Avec Ouverture vers une Religion Laïque Universelle, François Lorre ose une hypothèse qui dérange autant qu’elle élève, celle d’une spiritualité affranchie du dogme révélé et reconduite vers l’Unité, là où le sacré ne relève plus ni des hommes ni des dieux mais de la Connaissance que l’homme porte en lui sans toujours le savoir.
Il est des ouvrages qui ne se laissent pas seulement lire mais qui demandent à être éprouvés, et celui que François Lorre nous adresse appartient à cette famille exigeante

Né dans le Trégor en 1944, ancien cadre commercial de la société Kodak-Pathé, peintre à ses heures et nourri de longue date par les sagesses de l’Extrême-Orient, l’auteur est aussi un franc-maçon de patience, initié en 1982, parvenu au terme des degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté, ancien Vénérable de sa loge mère Goethe à la Grande Loge de France. Cette trajectoire n’a rien d’accessoire car elle irrigue chaque page d’une expérience vécue plutôt que démontrée, et nous comprenons vite que sa pensée ne procède pas d’un savoir entassé mais d’un chemin parcouru, de cette manière dont l’initié remonte vers la source en descendant d’abord au plus profond de lui-même.
Le propos tient en une hypothèse considérable que l’auteur formule sans détour

L’humanité pourrait voir émerger un jour une Religion Laïque à caractère universel dans laquelle les religions traditionnelles viendraient se fondre en une manière de syncrétisme, conservant leurs apports éthiques et spirituels mais renonçant à leurs dogmes, et reconnaissant seulement l’existence d’une entité supérieure et indéfinissable à l’origine de la création du monde. Sans Dieu révélé, cette voie cesserait d’être celle de la Révélation pour devenir celle de la Connaissance, accessible par la seule introspection, dans la recherche du sacré universel de la vie dont l’homme demeure le dépositaire. Voilà une proposition de nature à secouer les esprits, et François Lorre ne s’en défend pas, lui qui revendique le franc-parler et la liberté d’un homme qui rêve autant qu’il raisonne.
Avant d’avancer, il prend soin de peser les mots, car disserter des religions demeure le plus délicat des sujets
Le latin Fides désigne d’abord la confiance, ce qui se fixa ensuite sur le mot de Foi. Croire s’appuie sur une conviction née d’éléments tenus pour suffisamment tangibles, et cette conviction reste révisable, soumise au doute qui la nourrit. La Foi, elle, demeure inaltérable, car le fidèle se soumet à un Être invisible et sans substance dont la manifestation matérielle échappe à toute perception. Là réside le mystère qu’aucune preuve ne dissipe, et l’auteur ne cherche pas à le forcer, préférant lui rendre la place du doute qui le maintient vivant.
Le sous-titre, glissé avec une malice qu’il assume, parle d’un Troisième Testament

Il ne s’agit en rien d’un livre nouveau venu s’ajouter aux deux premiers, mais d’un geste de pensée qui prolonge l’Ancien et le Nouveau pour les reconduire vers une spiritualité de la Connaissance. L’auteur s’autorise alors une fiction d’une grande hardiesse, celle d’imaginer la pensée du rabbi Jésus, non point fondateur d’une religion qu’il n’avait jamais voulue, mais passeur d’un relais offert à chacun. Le « Dieu s’est fait chair » devient sous sa plume l’invitation faite à tout homme de prendre en charge l’idée de Dieu en lui-même, puisque Dieu n’a nulle forme et que rien ne saurait l’enfermer où que ce soit.

Nous reconnaissons là un spinozisme avant l’heure, cette intuition d’une divinité confondue avec la nature dans sa totalité, que Baruch Spinoza théorisa et que Bernard de Clairvaux pressentait déjà lorsqu’il écrivait que Dieu, insaisissable, ne se trouve nulle part et que rien pourtant ne peut l’inclure. La pomme du jardin d’Éden, sous cette lumière, cesse d’être une faute pour devenir le premier acte d’émancipation, la chute constructive par laquelle l’homme conquiert son libre arbitre, ainsi que l’entrevoyait Édouard Schuré.

Cette manière de penser culmine dans les pages où l’auteur se demande s’il est seulement possible de conclure, et place sa réflexion sous le signe de Vladimir Nabokov, pour qui la mort pourrait bien être une surprise au même titre que la vie. Reprenant le mot attribué à Thomas d’Aquin selon lequel rien n’est dans l’intelligence qui n’ait d’abord été dans les sens, il rappelle que la matérialité physique nourrit l’intellect avant de s’effacer devant lui, et que la franc-maçonnerie, loin de mépriser la chair, assume les deux pôles de notre dualité, la matière et l’esprit. La bougie lui offre son enseignement le plus pénétrant. La cire est la matière, la flamme est l’âme, l’air est le souffle, et la lumière qu’elle répand alentour figure cette élévation par laquelle l’initié éclaire ce qui l’entoure comme il s’éclaire lui-même.
L’âme, nous dit-il, n’est pas connaissance mais sentiment, car la connaissance demeure concept quand le sentiment se fait expérience, et l’âme se cherche et se reconnaît à travers ce qu’elle éprouve. Hermès Trismégiste et sa Table d’Émeraude veillent en filigrane, rappelant que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et que toute quête, quels que soient ses détours, revient toujours à l’Unité.
La méditation sur l’Âme traverse tout le livre et lui donne sa chaleur

