« Sisyphe », ou l’art de durer

La revue semestrielle de la Grande Loge Mixte de France consacre son onzième numéro à l’art comme puissance de pensée et de transformation. Sous l’emblème de Sisyphe et de sa pierre, le dossier interroge ce qui, dans la beauté, résiste à l’immédiateté de notre temps et demande, pour se livrer, la patience d’un regard formé.

Le rouge d’une sphère contre le bleu d’une pente, et cette silhouette penchée qui pousse sans relâche son fardeau, voilà l’image que la Grande Loge Mixte de France a choisie pour ouvrir son onzième cahier.

Sisyphe ne désespère jamais, il recommence

Albert Camus voulait que nous l’imaginions heureux, et c’est cette joie têtue du recommencement que la revue place en exergue de sa méditation sur l’art. L’art qu’elle pense ici se refuse à la consommation immédiate. Il demande que nous le reprenions, que nous le roulions encore vers ce sommet de nous-mêmes qui se dérobe à chaque pas.

Félix Natali ouvre la marche en rappelant que tout commence par une émotion, ce mot venu du latin ex movere, ce qui nous met en mouvement et nous arrache au chemin déjà tracé.

L’émotion ne suffit pourtant pas, elle n’est qu’un seuil

Pour aller au-delà de ce que la vie propose, pour consentir au pluralisme et parfois pour lutter, il nous faut nous ouvrir, et cette ouverture n’a rien d’aisé. Le rédacteur propose alors d’emprunter la méthode des francs-maçons, celle qui recourt à l’analogie et au symbole. Là se tient le rôle de l’art. Nous reconnaissons dans cette entrée en matière la conviction qui irrigue tout le numéro, à savoir que l’art n’est pas un ornement de l’existence mais un instrument de connaissance, une voie d’élévation qui passe par le sensible pour atteindre l’intelligible.

Félix Natali, Grand Maître GLMF

Le préfacier confie une question d’enfance, celle qu’il se posait devant les peintures rupestres en se demandant pourquoi les hommes de la préhistoire avaient couvert de dessins des grottes où nul ne paraissait habiter. La réponse, il la trouve dans l’art lui-même, dans ce besoin premier de l’humain de traduire son émotion et de l’inscrire dans la durée. L’art offre la chance d’éprouver des sentiments partagés, ce dénominateur commun qui rapproche de nous celui qui ne pense pas comme nous. Et parce que nous ne répondons pas tous de la même manière aux mêmes œuvres, nos différences mêmes deviennent matière à dialogue. Le chemin initiatique, rappelle-t-il, est pavé, et aucun édifice bâti dans la hâte n’a jamais résisté au temps.

Cette construction de nous-mêmes que l’éditorial appelle de ses vœux ne se décrète pas

Elle se gagne par étapes, comme se gagne la tempérance, cette retenue qui ménage entre la sensation et la réflexion l’espace où mûrit le jugement. Félix Natali cite à ce propos l’article de Philippe Gaillard et la pierre brute reconnue comme point de départ, comme matière à travailler. Il rejoint également Annette Sivadier lorsqu’elle voit dans l’art un espace de calme propice à la réflexion. Nous mesurons combien cette pédagogie de la patience contredit l’air du temps, lui qui voudrait que tout se donne aussitôt, sans délai ni effort. La revue prend ici un parti courageux, celui de défendre la durée contre la vitesse, le mûrissement contre la consommation immédiate.

C’est donc très justement que le dossier s’ouvre, après cet éditorial, par Philippe Gaillard et son article intitulé « Le regard initiatique à l’épreuve des formes »

Toute initiation, suggère-t-il, commence par une mise en forme, et l’homme se saisit du beau avant même de saisir les idées. La beauté n’apaise pas seulement, elle met en mouvement, elle déplace le regard et oblige à sortir de l’évidence. Voilà pourquoi elle constitue une épreuve, au sens le plus exigeant du terme, une expérience intérieure qui réclame du temps. Philippe Gaillard fait de cette lenteur la vertu cardinale du regard initié, et il oppose à la saturation des images contemporaines la patience d’une contemplation qui creuse.

Le Temple maçonnique lui sert d’école du regard

Architecture destinée à agir sur la conscience plutôt qu’à parer l’espace, il enseigne par ses proportions, par l’alternance des pleins et des vides, par la présence du silence, une mesure que rien ne vient brusquer. La pierre brute et la pierre cubique y relèvent de la même beauté, l’une reconnue comme point de départ et matière à travailler, l’autre belle de porter encore la mémoire d’un effort patient. Le pavé mosaïque, dans l’entrelacs du noir et du blanc, apprend à habiter la complexité du réel sans la nier. Philippe Gaillard convoque Mircea Eliade pour rappeler qu’un symbole n’agit que s’il est vécu, et que la forme juste se construit dans la répétition. Nous touchons là au cœur de sa thèse, cette idée que le symbole ne comble pas, qu’il creuse, et qu’il oriente celui qui accepte de demeurer devant lui. Vient alors l’épreuve que les formes contemporaines font subir à ce regard. Philippe Gaillard relit Walter Benjamin et sa réflexion sur l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique

Il observe la circulation massive des images qui modifie notre accès au sensible et finit par dissoudre l’aura dans l’instantané

L’expérience immersive, séduisante par sa puissance, risque de combler trop vite et d’affaiblir en nous la capacité du désir profond. Or le beau, lorsqu’il se confond avec l’effet, perd la densité qui le faisait demeurer. Contre cette économie de la saturation, l’auteur plaide pour une éducation lente du regard, une réhabilitation de la distance et de l’attente. Sa conclusion résonne longtemps en nous, car il s’agit moins de transmettre des images que de transmettre une expérience, et le Temple demeure l’un des lieux où cette transmission patiente se travaille encore.

