L’itinéraire de soi – voyage au cœur de l’initiation

Dans Les Voyages en Franc-Maçonnerie, Boris Nicaise déploie une méditation totale sur ce que voyager signifie pour l’initié : non le simple déplacement d’un corps dans l’espace, mais la traversée intérieure de soi-même vers soi-même, par le détour nécessaire de l’Autre et du Rite.

Boris Nicaise est né en 1961 à Bruxelles, ville où il réside toujours, y exerçant la profession de dentiste tout en tenant à distance le monde pour mieux l’observer. Initié en 1993 au Grand Orient de Belgique avant de rejoindre la Grande Loge de Belgique, il gravit les échelons du Rite Écossais Ancien et Accepté jusqu’au 33e degré, assumant la charge de Souverain Grand Commandeur du Souverain Collège du Rite Écossais pour la Belgique. Auteur prolifique publié chez E.M.E.-L’Harmattan, Maison de Vie éditeur, F deville mais aussi chez Numérilivre, il a signé notamment Le Secret maçonnique, La Transmission en franc-maçonnerie, Le Serment en franc-maçonnerie, L’Égrégore en franc-maçonnerie ou encore La Symbolique, au-delà des symboles, autant de titres qui dessinent une œuvre cohérente, patiente et profonde, tout entière vouée à décrypter ce que la Maçonnerie opère en l’homme. Son écriture porte la marque d’une pensée libre, volontiers dérangeante, refusant les ornements convenus pour aller droit au cœur du sujet. Les Voyages en franc-maçonnerie, paru en mai 2026 aux Éditions Numérilivre, s’inscrit dans ce sillage comme une synthèse magistrale d’une vie de réflexion initiatique.

Voyager

Le mot semble aller de soi – et c’est précisément de ce faux évidence que Boris Nicaise part, pour en révéler toute l’étendue insoupçonnée. Car le voyage dont il est ici question n’est pas celui du touriste ni même du pèlerin au sens ordinaire : il est cette disposition intérieure par laquelle l’être consent à quitter le rivage rassurant de ses certitudes pour s’avancer vers l’inconnu, c’est-à-dire vers lui-même. L’auteur affirme avec une clarté qui n’est jamais réductrice que la franc-maçonnerie ne peut se comprendre que comme voie – et que toute voie est, par définition, voyage. Ce n’est pas une métaphore : c’est la structure même de l’initiation.

Dès l’avant-initiation, Boris Nicaise nous montre que le voyage est déjà en cours. L’appel qui pousse un profane à frapper à la porte d’une loge – qu’il surgisse du dehors ou du plus profond du dedans – constitue la première étape d’un itinéraire dont la durée n’a pas de terme assigné.

Le labyrinthe est le premier symbole que rencontre le cheminant sur ce chemin, avant même qu’il sache qu’il en est un

Figure archétypale présente chez les Papous et les Celtes, les Tibétains et les Crétois, le labyrinthe n’est pas initiatique en lui-même – c’est la pensée qui l’est, cette pensée vivante qui s’y avance avec méthode pour y trouver non pas une sortie, mais la rencontre avec le minotaure intérieur qu’il s’agit de libérer de son masque bestial. L’auteur distingue avec subtilité le labyrinthe à chemin unique, le labyrinthe à impasses multiples, et le labyrinthe-rhizome – ce réseau de possibles qui ressemble à nos neurones et où chacun invente son propre chemin. Cette trilogie n’est pas théorique : elle cartographie les formes que prend la vie intérieure de l’initié à travers ses grades.

Le voyage rituel au sein du temple – ces trois circumambulations sous le bandeau lors de l’initiation au premier degré – fait l’objet d’une analyse à la fois historique et symbolique d’une rare densité.

L’auteur remonte aux origines de ce que le rite nomme « voyages » et que la tradition anglophone, plus honnête peut-être, appelait d’abord « journey » avant que le mot « travels » ne traverse la Manche pour s’enraciner dans la pratique continentale.

