L’Alliance Maçonnique Européenne n’a pas dit son dernier mot

Quand le quorum manque, le travail continue

Après l’Assemblée générale de Lisbonne du 31 mai 2026, l’Alliance Maçonnique Européenne (AME) entend rappeler une évidence trop vite oubliée. Un incident statutaire ne saurait résumer l’activité d’une organisation engagée auprès des institutions européennes, notamment dans le cadre de l’article 17 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Son président, Yves-Max Viton, remet les faits en perspective et rappelle que l’AME demeure un espace de liaison, d’observation, d’étude et d’action au service des valeurs humanistes, philosophiques et maçonniques en Europe.

L’Assemblée générale de l’Alliance Maçonnique Européenne, réunie le 31 mai 2026 à Lisbonne sous l’organisation du Grand Orient Lusitanien, n’a pu délibérer valablement faute de quorum. Le fait est connu. Il mérite d’être dit sans dramatisation inutile, mais aussi sans raccourci hâtif. Car l’absence de quorum ne signifie ni effacement, ni paralysie, ni disparition d’une volonté européenne.

Pour Yves-Max Viton, président de l’Alliance Maçonnique Européenne, la situation s’explique notamment par des défections tardives. Une obédience disposant de cinq voix s’est excusée le samedi 30 mai. Le dimanche matin, avant même l’ouverture de l’Assemblée générale, trois autres obédiences ont également présenté leurs excuses, représentant au total treize voix. Sans ces retraits de dernière minute, l’Assemblée aurait réuni la moitié de ses membres, tandis que les huit procurations confiées aux présents représentaient plus de la moitié des voix nécessaires à la tenue régulière des travaux.

Il ne s’agit donc pas de nier une difficulté. Il s’agit de la qualifier justement.

Les statuts ont été appliqués à la lettre

L’Assemblée n’a pas pu valablement délibérer. L’élection prévue n’a pas pu se tenir. Les demandes d’adhésion n’ont pas pu être examinées.Dans l’attente d’une nouvelle convocation, Yves-Max Viton demeure président de l’AME. Voilà les faits. Rien de plus, mais rien de moins.

Cette situation appelle naturellement une réflexion interne

Le président de l’AME le reconnaît lui-même. Les règles relatives aux votes et aux procurations devront évoluer afin d’éviter qu’une telle configuration ne se reproduise. Toute institution vivante rencontre des fragilités. Une organisation qui sait les regarder en face, les nommer et les corriger n’est pas une organisation condamnée. Elle est au contraire une organisation qui travaille à sa propre régénération.

Mais réduire l’Alliance Maçonnique Européenne à cet épisode reviendrait à passer à côté de l’essentiel

L’AME n’est pas seulement une structure statutaire réunissant des obédiences. Elle est d’abord un outil de présence, de vigilance et de parole dans l’espace européen. Son objet demeure la diffusion et la promotion des valeurs et principes dont la Franc-Maçonnerie se veut l’héritière vigilante. Elle constitue un centre de liaison, d’observation et d’études destiné à améliorer l’action commune de ses membres auprès de l’Union européenne, des États membres et des institutions européennes.

C’est ici que se situe le véritable enjeu

Depuis trop longtemps, les organisations philosophiques et maçonniques ont laissé d’autres paroles occuper seules l’espace institutionnel européen. Or l’article 17 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne impose à l’Union de maintenir un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les Églises, les communautés religieuses, mais aussi avec les organisations philosophiques et non confessionnelles. Dans cet espace de dialogue, l’Alliance Maçonnique Européenne a sa place. Elle y porte une voix humaniste, laïque, adogmatique, attentive aux libertés de conscience, à la dignité humaine, à la solidarité et à l’éthique démocratique.

Yves-Max Viton rappelle ainsi que l’AME est intervenue à plusieurs reprises au cours de l’année écoulée dans ce cadre européen

Le 2 décembre 2025, elle a porté une réflexion sur l’apport de l’article 17 à un cadre financier pluriannuel fondé sur l’éthique, la solidarité et l’inclusion. Le 9 février 2026, elle a participé à une réunion de dialogue informelle avec Michaela Moua, coordinatrice de la Commission européenne pour la lutte contre le terrorisme, le racisme et les formes de haine. Le 25 février 2026, elle est intervenue sur les priorités et activités liées à la mise en œuvre de l’article 17. Le 8 juin 2026, elle a également contribué à la réflexion sur l’impact éthique et social de l’intelligence artificielle.