Hervé Vigier prend ensuite le relais avec « La civilisation de l’universel », reprenant la formule par laquelle Léopold Sédar Senghor rêvait un rendez-vous du donner et du recevoir entre les peuples

Hervé Vigier – Babelio, détail

L’humain, rappelle-t-il, a d’abord puisé ses images dans la nature avant de bâtir et de penser le monde. Les flûtes taillées voici des dizaines de milliers d’années, les peintures des cavernes, les premiers rythmes de percussion témoignent d’un besoin de créer aussi ancien que l’espèce. De ce fonds commun, Hervé Vigier tire une conviction généreuse, celle d’un art qui n’a pas besoin de langue parce qu’il demeure intraduisible par les mots, et que seul l’humanisme rend communicable d’un peuple à l’autre. Il défend le chef-d’œuvre comme patrimoine immatériel de chaque région du monde, contre l’uniformisation marchande qui voudrait tout dissoudre dans le même.

Hervé Vigier ne se contente pas de célébrer la diversité des génies

René Descartes

Il en tire une leçon politique au sens le plus noble. À l’heure où une culture impériale s’arroge le droit de juger toutes les autres, où le folklore et le primitif servent parfois de mots méprisants, il rappelle que chaque culture prend sa place dans le panorama complet de l’humanité. Le « je pense donc je suis » de René Descartes y cède le pas à un « nous sommes », à une construction commune que la culture rend possible et que la violence dépare. L’émotion, dont l’étymologie dit le mouvement vers le dehors de nous-mêmes, devient alors le ciment qui relie les artistes par-delà les frontières. Le propos rejoint la Maçonnerie quand il nomme Art Royal cette dénomination qui lie les artistes de la planète, et quand il évoque la restitution récente du tambour parleur djidji ayôkwé à la Côte d’Ivoire, geste où la justice rejoint l’émotion. Lorsqu’il se souvient qu’un hebdomadaire américain titrait jadis sur la mort de la culture française, Hervé Vigier renverse le constat en espérance, car l’art demeure cette vocation de transmettre à l’humanité l’émotion qu’engendre chaque forme accomplie.

Autour de ces deux grandes entrées, le dossier se déploie en variations qui se répondent Charles-Albert Helenon, avec « La loge, le tambour et la mer », porte le regard vers une Caraïbe maçonnique et invite à considérer comme initiés des arts longtemps tenus pour du folklore. Rémy Bucciali interroge le mythe d’Orphée et la fatalité de ce retournement qui perd Eurydice, méditation sur le seuil et sur ce que coûte le désir de voir trop tôt. Jean-Marc Glénat consacre au théâtre une réflexion où l’éthique et l’esthétique se nouent, lui pour qui le rire libère et dissipe les illusions du pouvoir, bien loin d’un simple divertissement.

Michel Baron prolonge cette veine en lisant le rituel maçonnique comme une théâtralité agissante. Annette Sivadier part en quête du sens caché, tandis que Pierre Yana affronte la question redoutable de l’art mis au service du pire, cet art nazi qui rappelle que la beauté peut aussi se laisser capter par les ténèbres. Olivier Spinelli referme le dossier sur le jeu de l’ombre et de la lumière, et Christiane Vienne, dans sa recension consacrée à Les grandes oubliées, restitue leur place à celles que l’histoire a effacées.

Dans la part de l’éditorial qui regarde vers la cité, Félix Natali rappelle que l’art conserve une fonction de résistance, qu’il n’est pas seulement ornemental, mais qu’il interroge les pouvoirs et tisse un lien entre des citoyens que tout sépare.

Michel Baron

Il convoque Caton l’Ancien et sa question demeurée vive, celle de savoir ce qui distinguerait un homme d’une souche si nous lui ôtions la capacité de s’émouvoir. Il rappelle l’hommage de John Fitzgerald Kennedy au poète Robert Frost, et la conviction de Daniel Pennac selon laquelle la culture relève de ces maladies dont nous avons tous envie d’être affectés. Sous ces voix diverses court une même alarme fraternelle, celle d’un temps où les moyens dévolus à l’art se rétractent, où des structures menacent de disparaître, et où des forces voudraient neutraliser la complexité au profit d’un récit unique.

Qu’il nous soit permis, avant de quitter ce cahier, une remarque que la seule fraternité nous souffle. Les précédents numéros offraient au lecteur 80 pages pour un prix identique, là où celui-ci s’en tient à 68. Le propos demeure dense et la tenue éditoriale soignée, mais nous formons le vœu fraternel que la revue retrouve bientôt l’ampleur qui faisait aussi sa générosité, car un dossier de cette qualité mérite l’espace de respirer.

Reste, au terme de ces pages, l’image initiale, Sisyphe et sa pierre rouge dressée contre le ciel Le dossier nous aura redit que l’art véritable ne se donne pas tout entier d’emblée, qu’il faut y revenir, le travailler, le laisser germer en nous comme une pierre se polit sous la main. La beauté qui résiste au temps est celle qui demande du temps, et l’effort patient du Maçon rejoint ici celui de l’artiste, l’un et l’autre roulant vers le sommet une œuvre qui jamais ne s’achève. C’est dans ce recommencement, et non dans la prise hâtive, que se loge la transformation promise par le titre. Imaginons Sisyphe heureux, et avec lui le regard qui consent à durer.

Sisyphe – L’Art, penser et transformer
Revue semestrielle de la Grande Loge Mixte de France

Conform édition, N°11, mai 2026, 68 pages, 12 € / Conform édition, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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