Avec Vol 714 pour Sydney, Georges Remi, dit Hergé, conduit Tintin vers l’une de ses aventures les plus étranges, les plus nocturnes et les plus métaphysiques. Sous l’apparence d’un détournement d’avion, d’une île volcanique, d’un milliardaire manipulateur et d’un temple souterrain visité par des présences venues d’ailleurs, l’album devient une traversée du seuil, une descente dans la mémoire enfouie du monde, puis une remontée vers une lumière que nul ne pourra vraiment retenir.

Vol 714 pour Sydney appartient à cette zone tardive de l’œuvre de Georges Remi, dit Hergé, où l’aventure tintinienne cesse peu à peu d’être conquête du monde pour devenir interrogation sur le réel lui-même. Né en 1907 à Etterbeek et disparu en 1983 à Woluwe-Saint-Lambert, Georges Remi a donné au XXe siècle l’une de ses mythologies graphiques majeures. Depuis Tintin au pays des Soviets jusqu’à Tintin et l’Alph-Art – 24e et dernier album de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin –, en passant par Le Lotus bleu, Le Secret de la Licorne, Le Trésor de Rackham le Rouge, Les Sept Boules de cristal, Objectif Lune, On a marché sur la Lune ou Les Bijoux de la Castafiore, Hergé n’a pas seulement bâti une œuvre d’aventure. Il a inventé une grammaire de la clarté, une science du trait, une dramaturgie de l’espace, une manière de faire tenir l’enfance et la métaphysique dans une même case.
Publié en 1968, Vol 714 pour Sydney surgit dans un monde travaillé par la vitesse, l’aéronautique, la guerre froide, les milliardaires, les médias, l’hypnose, les sciences parallèles et la fascination extraterrestre.
L’avion y est davantage qu’un moyen de transport

Il devient l’arche moderne, le vaisseau suspendu entre la terre ancienne et le ciel des révélations. Le voyage annoncé vers Sydney n’aura jamais lieu comme prévu, car l’itinéraire véritable se joue ailleurs, dans cette déviation initiatique par laquelle toute route profane se transforme en épreuve. Le vol régulier se change en détour, puis en rapt, puis en errance sur une île volcanique. À partir de cet instant, le récit quitte la géographie ordinaire pour rejoindre la topographie intérieure des mythes.
Le nombre 714 mérite d’être entendu comme une clef symbolique
Et non comme une preuve cachée qui réduirait l’album à un rébus, mais comme une chambre d’écho offerte à la lecture initiatique. Le sept ouvre vers la totalité spirituelle, les jours de la Création, les degrés de l’ascension, les planètes traditionnelles, les métaux de l’alchimie. Le un ramène au principe, au centre, à l’axe, à cette unité sans laquelle nul voyage ne peut retrouver son orientation. Le quatre désigne la terre, la matière, les éléments, les points cardinaux, le carré du monde visible.
Sept, un et quatre composent ainsi une étrange formule de passage.
L’esprit, le centre et la matière y sont appelés à se rencontrer

Leur addition donne douze, nombre du cycle accompli, du zodiaque, des tribus, des apôtres, de la ronde cosmique. Réduit encore, douze devient trois, nombre du ternaire, de la médiation et de la triangulation. Vol 714 pour Sydney porte donc, dans son titre même, la vibration d’un trajet qui va de la multiplicité du monde vers une révélation ternaire, avant que tout soit rendu au silence.
Le génie d’Hergé tient ici à ce qu’il ne théorise jamais cette profondeur

Il la laisse agir sous le rire, sous les coups, sous les maladresses, sous l’extravagance du milliardaire Laszlo Carreidas, sous la brutalité caricaturale de Roberto Rastapopoulos, sous la fidélité obstinée de Milou, sous la colère du capitaine Haddock, sous la présence presque sacerdotale du professeur Tryphon Tournesol. Chacun avance comme il peut dans cette fable de la dépossession. Les puissants veulent posséder, voler, contraindre, arracher un secret ou une fortune. Les vrais compagnons, eux, ne possèdent rien, sinon leur fidélité. La morale d’Hergé, à cet endroit, n’est pas moralisatrice. Elle est initiatique. Les êtres les plus rusés ne comprennent pas le mystère qu’ils approchent. Les êtres les plus disponibles le traversent sans le retenir.
Le temple souterrain constitue le cœur noir et lumineux de l’album
Il n’est ni ruine exotique ni curiosité archéologique. Il apparaît comme une matrice de pierre, un sanctuaire antérieur aux religions historiques, un lieu où la mémoire humaine rejoint une mémoire plus vaste. Les statues massives, les couloirs, les portes, les passages, les machines silencieuses, la présence du volcan et la proximité de la mer composent une architecture de l’initiation. Nous y retrouvons les grandes images de toute voie intérieure. La descente dans la caverne, l’épreuve de l’obscur, le labyrinthe, la menace du feu, la perte des repères, la rencontre avec l’inconnu, puis la sortie vers une lumière qui ne livre jamais tout son nom. À cet égard, Vol 714 pour Sydney dialogue secrètement avec la tradition maçonnique, non par appartenance directe, mais par affinité de structure. L’album connaît la puissance du seuil, la nécessité de l’épreuve, la valeur de la fraternité et l’impossibilité de transmettre pleinement ce qui ne peut être vécu que de l’intérieur.
La présence extraterrestre, loin d’appauvrir le mystère, lui donne une forme moderne