Ces interventions ne relèvent pas d’une activité marginale

Elles indiquent au contraire une orientation claire. À l’heure où l’Europe affronte la montée des crispations identitaires, la fragmentation des espaces démocratiques, les défis technologiques, les bouleversements sociaux et les inquiétudes éthiques liées à l’intelligence artificielle, il est essentiel qu’une parole maçonnique européenne puisse se faire entendre. Non pour imposer une doctrine. Non pour parler au nom d’une vérité unique. Mais pour rappeler que la conscience humaine, la liberté intérieure, la fraternité concrète et la dignité de la personne doivent rester au cœur du projet européen.

Il serait donc bien léger de confondre un incident de quorum avec un bilan d’ensemble

Une Assemblée générale empêchée de délibérer ne suffit pas à effacer un travail institutionnel, ni à disqualifier une présence régulière auprès des instances européennes. La Franc-Maçonnerie connaît mieux que quiconque la différence entre le bruit de surface et le travail profond. Le chantier ne se juge pas à une pierre momentanément déplacée, mais à l’orientation du plan, à la cohérence de l’édifice, à la fidélité des ouvriers à l’œuvre entreprise.

L’avenir de l’AME ne saurait davantage être réduit à une simple question arithmétique

Le nombre d’obédiences membres ne suffit pas à mesurer la portée d’une alliance. La qualité de l’engagement, la représentativité réelle, la capacité à travailler ensemble et la volonté de porter une parole commune comptent davantage que l’accumulation de signatures ou l’élargissement sans discernement. Yves-Max Viton le souligne clairement. L’admission de structures plus modestes n’est pas la priorité actuelle. L’enjeu n’est pas de grossir pour grossir. Il est de consolider, de clarifier, de participer utilement au débat européen et de construire une parole maçonnique audible.

Les derniers travaux du Comité stratégique de l’AME, réunis le 28 mars 2026, vont dans ce sens

La prise en compte des propositions formulées dans le cadre de l’article 17, ainsi que l’ouverture annoncée d’un grand chantier sur les grandes questions auxquelles sont aujourd’hui confrontées les obédiences maçonniques, programmé pour octobre et décembre 2026, montrent que l’Alliance ne se situe pas dans une logique de repli. Elle se projette au contraire dans une séquence de travail, de réflexion et de refondation.

Il faut aussi entendre un aveu lucide. L’AME souffre d’un déficit de communication. Cette faiblesse, reconnue par son président, explique sans doute une partie des malentendus. Une organisation qui travaille sans suffisamment faire connaître son action laisse le champ libre aux interprétations rapides. Il lui appartient désormais de mieux dire ce qu’elle fait, de mieux rendre visibles ses interventions, de mieux expliquer son rôle dans l’espace européen. La discrétion peut être une vertu initiatique. Elle devient une faiblesse lorsqu’elle empêche la juste compréhension d’une action collective.

L’Alliance Maçonnique Européenne se trouve donc à un moment charnière

Non pas au bord d’un effondrement annoncé, mais face à une exigence de clarification. Elle doit adapter ses statuts, renforcer la participation de ses membres, améliorer sa communication, poursuivre son implantation dans les dialogues européens et donner davantage de lisibilité à son projet. Ce n’est pas une tâche secondaire. C’est même une nécessité majeure pour une Franc-Maçonnerie européenne qui ne veut pas rester spectatrice des transformations du monde.

Car l’Europe ne manque pas seulement de règlements, de directives et de procédures

Elle manque souvent d’âme, de souffle, de verticalité intérieure. Elle a besoin de lieux où la pensée puisse se construire loin des passions immédiates. Elle a besoin de voix capables de rappeler que la démocratie n’est pas qu’un mécanisme électoral, que la laïcité n’est pas une absence de spiritualité, que l’universalisme n’est pas une abstraction froide, que la fraternité n’est pas une formule décorative.

Et puisque les Francs-Maçons ont toujours eu vocation à construire des ponts plutôt qu’à dresser des murs, il est regrettable de voir certains, par goût du dénigrement et par réflexe antimaçonnique primaire, jeter des pierres sur tout ce qui tente encore de relier les hommes, les consciences et les peuples.

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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