Le silence initiatique

La Franc-maçonnerie cultive le secret. Elle le cultive, comme jadis, les bâtisseurs de nos cathédrales et autres édifices sacrés cultivaient le secret de métier. Mais pour autant, qu’elle cultive le secret, la franc-maçonnerie est-elle une société secrète ? Évidemment non, au sens des sociétés secrètes à but criminel, comme les Yakusas, ou à but terroriste, comme hélas celles qui se manifestent par la violence aveugle jusque dans nos cités.

Les diverses obédiences maçonniques françaises ont pignon sur rue. Ce sont des associations selon la loi de 1901, dûment déclarées.

La Franc-Maçonnerie n’est donc pas une société secrète au sens de société clandestine.

Mais nous sommes une société qui demande à ses membres de garder le secret sur une partie de ce qui leur est transmis, et dont les réunions se tiennent à huis clos. Nul ne peut y être admis qui ne se soit fait reconnaître comme Franc-maçon ou Franc-maçonne. Nous ne sommes pas une société secrète, pourtant, le secret maçonnique existe bel et bien ! En fait, il faudrait plutôt dire « les secrets maçonniques existent bel et bien ». Il existe en fait trois secrets maçonniques, de nature tout à fait différente. Le premier est le secret d’appartenance, le second est le secret des rituels et le troisième est le secret de l’initiation. 

Le premier secret que les Maçons s’engagent à respecter, est le secret d’appartenance.

Concrètement, chacun peut faire savoir qu’il est Franc-maçon. Mais nul ne peut dire de Monsieur Untel qu’il est maçon, ni de Madame Unetelle qu’elle est maçonne, et pas même confirmer ou infirmer leur appartenance si la question lui est posée.

En fait, dès la création des premières loges, à une époque où la liberté d’association n’existait pas, une hostilité se fait jour dans la population, face à ces hommes ou ces femmes qui se réunissent à huis clos, et que l’on va accuser de toutes sortes de déviances.
Il faut aussi compter avec l’attitude de l’Église, à partir de la bulle pontificale In eminenti apostolatus specula de 1738. Le pape Clément XII interdit aux catholiques, sous peine d’excommunication, de faire partie de la société des « Liberi muratori ou francs-massons ». Elle est nourrie par les tenants de la fameuse théorie du complot.

Il est vrai que la non-divulgation de l’appartenance d’autrui peut être une forme de protection contre ces persécutions, quels qu’en soient la nature et le degré.

En fait, la règle qui interdit aux maçons de faire connaître l’appartenance d’un autre maçon n’est pas que la résultante de ces manifestations de l’antimaçonnisme. Elle découle en fait de deux principes maçonniques essentiels qui sont le respect d’autrui dans ses propres convictions et sa liberté absolue de conscience.
L’engagement maçonnique est un engagement d’hommes et de femmes libres, désireux de se perfectionner. Le parcours initiatique d’un franc-maçon vise à développer en lui ou en elle les principes et les valeurs morales qui vont guider ses choix, qui vont donner sens à ses actions. Mais en tout état de cause, il ou elle est libre, libre et responsable. Sans sujétion aucune.

Le deuxième secret de la franc-maçonnerie est le secret des rituels.
Dire que la Franc-maçonnerie est une société initiatique traditionnelle, c’est dire que les formes de cette initiation, comme celles de tout ce qui se passe dans la Loge, sont régies par des règles fort anciennes, héritées des sociétés initiatiques de l’Antiquité et du Moyen-âge. Pour se reconnaître, et identifier ainsi ceux qui peuvent partager leurs travaux, ils font usage de signes et de mots de passe, à chacun des degrés et qui sont détaillées dans une série de rituels.

Même si depuis les débuts de la Franc-maçonnerie spéculative il y a plus de trois siècles l’essentiel de ces rituels a été largement divulgué, et peut être trouvé sans difficulté dans de nombreux ouvrages ou désormais sur Internet, ils sont pour les Francs-maçons des composantes du secret. Cela signifie qu’ils s’engagent à ne pas les révéler à qui n’a pas qualité pour les connaître, c’est-à-dire à qui n’est pas franc-maçonne ou franc maçon ou qui n’est pas au moins de son degré atteint dans son parcours maçonnique.

