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La villa de Careggi se trouvait à quelques milles au nord de Florence, sur les pentes douces du coteau. C’était une belle demeure médicéenne, non pas un palais, mais une maison de campagne agrandie avec goût, entourée de jardins en terrasses où les cyprès et les lauriers alternaient avec les rosiers et les vignes. On y respirait un air différent de la ville : plus léger, chargé de résines et de terre fraîche, avec par moments, quand le vent tournait, un parfum de fleurs de chèvrefeuille qui descendait des collines.
Ils arrivèrent en fin de matinée, un jour d’octobre aux couleurs d’or et de rouille. Un intendant les accueillit, prit leurs chevaux, et les conduisit non pas dans la grande salle de réception, mais par un couloir latéral vers un jardin intérieur où une fontaine murmurait.
Là, sous un grand cèdre du Liban dont les branches descendaient jusqu’au sol comme une tente végétale, trois hommes étaient assis autour d’une table basse couverte de papiers, de gobelets de vin et d’assiettes de fruits. Ils parlaient avec animation, se coupant la parole, riant, gesticulant et ils ne remarquèrent pas tout de suite les arrivants.
— Politien, dit Benivieni doucement.
L’un des trois hommes leva la tête.

Angelo Poliziano, Ange Politien, avait alors vingt-cinq ans. C’était un homme mince, d’une beauté irrégulière : le nez légèrement busqué, les lèvres trop pleines pour un visage aussi anguleux, les yeux d’un brun doré, extraordinairement expressifs, qui semblaient capables de passer en une seconde de l’ironie la plus mordante à une tendresse presque douloureuse. Il portait un surcot de velours brun sur une chemise de soie ivoire, et ses cheveux noirs bouclés étaient retenus par un ruban violet, un détail d’élégance désinvolte qui disait à la fois le soin qu’il portait à son apparence et le mépris qu’il affectait pour cela.
Il regarda Giovanni.
Et Giovanni le regarda.
Ce fut un de ces rares moments où deux êtres se reconnaissent avant même d’avoir échangé un mot, non pas la reconnaissance de deux âmes sœurs au sens sentimental, mais quelque chose de plus précis et de plus rare : la reconnaissance de deux intelligences qui se voient, qui se mesurent, et qui, simultanément, décident que la rencontre vaut la peine d’être approfondie.
— Benivieni, dit Politien sans quitter Giovanni des yeux, tu m’avais dit qu’il était intelligent.
— Oui.
— Tu ne m’avais pas dit qu’il était beau.
Giovanni sentit une chaleur monter à ses joues, mais il ne baissa pas les yeux. Il dit, en latin, avec le même calme qu’il eût mis à citer Cicéron :
— Pulchritudo corporis casus materiae est. La beauté physique est un accident de la matière. L’intelligence est une forme de l’âme. L’une flétrit, l’autre s’approfondit.
Un silence. Puis Politien éclata de rire, un rire vrai, sans retenue, qui modifia d’un seul coup toute l’atmosphère du jardin.
— Voilà qui est bien dit. Et faux, naturellement car la beauté physique, quand elle est accompagnée d’une âme belle, dit quelque chose de vrai sur la structure du monde. Ficin nous l’enseigne chaque jour. Mais asseyez-vous. Comment vous appelez-vous ?
— Giovanni Pico. Comte de la Mirandole et de la Concordia.
— Ah ! Le jeune Pico ! On m’a parlé de vous. Del Medigo m’a écrit de Bologne qu’il avait entendu parler d’un étudiant qui déchiffrait seul l’hébreu et posait des questions auxquelles ses maîtres ne savaient pas répondre. C’était vous ?
— Je ne sais pas si c’était moi. Mais j’étais bien à Bologne cet été.
— Asseyez-vous, asseyez-vous.

Les deux autres hommes s’étaient levés. Politien les présenta : Cristoforo Landino, vieux professeur aux cheveux blancs et aux yeux doux qui enseignait la rhétorique à l’Université de Florence et avait écrit un commentaire de la Divine Comédie ; et un plus jeune, Giovan Francesco Ippolito, poète et musicien, fils d’un riche armateur vénitien qui vivait à Florence depuis dix ans.
