(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
À rebours de ses convictions rationalistes, nous avons récemment recueilli, à la Rédaction, une interview métapsychique de Voltaire. Le bougre a de la suite dans les idées. Le « bougre » ? Je le dis, à la rigueur, dans la première acception que le terme a rencontrée en français, c.-à-d. « hérétique » – l’étymologie renvoyant à de vulgaires Bulgares qui n’entendaient rien à la religion ! –, et certainement pas au sens que le mot reçut, par derrière, de « sodomite », Émilie du Châtelet m’en soit témoin ! Enfin, je confesse qu’à tout prendre, j’aurais encore préféré avoir pu le traiter ainsi de « sacré gaillard », n’était sa constitution chétive qui ne le laissait point paraître, la nature ne l’ayant comblé que par l’esprit. Aussi osé-je espérer que les mannes de ce fichu persifleur m’épargneront toute rancune, tant mille fois mieux que moi il brocarda son monde…

Bref, sans renier les combats que la franc-maçonnerie mena à son époque, elle a pu fort différemment et simultanément, au cours des siècles, réaménagé ses échéances envers l’humanité. C’est tout l’objet de ce billet que de confier à son porteur les valeurs du temps présent qui, s’il prodigue sommairement des apaisements sur certains plans, n’en a pas, pour autant, sur d’autres, remisé les anxiétés au magasin des accessoires. Or actuellement, tous les troubles du monde me font me demander si l’on peut vivre sans spiritualité, en s’accordant sur le fait que celle-ci correspondrait globalement à une quête intérieure visant à comprendre la place de l’homme dans l’univers et à trouver un sens à sa vie. Pour autant, cette tranquille définition recouvre pudiquement les funestes prétentions et les sinistres rivalités que déploient les représentants de certains dogmes et leurs affidés, auprès de vastes pans de population ou avec leur concours.

La vision de la spiritualité est aujourd’hui très vaste dans ses courants or, à l’époque de Voltaire, elle se confondait encore, en Occident, avec la religion, c.-à-d. qu’elle s’intéressait strictement aux relations de l’être humain avec des entités supérieures principalement identifiées à Dieu et au Diable. Et c’est peu à peu que la spiritualité se mit à déborder de la théologie mystique pour embrasser tous les mouvements plus ou moins approchants jusqu’aux efforts philosophiques ou plus précisément métaphysiques cherchant à donner un sens à nos existences communes, en passant par des démarches intérieures, aux qualifications diverses, se proposant d’explorer les dimensions invisibles des réalités. L’Orient, ses écoles de sagesse et ses tribus polythéistes, sans compter les entichements taciturnes pour les sciences occultes, seront passés par là et auront rebattu les cartes, dans l’univers des croyances… La franc-maçonnerie[1] aura relayé ces évolutions, par son attention à toute une variété d’ésotérismes. Fondée sur un même socle de valeurs conjuguant la tolérance et la bienveillance, elle présente, désormais, en France (en France, du moins), des visages protéiformes, même si elle a majoritairement conservé une large trame rationaliste.

Tout cet élargissement comporte des flopées de complications qui, à la différence des montres suisses, ne fonctionnent pas dans un même système. La Maçonnerie est prise entre bien des feux. Elle a beau aimer la Lumière, elle ne peut se contenter, à l’invitation de Voltaire, de voir simplement des hommes d’horizons différents se serrer la main et exposer, à tour de rôle, les progrès des sciences et des arts, à supposer qu’ils en soient encore capables… Du reste, il faut trouver des clés plus pénétrantes pour ouvrir les cœurs, à un moment où, de surcroît, il serait urgent de passer à des énergies douces, alors que le moteur de l’histoire demeure à explosion.

Face aux immenses défis que l’humanité doit relever dans les décennies à venir, la maçonnerie ne peut guère aligner que de bien maigres divisions, si l’on peut dire. En toute hypothèse, elle risque de se noyer dans l’épaisseur du trait, attendu précisément la faiblesse de ses effectifs qui culminent à un quart pour cent de la population nationale.
Soyons lucides et prenons-nous y de notre mieux : qu’importe que nous ayons en tête de tirer, de la caisse des symboles, le viatique nécessaire à la préparation intérieure des hommes ou de souffler dans la trousse à idées pour réchauffer nos arrière-boutiques, de toutes façons, chacun de nous devra se débrouiller avec une petite pharmacie de campagne… J’aurais tellement aimé pouvoir dire à ce roué de François-Marie Arouet : « Arouet, roué et demi ! », mais la dureté des temps m’impose, en saluant cette haute figure des Lumières, de reprendre les deux initiales de la formule dont Voltaire signait ses lettres : E. I., pour « Écrasons l’Infâme », et d’en parapher cette chronique : E. I., pour « Évitons l’Impasse ! »
[1] Ce 10 juin 2026, 450.fm a lancé le 1er annuaire mondial des obédiences maçonniques, qui constitue, à l’échelle planétaire, une innovation majeure dans l’accès à l’information maçonnique. Unique en son genre, ce répertoire « encyclopédique, évolutif, méthodique et sourcé » est en libre accès sur le site, sous un nouvel onglet. Pour sa présentation, cliquer ici.