Lorsqu’un profane demande à être reçu Maçon, on dit qu’il demande à être « admis aux mystères et privilèges de la Franc-maçonnerie ». Pour le dire en termes simples, un mystère n’est pas quelque chose que l’on cache, mais quelque chose de caché, que chacun est appelé à s’efforcer de découvrir au travers d’un processus ritualisé, celui précisément qui a fait de lui un myste, c’est-à-dire un initié.

Les mystères mésopotamiens, égyptiens, puis grecs, nous invitent à réfléchir sur la vie et la mort, au travers d’une réflexion sur la fécondité, la renaissance de la nature, le cycle mort-renaissance. À chaque époque, dans chaque culture, des sorciers, des mages, des prêtres ont proposé des réponses, décrit des cosmogonies, conçu des légendes, forgé des mythes, érigé des temples et réglé des cultes.

Que la divinité soit nommée Amon Râ, Isis ou Osiris, Zeus, Jupiter, ou Dieu, ou bien que le principe créateur soit dénommé Grand Architecte de l’Univers, il faut admettre que c’est en fait au même besoin que répondent ces désignations du Un-Tout, au même ineffable, au même indicible, à la même cause première que l’on fait référence.

Au reste, le mot « mystère » lui-même nous conduit à cette conclusion, puisqu’il est construit sur la racine indo-européenne mu que l’on retrouve dans le mot muet et qui signifie se taire, ne pas pouvoir dire. Le Mystère est en dehors du champ de ce qu’une langue peut exprimer. On voit ici exprimée l’idée que ce qui est de l’ordre du sacré, du divin, ne peut être transmis indûment ; et que le silence s’impose. Toutes les sociétés initiatiques reposent ainsi sur l’idée que les rites qui permettent de transmettre les éléments d’accession à la connaissance ne peuvent être connus que de ceux qui, librement, acceptent de s’y engager.

Dans toutes les cultures, parmi ceux qui se devaient de connaître, de respecter et de transmettre les enseignements sacrés figuraient de tous temps ceux qui concevaient et construisaient les temples et autres édifices sacrés, gardant le secret sur ce qui était qualifié d’Art Royal, au sens d’art du divin qui règne sur le monde, car « Ce qui est en bas doit être comme ce qui est en haut. » Les Devoirs auxquels s’obligeaient les hommes de métier, tels que les décrivent les manuscrits Regius (vers 1390), Cooke (vers 1425) ou Schaw (en 1598), créaient entre eux une solidarité explicite.

Dès le tout début du 17ème siècle, des hommes qui n’étaient pas des artisans souhaitèrent être instruits des secrets de l’Art royal, et, pour cela, à être admis dans des loges jusque-là exclusivement opératives. Et ainsi, lorsque des membres non professionnels, clercs, savants, nobles ou notables locaux, vinrent à être acceptés dans ces Loges, ils furent à leur tour instruits de ces secrets en même temps que des devoirs qui s’imposaient aux membres. Maçons du métier ou Maçons acceptés partageaient l’héritage que constituaient les traditions et les usages, mais aussi les mots, signes et attouchements qui visaient à préserver la confidentialité et la régularité d’appartenance à leur Loge.

Et puis des Loges se créèrent peu à peu, notamment en Écosse, des loges dites « spéculatives » dont les hommes de métier, les « opératifs » étaient absents.  Pour autant, et dans leur continuité, la Franc-Maçonnerie telle que nous la connaissons aujourd’hui n’a cessé de perpétuer nombre traditions, de règles, de pratiques et d’usages des guildes et corporations de maçons du Moyen-âge.
Les Franc-Maçonnes et Francs-maçons acceptés d’aujourd’hui sont en tous cas dépositaires de cet héritage.

Mais il ne s’agit plus de bâtir un édifice de pierres, temple de Jérusalem ou cathédrale ; il s’agit de s’efforcer de se construire soi-même, pour concourir à la construction d’une société meilleure, plus éclairée, une société pour laquelle les mots de liberté, d’égalité et de fraternité ne soient pas que des paroles gravées au fronton des écoles et des mairies, mais de véritables règles de vie pour tous et pour chacun.

Les franc-maçonnes et les francs-maçons continuent de préserver le caractère sacré de leur mission, et donc le secret. C’est une question de principe. C’est une question de respect de l’obligation, c’est-à-dire du serment qu’ils ont, librement, prêté, et qui fait partie intégrante du processus initiatique dans lequel ils veulent être admis et progresser.

Chacune et chacun de nous comprend ainsi que si les secrets des degrés auquel il n’a pas encore été admis lui sont encore cachés, ils ne sont pas inaccessibles. Il suffit de faire montre des capacités requises. C’est ce qui est dit ci-avant en donnant les clés du processus : travail, patience et persévérance.

Le véritable secret, c’est celui de l’initiation.
Non pas de ce qui se passe et se dit lors de la cérémonie, que l’on trouve aujourd’hui en trois clics sur Internet, mais le secret du vécu, du ressenti, de ce qui, en chaque initié, s’est transformé au soir de son initiation.Car tout dire sur le secret de l’initiation consiste à dire qu’il n’y a rien à dire ! Ou plutôt cela consiste à dire qu’il est impossible de communiquer sur ce secret.

Nous n’avons pas dit que c’était interdit, mais nous avons dit que c’est impossible. Ce secret est indicible. C’est une expérience que l’on vit, intimement, et que l’on ne peut véritablement partager.

Ce qui est transmis dans une véritable initiation ne peut pas être communiqué par le langage, parce que ce n’est pas une information, mais un état d’être que le langage ne peut ni contenir ni reproduire.

Cela fait penser à ces professeurs de gynécologie et d’obstétrique, qui savent décrire par le menu chaque phase de la grossesse et de l’accouchement, mais qui ne pourront jamais raconter ce que ressent intimement une femme qui sent un être vivant se développer dans son ventre jusqu’au moment, douloureux et merveilleux à la fois, où il jaillit à la vie et pousse son premier cri.

C’est une expérience, un vécu intime, qu’ils ne peuvent qu’imaginer, se représenter, mais qu’ils ne pourront jamais vivre, voire qu’ils ne pourront donc jamais vraiment communiquer. L’alchimiste qui a réalisé l’Œuvre ne peut pas transmettre « la recette » qui marche. Ce qui marche, c’est l’état de conscience dans lequel il opère, et cet état ne se photocopie pas. Le soufi qui a goûté l’ivresse divine peut décrire des états, des stations, des signes… mais celui qui n’a pas bu au même vin n’entend que des belles paroles.

Le secret de l’initiation n’est pas communicable. L’interdiction vient bien après l’impossibilité. Le secret initiatique n’est pas gardé. Il se garde tout seul. Il est la part de l’expérience qui résiste par nature à la transmission discursive. On ne le cache pas ; on constate, avec humilité, qu’il est intransmissible.

L’interdiction est symbolique, comme le sont les outils et les autres composantes de nos rituels. L’impossibilité est insurmontable. Il n’y a qu’un seul moyen de connaître le secret de l’initiation : frapper à la porte du temple et demander à être reçu Franc-Maçonne ou Franc-Maçon.

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Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski, initié en 1984, a occupé divers plateaux, au GODF puis à la GLDF, dont il a été député puis Grand Chancelier, et Grand- Maître honoris causa. Membre de la Juridiction du Suprême Conseil de France, admis au 33ème degré en 2014, il a présidé divers ateliers, jusqu’au 31°, avant d’adhérer à la GLCS. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur le symbolisme, l’histoire, la spiritualité et la philosophie maçonniques. Médecin, spécialiste hospitalier en médecine interne, enseignant à l’Université Paris-Saclay après avoir complété ses formations en sciences politiques, en économie et en informatique, il est conseiller d’instances publiques et privées du secteur de la santé, tant françaises qu’européennes et internationales.

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