On fit apporter du vin, des figues fraîches, du fromage. La conversation reprit, et Giovanni comprit qu’il entrait dans un monde dont il avait rêvé sans en connaître l’existence réelle, un monde où les idées circulaient comme l’air, librement, sans les lourdes armatures de la scolastique bolognaise, sans les prudences canoniques qui pesaient sur les discours des théologiens. On parlait de Platon et d’Aristote comme d’amis un peu difficiles mais qu’on aimait ; on citait Horace et Catulle et Virgile avec la familiarité qu’on eût mise à évoquer des voisins ; on échangeait des nouvelles des humanistes de Rome, de Venise, de Naples, avec l’intérêt passionné d’une cour qui suit les péripéties d’une diplomatie.
Et par-dessus tout cela, il y avait Politien.
Politien parlait comme il respirait avec une aisance absolue, une légèreté qui n’était pas superficialité mais la forme extérieure d’une pensée extraordinairement rapide et précise. Il citait des vers de sa propre composition avec la même modestie qu’il eût mis à réciter Virgile, non par fausse humilité, mais parce qu’il se situait vraiment dans la lignée des grands, non par arrogance mais par une évaluation lucide de ses propres capacités. Il écoutait Giovanni avec une attention intense, posant des questions qui n’étaient pas des pièges mais de véritables ouvertures, des portes qu’il poussait pour voir où elles menaient.
À un moment de l’après-midi, il dit :
— Vos questions sur la Kabbale m’intéressent. J’en sais peu, Ficin en sait plus que moi, et Élie del Medigo plus encore. Mais j’ai une intuition : les kabbalistes juifs et les néoplatoniciens florentins cherchent la même chose. La structure cachée du réel. La façon dont l’Un se manifeste dans le multiple. La hiérarchie des êtres entre la matière et Dieu.
— Oui, dit Giovanni. Et pas seulement eux. Les soufis musulmans aussi. Al-Ghazali, Ibn Arabi. J’ai lu leurs traductions latines. La même question, les mêmes réponses… avec des mots différents.
Politien le regarda un long moment.
— Vous êtes très jeune, dit-il doucement.
— Oui.
— Et très seul dans votre tête, j’imagine.
Giovanni ne répondit pas. Mais quelque chose se défit légèrement en lui, une tension qu’il n’avait pas su nommer jusqu’alors.
— Venez demain matin, dit Politien. Je vous conduis à Ficin.

Marsile Ficin avait quarante-six ans. C’était un homme petit, légèrement courbé, d’une santé fragile que compensait une vitalité intellectuelle extraordinaire. Il vivait dans sa villa de Montevecchio, une demeure plus modeste que celle de Careggi, mais enveloppée d’un jardin de roses dont il était fou, et il y travaillait chaque jour de l’aube à la nuit, entouré de ses livres, de ses traductions en cours, de ses correspondants du monde entier.
Quand Giovanni entra dans son studiolo, il était en train de corriger une traduction de l’Ennéade de Plotin. La pièce sentait la cire d’abeille, la poussière de parchemin et, curieusement, les roses, car il avait l’habitude de garder un vase de fleurs sur sa table, quelle que soit la saison.
Il leva les yeux sur Giovanni, les posa sur lui avec cette qualité d’attention particulière qui était sa marque, une présence totale, sans jugement hâtif, comme s’il regardait non pas le jeune homme qui entrait mais l’âme qui l’habitait.
— Ah, dit-il simplement. Pico della Mirandola.
— Vous saviez que j’arriverais ?
— Politien m’a écrit hier soir, dit Ficin avec un sourire. Il n’est jamais aussi empressé que lorsqu’il a rencontré quelqu’un qui l’émerveille.
Il se leva, prit le bras de Giovanni, et le conduisit vers une chaise près de la fenêtre. Le jardin était visible à travers le vitrage, dans sa gloire automnale : des roses rouges et orangées s’accrochaient encore aux buissons, résistant aux premières gelées.
— Asseyez-vous. Dites-moi ce que vous cherchez.
Giovanni réfléchit. Avec les professeurs de Bologne, avec les érudits de Ferrare, il avait toujours eu l’impression de devoir formuler sa pensée de façon à être compris, de la simplifier, de la diluer. Ici, pour la première fois, il eut l’intuition qu’il pouvait parler sans filet.
— Je cherche l’unité, dit-il. Je suis convaincu que la vérité est une, et que toutes les traditions grecque, hébraïque, arabe, chaldéenne, l’expriment chacune à leur façon. Ce n’est pas du relativisme : ce n’est pas que toutes les opinions se valent. C’est que la vérité est trop grande pour tenir dans une seule langue, dans une seule tradition. Il faut les apprendre toutes pour en avoir une idée juste.
