CLIPSAS 2026 à Sofia : retour sur une assemblée sous tension qui s’est refermée dans l’harmonie

CLIPSAS Franc-maçonnerie

De la démission fracassante de la Secrétaire générale 48 heures avant l’ouverture aux modifications-clés du Règlement Général, en passant par les retombées du contentieux judiciaire de Grasse, l’Assemblée générale 2026 du CLIPSAS, tenue à Sofia du 13 au 17 mai, avait toutes les conditions pour déraper. Elle s’est pourtant refermée dans l’harmonie. Retour sur cinq jours dans la capitale bulgare, et regard vers Mérida 2027.

Sofia : un accueil sans faute du Grand Orient de Bulgarie

L’Assemblée générale 2026 du CLIPSAS s’est tenue à Sofia du 13 au 17 mai, accueillie par le Grand Orient de Bulgarie. Une première pour cette obédience admise dans l’alliance il y a à peine un an, lors de l’Assemblée de Bucarest. Et un pari, parce qu’ils ont hérité de l’organisation dans des circonstances particulières : la Grande Loge Universelle de Bulgarie (GLUB), qui devait à l’origine recevoir l’Assemblée à Sofia, a annoncé son retrait définitif du CLIPSAS le 27 juin 2025.

La lettre de retrait de la GLUB, signée par le Grand Maître Nikolay Mavromatis et plusieurs hauts dignitaires de l’obédience, ne mâchait pas ses mots. Onze années de présence active, et une décision prise à l’unanimité de mettre fin à l’adhésion. La GLUB y dénonçait des violations systématiques de plusieurs articles du Règlement Général, des dérives du Bureau démontrées selon eux dès l’Assemblée de Bucarest 2025, et une corruption des principes d’admission de nouveaux membres. Le ton était grave, le diagnostic sans appel : pour la GLUB, l’écart entre la Déclaration fondatrice de 1961 et la réalité du CLIPSAS d’aujourd’hui était devenu intenable.

C’est donc dans ce contexte que le Grand Orient de Bulgarie a accepté de reprendre l’organisation. Et disons-le d’entrée : les Bulgares ont livré la marchandise. Reprendre un dossier de cette ampleur en cours de route, pour une première comme pays hôte, ce n’était pas évident. Ils l’ont fait, et ils l’ont bien fait.

L’accueil a été chaleureux du premier au dernier jour. Les membres du Grand Orient de Bulgarie étaient présents partout : à l’aéroport, à l’hôtel, dans les déplacements, en soirée. Chaque délégation a senti qu’on s’occupait d’elle. Le Grand hôtel Astoria, au cœur de Sofia, n’était pas le plus luxueux qu’on ait vu pour un CLIPSAS, mais il faisait largement le travail : chambres correctes, salles convenables pour le colloque comme pour l’assemblée, services hôteliers complets sur place.

Le programme a tenu debout, les enchaînements ont été respectés, et les moments fraternels hors plénière n’ont pas manqué. Une journée d’excursions était prévue le 15 mai, au choix entre Sofia et Plovdiv. Les deux options ont permis aux délégations de toucher du doigt la profondeur historique du pays : Sofia, l’une des plus anciennes villes habitées d’Europe, ancienne Serdica romaine, et Plovdiv, deuxième ville de Bulgarie, au passé thrace et romain millénaire.

Bref, sur l’hospitalité, Sofia a été à la hauteur. L’Assemblée elle-même, en revanche, s’est ouverte avec un dossier brûlant déjà déposé sur la table : la démission de la Secrétaire générale, rendue publique moins de 48 heures plus tôt.

La démission d’Ionela Cuciureanu et le passage du témoin au secrétariat général

Ionela Cuciureanu

Le 12 mai 2026, à la veille de l’ouverture officielle, 450.fm publiait l’information : Ionela Cuciureanu, Secrétaire générale du CLIPSAS élue à 98 % des voix à Bucarest, démissionnait. Sa lettre, longue et dense, ne ressemblait en rien à un départ administratif. C’était un réquisitoire moral contre l’institution qu’elle quittait. Elle y dénonçait, dans des termes très durs, un harcèlement devenu stratégie, une lâcheté maquillée en diplomatie, une indifférence érigée en prudence institutionnelle. Selon ses propres mots, le Président du CLIPSAS lui aurait demandé de se retirer pour le bien de l’association. Le texte se voulait sans amertume, mais le diagnostic était brutal.

L’article de 450.fm, signé Charles-Albert Delatour, donnait à cette démission une lecture franchement empathique. Et il faut le reconnaître : la lettre était bien écrite, structurée, parfois émouvante. À elle seule, elle a marqué les esprits avant même que la première séance commence.

Sauf qu’à Sofia, sur place, plusieurs délégations avaient un tout autre récit en tête.

Anca Nicolescu

Depuis l’été 2025 circulait dans l’espace maçonnique international un document beaucoup moins médiatisé : un acte d’accusation rédigé par Anca Nicolescu, Présidente du Conseil des Lumières et Grande Maîtresse ad Vitam de la Grande Loge Féminine de Roumanie. C’est-à-dire l’obédience même dont Ionela Cuciureanu était issue, et au sein de laquelle elle avait occupé pendant plusieurs années les fonctions de Grand Chancelier pour les affaires externes, de Vénérable Maîtresse de la loge L’Étoile de l’Orient, et de membre du Grand Conseil.

Le contenu de cet acte d’accusation est lourd. La GLFR y reproche à la Sœur Cuciureanu une longue série de faits : violation des serments maçonniques, participation à des tenues d’obédiences étrangères sans autorisation, double appartenance non déclarée avec la Grande Loge Symbolique d’Espagne (où elle aurait été membre fondatrice d’une loge à Barcelone depuis deux ans), dettes financières non remboursées envers la Grande Loge et envers son Rite, et désinformation des dirigeants du CLIPSAS, de COMALACE, du Grand Orient de France et de la GLSE quant à sa situation réelle au sein de la GLFR. Le document va plus loin encore, en faisant référence à un dossier pénal ouvert auprès du Parquet de la Cour d’Appel de Bucarest, n° 73/158/P/2023, dans lequel Ionela Cuciureanu aurait reconnu devant les organes d’enquête la falsification d’un contrat d’assistance juridique, alors qu’elle n’était plus inscrite au Barreau de Bucarest.

L’acte d’accusation conclut sur la proposition d’une sanction interne extrêmement lourde dans la tradition féminine roumaine : la Brûlure entre les colonnes. La Sœur Cuciureanu avait été suspendue par la GLFR dès le 9 juin 2025, soit trois jours avant la seule démission officiellement transmise, datée du 12 juin 2025.

Alors, qui dit vrai ? Qui dit faux ? Honnêtement, on ne le saura sans doute jamais. D’un côté, une lettre de démission qui décrit un système institutionnel impitoyable envers les consciences gênantes. De l’autre, un acte d’accusation très détaillé, signé par les plus hautes instances d’une obédience souveraine, qui dresse un portrait à mille lieues de celui que la démission propose d’elle-même.

Une question, en revanche, mérite d’être posée. Pourquoi la Sœur Ionela n’a-t-elle jamais exercé son droit de réponse à ces accusations ? Si le système était corrompu au point de rendre toute parole inutile, on aurait au moins attendu une prise de position publique. Et si les accusations étaient infondées, on aurait attendu une défense argumentée, point par point. Ni l’une ni l’autre n’est venue. Personne, à Sofia, ne comprenait ce silence.

C’est dans ce climat tendu que l’Assemblée a dû procéder au remplacement de sa Secrétaire générale. Le choix s’est porté sur Fausto Fadda, représentant de l’Ordre Maçonnique Traditionnel Italien (OMTI), obédience italienne admise au CLIPSAS en mai 2022. Élu en plénière par l’Assemblée générale, il prend ses fonctions dans des circonstances peu ordinaires, mais sa désignation rapide a au moins eu le mérite de mettre fin sans délai à la vacance d’une fonction-clé du Bureau.

Le dossier des 7 obédiences et le rapport de la commission de conciliation

Louis Dally au CLIPSAS 2024

Un autre dossier pesait sur l’Assemblée : celui des sept obédiences qui avaient assigné le CLIPSAS devant le Tribunal judiciaire de Grasse pour contester l’élection de Louis Daly à la présidence, à Durrës en mai 2024.

Pour mémoire, et 450.fm l’a documenté en détail à l’époque, le Tribunal judiciaire de Grasse a rendu son ordonnance en référé le 10 avril 2025 : il a débouté les sept demanderesses. Le juge a estimé que l’article 14 du Règlement Général, qui interdit le renouvellement des mandats au Bureau, ne visait que les mandats consécutifs, et qu’aucune ambiguïté suffisamment manifeste ne justifiait l’intervention d’urgence demandée. La voie du juge du fond restait théoriquement ouverte, mais les sept obédiences avaient été condamnées aux dépens et à verser 3 000 € au CLIPSAS pour ses frais. Pour le Bureau, c’était une victoire procédurale claire.

Entre ce jugement et l’Assemblée de Sofia, le Bureau du CLIPSAS avait mis sur pied une commission de conciliation, chargée de renouer le dialogue avec les sept obédiences contestataires. À Sofia, cette commission a présenté son rapport.

Le constat était mitigé. Sur les sept obédiences sollicitées, une seule a effectivement répondu aux invitations, en indiquant qu’elle considérait la décision du Tribunal de Grasse comme un point final à l’affaire et qu’elle se déclarait prête à tourner la page. Les six autres n’ont pas donné suite aux démarches engagées. Le rapport a été lu en plénière, accueilli sans débat majeur, et l’Assemblée est passée au point suivant de l’ordre du jour.

Le vote des modifications au Règlement Général

Le point suivant de l’ordre du jour s’est imposé naturellement : le vote des modifications au Règlement Général. Et c’est sur ce dossier que l’Assemblée a, sans doute sans le vouloir, refermé une autre boucle.

Les propositions soumises n’étaient pas nouvelles. Elles étaient le fruit d’une commission de travail mise en place il y a trois ans, présidée par la Sérénissime Grande Loge de Langue Espagnole de New York, à laquelle plusieurs obédiences avaient contribué. Le mandat de cette commission était clair : clarifier les ambiguïtés du texte fondateur, notamment sur les conditions de candidature à la présidence et à la vice-présidence du CLIPSAS.

Toutes les modifications proposées ont été adoptées par l’Assemblée de Sofia.

Difficile, à cet instant, de ne pas faire le rapprochement avec l’affaire judiciaire. Le contentieux des sept obédiences devant le Tribunal de Grasse portait précisément sur l’interprétation de l’article 14 du Règlement Général. Le tribunal avait estimé que ce texte ne visait que les mandats consécutifs et qu’aucune ambiguïté suffisamment manifeste ne justifiait une intervention en référé. Autrement dit, le juge n’avait pas tranché parce qu’il n’y avait pas, à ses yeux, d’urgence évidente. Il n’avait pas dit que les sept obédiences avaient tort sur le fond ; il avait dit qu’il ne se prononcerait pas dans le cadre d’une procédure d’urgence.

Les modifications adoptées à Sofia portent justement sur cette même question : clarifier qui peut être candidat, à quel moment, et dans quelles conditions. En les acceptant, le CLIPSAS reconnaît, dans les faits, que le texte précédent prêtait à interprétation. Ce qui est, sur le fond, exactement ce que défendaient les sept obédiences depuis le départ.