Jean-Baptiste Willermoz

Ce détour étymologique n’est pas un ornement érudit : il dévoile que le voyage maçonnique est, dans ses fondements mêmes, travail au sens du tripalium latin – peine et souffrance consenties en vue d’une délivrance. L’épreuve des quatre éléments, dont Boris Nicaise retrace minutieusement l’apparition dans les rituels du XVIIIe siècle, de la loge Saint-Jean-d’Écosse-du-Contrat-Social aux travaux de Jean-Baptiste Willermoz, de l’influence de Cagliostro à La Flûte enchantée de Mozart, n’est pas une survivance folklorique : elle est la remise en question physiologique et psychique de l’être tout entier, condition préalable à toute transformation véritable.

Cette dimension corporelle du voyage initiatique est l’une des contributions les plus précieuses de l’ouvrage.

Boris Nicaise insiste sur le fait que ce ne sont pas les mots qui transforment – c’est l’impact des cinq sens, la désorientation physique, le vertige, la chaleur des flammes entrevue sous le bandeau, l’eau sur les doigts ou le visage, le souffle reçu à l’angle nord-est du temple, qui inscrivent dans la mémoire cellulaire ce que l’esprit seul ne pourrait retenir. La madeleine de Proust maçonnique – une amertume de gentiane dans un verre, la brûlure fugace d’une bougie d’anniversaire – peut suffire à ramener l’initié dans cet espace hors-temps où il fut un jour bousculé, dépecé de ses certitudes, rendu provisoirement nu.

Le compagnonnage maçonnique – les voyages extérieurs que doit accomplir le compagnon, cette mise à distance salutaire de sa loge-mère – est traité avec la rigueur d’un praticien et la liberté d’un penseur qui n’a rien à prouver. Boris Nicaise rappelle avec fermeté qu’il faut de profondes racines pour oser le voyage, que voyager trop tôt expose à la confusion de l’immaturité spirituelle, et que le compagnon qui revient de ses visites ne ramène pas les rites d’ailleurs pour les greffer mécaniquement sur les siens – il revient transformé, lui, et c’est lui la mesure de tout voyage réussi.

Cette leçon, formulée avec une clarté implacable par le compagnon interrogé sur ses nombreuses visites – « ce n’était pas toujours la même franc-maçonnerie, mais c’était lui qui n’était pas le même partout » – concentre en une phrase ce que des chapitres entiers ne parviendraient pas toujours à dire.

Le chapitre consacré au pèlerinage et à la figure d’Ulysse atteint une hauteur contemplative rare

Boris Nicaise convoque Moïse et l’errant d’Ithaque non comme ornements mythologiques, mais comme miroirs de deux modalités de la quête humaine : le prophète illuminé qui reçoit la loi mais ne pénètre pas la terre promise, et l’homme trop humain qui ment, qui doute, qui fait le tour de son monde pour réaliser qu’il n’avait cessé de chercher qu’un seul retour possible – celui vers lui-même. Le Chemin de Saint-Jacques y est évoqué à travers le témoignage de la franc-maçonne Martine Baudin, et cette présence féminine dans le texte dit à elle seule que le voyage initiatique n’appartient à aucun genre.

La chute de l’ouvrage, traitant des voyages de représentation et des charges maçonniques comme autant de déplacements symboliques d’un siège à l’autre, introduit une critique salutaire et courageuse de la cratophilie – ce mal maçonnique qui transforme le porteur de décors en prisonnier de ses propres galons.

Boris Nicaise plaide ici pour une maçonnerie qui ne cesse jamais d’être en mouvement, qui refuse l’immobilité du pouvoir installé comme elle refuserait la mort du voyage.

Car c’est finalement cette équation que le livre entier déploie avec une cohérence intérieure admirable : le voyage arrêté est la mort, et la vie n’est rien d’autre que le voyage perpétué.

La vie est un voyage qui s’achève comme il a commencé : sans aucun bagage. Car tout bagage est baguage. Boris Nicaise signe avec Les Voyages en Franc-Maçonnerie l’un des essais les plus libres, les plus honnêtes et les plus habités de la littérature maçonnique contemporaine – un livre qui ne cherche pas à convaincre, mais à mettre en chemin.

Les Voyages en Franc-Maçonnerie

Boris NicaiseÉditions Numérilivre, 2026, 164 pages, 16 €

Site de l’éditeur / Site de Boris Nicaise / Boris Nicaise est présent au Salon Maçonnique du Québec, 2e édition, le samedi 6 juin 2026

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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