Ficin hocha la tête lentement.
— Vous avez réinventé ce que les Grecs appelaient la prisca theologia. La théologie première. La sagesse primitive que Dieu a révélée aux premiers hommes, à Hermès Trismégiste, à Zoroastre, à Moïse, et que toutes les traditions philosophiques et religieuses ne font que répéter avec des mots différents.
— Oui. Mais je veux aller plus loin que la simple identification des ressemblances. Je veux construire une synthèse. Montrer que non seulement Platon et Aristote disent la même chose avec des mots différents, ce qui est déjà controversé, mais que Platon et la Kabbale et Hermès Trismégiste et la théologie chrétienne forment un seul corpus de vérité.
Ficin resta silencieux un long moment.
— C’est ambitieux, dit-il enfin.
— Oui.
— C’est peut-être impossible.
— Peut-être. Mais il faut essayer. Après tout, vous êtes celui qui a rendu Platon vivant à notre époque. Sans vos traductions, je n’aurais jamais osé rêver d’une religio prisca unissant toutes les sagesses.
Ficin sourit. C’était un sourire doux, légèrement triste, du genre de ceux qu’on voit chez les vieux professeurs quand ils reconnaissent en un jeune élève quelque chose qu’eux-mêmes ont désiré avec la même intensité, et dont ils savent, maintenant, ce que la poursuite coûte.
— Restez à Florence, dit-il. Il y a encore beaucoup à apprendre ici. Et puis… je crois que vous nous apprendrez aussi quelque chose.
Ce premier séjour florentin dura quelques mois, et fut pour Giovanni la révélation non d’une doctrine mais d’une façon d’être. À Florence, on ne séparait pas la vie et la pensée. On ne réservait pas la philosophie aux heures studieuses pour se divertir, ensuite, de frivolités sans rapport.
Les banquets de Médicis étaient des séances de philosophie déguisées en fêtes ; les ateliers des peintres étaient des laboratoires d’idées autant que de couleurs; les jardins des humanistes étaient des forums à ciel ouvert où les questions les plus graves s’échangeaient dans la légèreté de l’amitié.
Et au centre de tout cela, tissant des liens entre les hommes, transformant chaque rencontre en dialogue et chaque dialogue en révélation, il y avait Politien.
Angelo Poliziano était, en ces années florentines, à l’apogée de sa jeunesse et de son talent. Il avait traduit des sections entières de l’Iliade en hexamètres latins d’une beauté que même les puristes reconnaissaient. Il avait composé des Stanze pour le tournoi de Giuliano de Médicis, un poème d’une grâce parfaite, où les allégories néoplatoniciennes s’incarnaient dans des images d’une précision visuelle stupéfiante. Il était le secrétaire, le compagnon, l’ami intime de Laurent de Médicis, dont il éduquait les enfants et avec qui il partageait le goût pour les vers, les chevaux, la chasse, et les discussions sans fin sur la nature du beau.
Avec Giovanni, il fut quelque chose d’autre encore.
Leur amitié devint rapidement quelque chose qui dépassait l’amitié au sens convenu du terme. Elle se noua dans les longues promenades dans les jardins de Careggi, dans les nuits de lecture partagée, dans les discussions qui s’étirent jusqu’aux premières heures du matin. Politien était de neuf ans l’aîné de Giovanni, et il avait la sagesse cruelle de ceux qui savent que la beauté passe car il avait fait de cette conscience aiguë une philosophie de l’intensité, une façon d’être présent totalement à chaque moment parce qu’aucun moment ne revient.
Il enseigna à Giovanni que la pensée et le désir ne sont pas deux facultés séparées, que le corps a ses propres épistémologies, que ce qu’on appelle amour et ce qu’on appelle connaissance sont, dans leurs formes les plus hautes, une seule et même chose.
Et Giovanni, qui avait grandi dans les livres et la solitude, qui avait construit son monde intérieur comme une forteresse défensive contre le vide laissé par la mort de sa mère, découvrit que cette forteresse avait des fenêtres et que ce qu’on voyait par les fenêtres était aussi beau que les livres qui tapissaient les murs.
Mais il ne resta pas longtemps à Florence ce premier séjour. Padoue l’attendait. Et à Padoue, une autre rencontre allait le transformer à nouveau.