L’élection de Louis Daly à Durrës en 2024, juridiquement validée par Grasse, n’est pas remise en cause. Mais la question de l’éligibilité, elle, vient d’être tranchée pour l’avenir. Et si ce travail avait été complété trois ans plus tôt, comme l’échéance initiale le prévoyait, l’affaire judiciaire n’aurait sans doute jamais eu lieu. Plusieurs des sept obédiences contestataires ont, depuis, fait le choix de quitter le CLIPSAS.

Sofia se referme dans l’harmonie. Cap sur Mérida 2027.

Malgré les tempêtes qui ont précédé son ouverture, l’Assemblée générale 2026 du CLIPSAS s’est refermée dans l’harmonie. Les dossiers brûlants ont été posés sur la table, débattus, et au moins partiellement traités. La démission de la Secrétaire générale a trouvé sa résolution avec l’élection de Fausto Fadda. Le rapport de la commission de conciliation a été présenté. Les modifications du Règlement Général ont été votées. L’Assemblée est repartie sans coup d’éclat, sans nouveau départ d’obédience, sans crise institutionnelle. Pour une organisation qui a traversé plusieurs années de turbulences, c’est en soi une bonne nouvelle.

Il faut, ici, revenir au Grand Orient de Bulgarie. Reprendre l’organisation d’un CLIPSAS en cours de route, dans un contexte international particulièrement chargé, pour une première participation comme pays hôte, et livrer une semaine de qualité du premier au dernier jour : voilà ce qu’a accompli cette obédience admise il y a à peine un an. Le travail de ses dignitaires, de ses Frères et Sœurs sur place, et leur sens de l’hospitalité méritent d’être salués bien au-delà des frontières de la Bulgarie. Sans eux, ce CLIPSAS n’aurait simplement pas eu lieu.

L’Assemblée a refermé son cahier de Sofia en annonçant la suite : l’Assemblée générale 2027 du CLIPSAS se tiendra à Mérida, au Mexique. Ce sera une première historique, à double titre. Pour le Grand Orient National Mexicain, qui accueillera l’événement, c’est la première fois qu’il reçoit le CLIPSAS. Pour le Mexique lui-même, c’est également une première : jamais l’organisation ne s’était tenue sur le sol mexicain depuis sa fondation en 1961.

Le choix de Mérida n’est pas anodin. Capitale de l’État du Yucatán, fondée sur les vestiges de l’ancienne cité maya d’Ichcaanzihó, surnommée la « Ville Blanche » pour son architecture coloniale en pierre claire, Mérida est régulièrement classée comme la ville la plus sûre du Mexique. Le magazine CEOWorld l’a même désignée parmi les villes les plus sûres de l’ensemble des Amériques. Forte présence policière, faible taux de criminalité, infrastructure moderne, accueil chaleureux : tout y est pour offrir aux délégations un cadre apaisé, propice à un dialogue de fond et à des retrouvailles fraternelles loin des projecteurs judiciaires.

Après l’agitation de Durrës et la tension de Sofia, l’idée d’un CLIPSAS sous le soleil yucatèque, dans une ville reconnue pour sa tranquillité et sa richesse culturelle, n’est probablement pas étrangère à l’envie collective de respirer un peu.

Rendez-vous donc à Mérida, en 2027.

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Alice Dubois
Alice Dubois
Alice Dubois pratique depuis plus de 20 ans l’art royal en mixité. Elle est très engagée dans des œuvres philanthropiques et éducatives, promouvant les valeurs de fraternité, de charité et de recherche de la vérité. Elle participe activement aux activités de sa loge et contribue au dialogue et à l’échange d’idées sur des sujets philosophiques, éthiques et spirituels. En tant que membre d’une fraternité qui transcende les frontières culturelles et nationales, elle œuvre pour le progrès de l’humanité tout en poursuivant son propre développement personnel et spirituel.
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