Moïse Maïmonide la tenait pour périssable, soumise aux aléas de la vie et incarnée dès la naissance, là où Saint Augustin distinguait l’Âme de l’esprit, interface du corps et principe vital, instrument qui permet à l’esprit de capter le souffle de la vie. Saint Irénée y voyait le lieu où s’exprime l’esprit, et l’auteur, qui convoque ces voix sans les dresser l’une contre l’autre, les mène à la lumière des penseurs et des théologiens à la manière de Jean-Jacques Gaubicher, pour mieux dire combien l’âme demeure le foyer où se joue notre vérité. Cette traversée n’a rien d’une démonstration froide, elle tient du dialogue intérieur, de cette conversation que l’initié entretient avec les anciens afin de mieux s’entendre lui-même.
Le sacré occupe ici une place souveraine, et François Lorre le tient pour premier de tout
Il le décrit comme l’intouchable et l’inviolable, ce qui n’appartient ni à la sphère religieuse ni aux hommes ni aux dieux, mais qui coiffe et couronne les valeurs procédant de la création. Le Livre de la Loi Sacrée, dont il observe avec une pointe de mélancolie qu’il ne fut jamais ouvert durant ses quarante-quatre années de maçonnerie, devient le symbole de pages blanches où chacun inscrirait en esprit ce qui le fait naître. C’est vers ce UN, vers ce TOUT dont l’homme représente l’élément le plus accompli, que l’auteur fait converger sa pensée, en initié qui sait que la réalisation de soi demeure l’ambition la plus haute et la moins souvent atteinte.
L’enracinement maçonnique de cette pensée ne se dément jamais.

L’auteur convoque la Grande Loge Unie d’Angleterre et son exigence d’un Dieu révélé, la Grande Loge de France et le Volume de la Loi Sacrée déposé sur l’autel des serments, les trois Grandes Lumières que sont ce Volume, le Compas et l’Équerre où se condense, dit-il, tout l’esprit de l’Ordre, la Morale, la Construction et la Rectitude. Il cite Richard Dupuy, pour qui la morale future des francs-maçons aurait pour vertu première l’universalisme, cette conscience d’une solidarité indissoluble avec tout ce qui vit, a vécu ou vivra, et fait remonter cette ambition de concorde jusqu’à André-Michel de Ramsay, disciple de François de Fénelon. L’athéisme lui-même n’est pas écarté avec dédain, car l’auteur se reconnaît dans la parole d’Albert Camus selon laquelle les foules au travail lasses de souffrir et de mourir sont des foules sans spiritualité, et il en conclut que la place du franc-maçon se tient dès lors à leur côté, loin des anciens et des nouveaux docteurs. De Blaise Pascal, qui voyait en l’homme un milieu entre le Tout et le rien, à Trinh Xuan Thuan, pour qui le Tout excède toujours la somme de ses parties, la réflexion tisse une cohérence qui fait du holisme une intuition spirituelle autant que scientifique, et qui refuse de réduire l’homme à ses constituants séparés.
Un mérite plus discret de l’ouvrage tient à la manière dont il prend la défense de l’Ordre sans jamais verser dans l’apologie

Contrairement à une idée encore colportée, la franc-maçonnerie ne s’est pas dressée contre les religions, elle procède au contraire d’une spiritualité universelle qui doit beaucoup aux traditions révélées et à la Bible en particulier. François Lorre rappelle ce que la propagande antimaçonnique, de Léo Taxil au cinéma de la Collaboration, a semé de soupçons durables, et il s’appuie pour le mesurer sur les observations que Charles-Albert Delatour livra dans nos colonnes de 450.fm, lorsqu’il notait que subsistent encore, en notre temps, quelques cercles traditionalistes prompts à dénoncer une prétendue emprise maçonnique sur la laïcité et sur les politiques sociales. Que l’auteur se tourne vers cette source pour étayer son propos confère à son essai une actualité qui ne le quitte jamais, et rappelle que la quête de l’Unité s’écrit aussi contre ceux qui en redoutent la lumière.
Le geste final de l’ouvrage a quelque chose qui émeut

François Lorre propose une version franc-maçonnisée du poème célèbre de Rudyard Kipling, ce frère initié à Lahore qui fonda plus tard sa propre loge, et il la nomme À mon frère. Le vers fameux qui promettait à l’enfant de devenir un homme s’y mue en promesse de devenir un maçon, et cette transposition, loin de trahir l’original, en révèle la sève initiatique demeurée jusque-là voilée. Nous y entendons l’aboutissement de tout le livre, cette conviction que devenir pleinement homme et devenir pleinement frère relèvent du même travail intérieur, du même patient ouvrage sur la pierre brute que nous sommes.
Reste une question que l’auteur n’élude pas et qu’il nous laisse en partage

Une telle synthèse est-elle souhaitable, et surtout est-elle possible, quand chaque tradition tient à ses formes autant qu’à son fond. François Lorre le pressent, qui avance avec la prudence du voyageur et la ferveur d’un croyant sans dogme. Son essai ne prétend pas trancher, il préfère allumer une étincelle et nous laisser entrevoir la moitié du Tout, à charge pour nous de rattraper le temps passé devant la porte. Doutons donc, mais espérons, ainsi qu’il nous y convie, car telle est peut-être la seule conclusion qui convienne à un homme ayant fait de l’incertitude le commencement de sa sagesse.
Ouverture vers une Religion Laïque Universelle – Entre Conclave et Convent ou Le Troisième Testament
François Loore – Le compas dans l’œil, coll. La parole circule, 240 pages, 22 €
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