Hergé capte l’imaginaire des années 1960, nourri de soucoupes volantes, de parapsychologie, de pouvoirs mentaux et de récits d’anciens visiteurs. Pourtant, ce merveilleux spatial ne fait pas de l’album une œuvre de science-fiction au sens étroit. Il prolonge, avec les outils symboliques de son temps, la vieille interrogation religieuse sur les messagers venus d’en haut. Les anges, les dieux, les initiateurs, les maîtres invisibles, les voyageurs stellaires appartiennent à des langues différentes, mais tous désignent cette même inquiétude humaine devant une intelligence qui dépasse notre mesure. Chez Hergé, cette intelligence ne se livre jamais comme doctrine. Elle effleure, sauve, efface, puis se retire.
L’effacement final de la mémoire est l’un des gestes les plus troublants de l’album

Les personnages ont vu, mais ne pourront presque rien dire. Ils ont traversé un événement majeur, mais ce savoir leur échappe. Cette amnésie apparente possède une force spirituelle rare. Elle rappelle que l’initiation véritable ne s’archive pas comme un rapport de police. Elle travaille dans la profondeur de l’être, parfois à l’insu de celui qui l’a reçue. Nous croyons avoir oublié, alors que quelque chose en nous a été déplacé. La mémoire extérieure disparaît, la trace intérieure demeure. C’est peut-être ici que Vol 714 pour Sydney devient le plus maçonnique. Il affirme que la lumière ne s’emprisonne pas. Elle se reçoit, se perd, se cherche encore. Elle ne fonde pas une domination, elle exige une transformation.
Le rire lui-même participe de cette alchimie

Hergé pousse parfois la farce très loin, jusqu’à une bouffonnerie presque grinçante. Mais cette légèreté n’annule pas la profondeur. Elle la protège. La bande dessinée, chez Georges Remi, sait que le mystère devient pesant lorsqu’il cesse de sourire. Le capitaine Haddock, emporté par ses emportements, Laszlo Carreidas, enfant capricieux enfermé dans le corps d’un magnat, Roberto Rastapopoulos, criminel réduit à sa propre gesticulation, composent une humanité dérisoire devant l’immensité. Le temple, le volcan, la mer et le ciel rappellent que l’homme moderne peut posséder des avions, des radios et des fortunes, mais qu’il reste nu devant la grande inconnue.
Vol 714 pour Sydney est ainsi moins un détour dans la série qu’un miroir tardif tendu à toute l’œuvre

Tintin, qui avait parcouru le monde, atteint ici un lieu où le monde se dérobe. L’aventure ne conduit plus vers un trésor matériel, une victoire politique ou une réparation morale. Elle conduit vers un blanc, un effacement, une énigme conservée. L’album nous parle de ce qui arrive lorsque l’héroïsme rencontre l’inexplicable. Il ne renonce pas à l’action, mais il la subordonne à une question plus haute. Que vaut l’homme lorsqu’il ne maîtrise plus le récit de ce qui lui arrive. Que reste-t-il de l’expérience lorsque la preuve manque. Que savons-nous vraiment après avoir traversé le feu, la nuit, la peur et le silence.

Sous ses couleurs vives, Vol 714 pour Sydney est une chambre initiatique ouverte dans le ciel de l’enfance. Georges Remi, dit Hergé, y confie à Tintin l’une de ses plus étranges missions. Non plus dévoiler le monde, mais accepter que le monde garde une part de nuit. Le vol annoncé vers Sydney devient alors un voyage vers l’invisible, et le nombre 714, suspendu comme un signe au-dessus de l’album, ressemble à une formule de passage. Sept pour l’élévation, un pour le centre, quatre pour la terre. Entre les trois, un chemin s’ouvre. Et dans ce chemin, la bande dessinée rejoint la plus ancienne sagesse des initiés. Toute lumière reçue ne se possède pas. Elle oblige.
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Les Aventures de Tintin – Vol 714 pour Sydney
Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €
