Les femmes et le Front populaire : entre avancées historiques et paradoxes républicains

Le 3 mai 1936, le Front populaire remportait le second tour des élections législatives. Le printemps 1936 reste gravé dans la mémoire collective française comme celui des « grèves de la joie », des premiers congés payés et de l’avènement du Front populaire mené par Léon Blum.

Pourtant, dans cette grande fresque de progrès social, la place des femmes se distingue par un paradoxe saisissant : elles sont appelées aux plus hautes sphères du pouvoir, mais demeurent privées du droit fondamental d’élire leurs représentants.

Comment le Front populaire a-t-il transformé, ou au contraire figé, la condition féminine en France dans les années 30 ?

Brunschvicg, Lacore, Joliot-Curie 

Une révolution symbolique : Trois femmes au gouvernement

Le 4 juin 1936, Léon Blum forme son gouvernement et prend une décision inédite dans l’histoire de la République française. Bien que les femmes ne soient ni électrices ni éligibles, il nomme trois d’entre elles au poste de sous-secrétaires d’État. Ce geste est un séisme politique :

Cécile Brunschvicg vers 1926
  • Cécile Brunschvicg (Éducation nationale) : figure majeure du féminisme républicain et présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF), elle fut brièvement membre du Droit Humain.
  • Suzanne Lacore (Protection de l’enfance) : Militante socialiste historique, elle se consacre corps et âme à la cause des enfants défavorisés.
  • Irène Joliot-Curie (recherche scientifique) : Prix Nobel de chimie en 1935, elle incarne l’excellence intellectuelle et la légitimité des femmes dans les sciences.

Léon Blum ne leur confie pas ces ministères par simple charité, mais pour marquer les esprits et préparer l’opinion publique à l’inévitabilité de l’égalité politique. L’image de ces femmes siégeant à la table du Conseil des ministres fait la une de toute la presse, brisant le plafond de verre institutionnel de l’époque.

Le rôle moteur des femmes dans les luttes ouvrières

Irène Joliot Curie 

Loin des ors de la République, dans les usines et les grands magasins, les femmes sont aux avant-postes du mouvement social de mai-juin 1936. Oubliées par les syndicats pendant des décennies, les ouvrières du textile, les vendeuses et les dactylos cessent le travail avec la même ferveur que les métallurgistes. Leur participation massive aux occupations d’usines change la dynamique des grèves :

  • Elles s’organisent pour le ravitaillement, mais participent aussi activement aux piquets de grève et aux comités d’occupation.
  • Les accords Matignon leur profitent directement : augmentation des salaires (particulièrement cruciale pour les femmes, souvent confinées aux salaires de misère), semaine de 40 heures et conventions collectives.
  • Les fameux congés payés (deux semaines) permettent à des milliers de mères de famille de la classe ouvrière de découvrir la mer ou la campagne pour la première fois.
Suzanne Lacore (1875-1975)

Bien que le Front populaire de 1936 soit marqué par une participation massive, festive et inédite des femmes aux grèves, le monde syndical de l’époque demeure profondément masculin. Dans les instances dirigeantes de la CGT ou de la CFTC, les femmes se heurtent à un véritable plafond de verre.

Pourtant, au milieu des occupations d’usines et des piquets de grève, plusieurs figures syndicalistes féminines ont émergé ou consolidé leur influence pour défendre âprement les droits des travailleuses. Voici les visages marquants de cette époque :

1. Martha Desrumaux : La figure de proue de la classe ouvrière

S’il ne faut retenir qu’un seul nom de femme syndicaliste pour cette période, c’est le sien. Née dans le Nord, « petite bonne » puis ouvrière du textile dès l’âge de 9 ans, militante communiste et responsable de la CGT, Martha Desrumaux est une légende du syndicalisme. En 1936, elle organise massivement les ouvrières du Nord lors des grandes grèves de mai-juin. Elle est la seule femme dont la voix compte lors des négociations menant aux accords Matignon. Elle y défend avec acharnement l’augmentation des salaires des femmes, jusqu’alors cantonnés à des niveaux de misère, et le droit à la dignité dans les usines.

Elle deviendra plus tard une grande figure de la Résistance (elle orchestre la grève des mineurs contre l’occupant nazi en 1941), survivra à la déportation au camp de Ravensbrück, et finira par siéger à l’Assemblée Consultative dans l’après-guerre.

2. Jeanne Chevenard : La voix des femmes au sein de la CGT

Brodeuse de métier à Lyon, Jeanne Chevenard est, dans les années 1920 et 1930, la grande spécialiste des questions féminines au bureau de la CGT (tendance de Léon Jouhaux).

Lors de l’explosion sociale, elle est en première ligne à Lyon pour négocier directement avec la préfecture et le patronat. Elle utilise le rapport de force favorable de 1936 pour faire inscrire dans les nouvelles conventions collectives des protections spécifiques pour les travailleuses : congés pré- et post-natals, temps de repos, et protection de l’enfance.

Si son rôle syndical sous le Front populaire fut capital, son parcours s’assombrit par la suite, puisqu’elle choisit de collaborer avec le régime de Vichy pendant l’Occupation.

3. Les militantes du secteur tertiaire (PTT, fonction publique)

Le Front populaire n’a pas seulement touché la métallurgie et le textile. Les bureaux, les postes et les administrations se sont également soulevés. Des figures comme Germaine Caubel (trésorière du syndicat CGT-PTT) ou Suzy Chevet (SFIO, puis Fédération Anarchiste et CGT. Elle fut initiée à la loge Raspail du Droit Humain, puis membre de la Loge Louise Michel dans cette même obédience , et anima la fraternelle maçonnique du XVIIIe arrondissement de Paris) structurent l’action syndicale des dactylos, des téléphonistes et des employées de bureau. Elles posent les bases d’un syndicalisme des services qui portera plus tard les grands combats féministes de la seconde moitié du XXe siècle (contraception, égalité salariale stricte).

4. Le syndicalisme de terrain : Les « Midinettes » et les vendeuses

L’histoire syndicale de 1936 a surtout été écrite par des dizaines de milliers de figures anonymes. Les luttes du Front populaire ont été portées par les ouvrières de la couture (les fameuses « midinettes ») et les vendeuses des grands magasins (comme les Nouvelles Galeries ou les Galeries Lafayette).

Souvent ignorées par les délégués syndicaux masculins avant 1936, elles se syndiquent massivement au printemps. Leurs occupations de lieux de travail sont restées célèbres pour leur organisation remarquable (mise en place de roulements pour le ravitaillement, propreté des lieux) et ont forcé les directions syndicales à prendre en compte l’urgence d’un salaire minimum vital pour les femmes.

Le grand rendez-vous manqué du droit de vote

Malgré la présence de femmes au gouvernement et leur rôle clé dans l’économie, le Front populaire échoue sur la question des droits politiques. L’Assemblée nationale, à majorité de gauche, vote pourtant (en juillet 1936) en faveur du suffrage des femmes. Mais le projet se heurte à un mur : le Sénat.

La coalition du Front populaire est fragile. Le Parti radical, allié indispensable de la SFIO (le parti de Léon Blum), est farouchement opposé au vote féminin. La raison ? Une crainte politique tenace : les radicaux, profondément laïcs, sont persuadés que les femmes voteront selon les directives de l’Église catholique, et risquent ainsi de faire basculer la République à droite.

Léon Blum, soucieux de ne pas faire éclater sa majorité sur cette question, n’engage pas de bras de fer avec les sénateurs. Le droit de vote est relégué au second plan, suscitant la colère de figures féministes comme Louise Weiss, qui multipliaient alors les actions coup de poing pour réclamer l’égalité.

Bilan : Un tremplin vers 1944

Le Front populaire marque une époque de profonds contrastes pour les femmes françaises. D’un côté, il est synonyme d’une amélioration concrète de leurs conditions de vie et de travail, et d’une percée spectaculaire au sommet de l’État. De l’autre, il souligne l’hypocrisie d’une République démocratique qui continue de traiter la moitié de sa population comme des citoyennes de seconde zone.

Néanmoins, les brèches ouvertes en 1936 ont été décisives. L’expérience gouvernementale des trois sous-secrétaires d’État et la politisation massive des ouvrières ont rendu l’exclusion politique des femmes indéfendable. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’ordonnance du général de Gaulle en 1944 pour que ce droit fondamental leur soit enfin accordé, ce qui clôturera la parenthèse inachevée du Front populaire.

S. Morin

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