et un autre livre, que j’avais commencé sur la Concordia entre Platon et Aristote. Pas la réconciliation, j’avais renoncé au mot réconciliation. La Concordia. Le lieu où ils se rejoignent sans se fondre l’un dans l’autre.
— Vous avez le temps.
— Peut-être pas. Mais ça ne change pas l’idée. L’idée est là. Elle ne mourra pas avec moi.

Un silence. Dehors, le bruit de la ville.
— Politien !
— Oui.
— Vous vous souviendrez de nos discussions ?
— Toute ma vie.
— Et vous les transmettrez ? Pas forcément les conclusions, les conclusions peuvent toujours être remises en question. Mais la façon d’aller vers elles. La façon de chercher.
— Oui.
— C’est tout ce que j’espère. Que quelqu’un, après moi, continue à chercher. Avec la même rigueur. Et la même liberté.
Politien ne dit rien. Il tenait la main de Giovanni, une main encore belle, fine, et maintenant légèrement froide.

Savonarole arriva dans la nuit. Il entra dans la chambre avec sa discrétion habituelle, que ses opposants auraient eu du mal à reconnaître pour ce qu’elle était : un respect profond, sincère, pour la souffrance de ceux qu’il accompagnait dans leurs derniers moments.
Il s’agenouilla près du lit.
— Giovanni, dit-il doucement.
Giovanni ouvrit les yeux.
— Jérôme.
— Je suis là.
— Vous avez toujours raison sur les mauvaises nouvelles, dit Giovanni. C’était votre seul défaut.
Savonarole eut un sourire involontaire, le seul sourire vraiment libre qu’on ne lui vit jamais.
— Dieu vous a donné un talent extraordinaire, dit-il. Et une vie trop courte pour le pleinement exercer. Ce n’est pas juste.
— Non. Mais la vie n’est pas juste. Nous l’avons tous les deux su depuis le début.
— Oui.
— Jérôme. La Kabbale dit que chaque âme descend dans ce monde pour accomplir une tikkun, une réparation. Une chose particulière que seule elle peut faire. Je crois que j’ai fait ma tikkun. Imparfaitement. Mais je l’ai faite.
— Qu’est-ce que c’était ?
— Dire que l’homme est libre. Que la vérité est une, même si ses noms sont multiples. Que l’intelligence est un acte d’amour.

Savonarole resta silencieux un long moment.
— C’est suffisant, dit-il enfin. Pour une vie, c’est plus que suffisant.

Giovanni Pico della Mirandola mourut dans la nuit du 17 au 18 novembre 1494.
Il avait trente et un ans.

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de nombreux livres maçonniques, romancière, conférencière. Lauréate du prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ». Lauréate pour son œuvre du prix littéraire Cadet Roussel des Imaginales maçonniques et ésotériques d'Épinal, 2026.

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