Vendredi 1er mai 2026, sous un soleil clair, une foule fraternelle et remarquablement nombreuse s’est rassemblée au cimetière du Père-Lachaise, à l’appel du Grand Orient de France, pour le 155e anniversaire de la Commune de Paris.

De Raoul Urbain à Arthur Ranc, de Raspail à Massol, du mausolée de Thiers au Mur des Fédérés, cette marche mémorielle fut bien davantage qu’un hommage. Elle fut une leçon de République, de laïcité, de justice sociale et de dignité humaine.

Dès 9 h 30, autour du centre du Columbarium du cimetière du Père-Lachaise, on sentit que ce 1er mai 2026 ne serait pas un rassemblement ordinaire
Le soleil donnait à la pierre cette douceur grave des matins de mémoire. Les Frères et les Sœurs arrivaient en nombre, rejoints par des citoyennes et des citoyens venus dire, par leur seule présence, que le souvenir de la Commune n’est pas une relique du XIXe siècle, mais une braise toujours vive sous les cendres de notre temps.
Certains le disaient avec émotion, presque avec étonnement heureux

Nous sommes plus nombreux que l’an dernier. Plus nombreux encore que l’année d’avant. Ce constat, repris de bouche en bouche, disait le succès remarquable de ce rassemblement, mais aussi quelque chose de plus profond. Quand les temps se troublent, quand les discours de repli gagnent, quand l’universel vacille sous les coups des passions tristes, les femmes et les hommes libres savent retrouver le chemin des lieux où l’histoire parle encore.
À cette densité fraternelle s’ajoutait une présence institutionnelle particulièrement significative


Aux côtés de Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, l’événement se déroulait également en présence de trois anciens Grands Maîtres, Jean-Michel Quillardet, Grand Maître de 2005 à 2008, Georges Sérignac, Grand Maître de 2021 à 2023, et Guillaume Trichard, Grand Maître de 2023 à 2024. Leur présence donnait à cette marche une profondeur supplémentaire. Elle inscrivait le rassemblement dans une continuité vivante, celle d’une obédience qui ne sépare pas la mémoire républicaine de la responsabilité présente, ni l’hommage aux morts de l’engagement des vivants.
L’invitation signée par Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, et les membres du Conseil de l’Ordre, annonçait un parcours symbolique

Raoul Urbain, Pierre Tirard, François-Vincent Raspail, Alexandre Massol, Arthur Ranc, puis le Mur des Fédérés. Cinq stations, cinq figures, cinq manières de tenir debout devant l’histoire. Le livret distribué aux participantes et participants portait un titre à lui seul programme de mémoire et d’espérance. « Rassemblement pour la République et la laïcité, 155e anniversaire de la Commune de Paris, Chant de révolte et d’espoir ».

On y retrouvait, entre autres, Le Drapeau rouge, La Canaille, Le Chant des ouvriers, La Semaine sanglante, Le Capitaine au mur, Le Temps des cerises, La Marseillaise et L’Internationale. La cérémonie n’était donc pas seulement faite de discours. Elle était faite de voix, de chants, de pas, de corps rassemblés, comme si la mémoire devait être portée autant par le souffle que par la raison.
L’ouverture donna le ton. Une évocation vivante fit surgir les communards eux-mêmes, comme revenus à travers les siècles pour transmettre « un héritage qui est aussi votre avenir ».
La parole fut ensuite donnée à Éric Pliez, maire du 20e arrondissement de Paris, dont l’intervention rappela avec justesse que le Mur des Fédérés n’est pas un lieu de nostalgie mais un lieu d’obligation.

Il rappela que les conquêtes sociales et démocratiques ne sont jamais acquises, que la mémoire des fédérés nous engage à poursuivre l’exigence de justice, à refuser la résignation et à défendre une République sociale et universelle.
Pierre Bertinotti plaça ensuite la cérémonie dans sa pleine dimension maçonnique et républicaine

Il rappela que cette commémoration du 1er mai au Père-Lachaise est devenue une tradition du Grand Orient de France, non comme rituel de conservation, mais comme acte d’affirmation. La liberté de conscience, la liberté d’expression, la justice sociale, la lutte contre les inégalités, la dignité humaine, tout cela fut rappelé comme le cœur même du combat maçonnique. Il ne s’agissait pas seulement d’honorer celles et ceux qui se sont battus pour la République et la laïcité. Il s’agissait de redire que leur combat demeure actuel.

Le cortège s’ébranla alors vers les sépultures choisies
Première halte devant Raoul Urbain. Figure parfois oubliée, il fut restitué dans toute sa complexité. Élu de la Commune, engagé dans la Garde nationale, membre de commissions, déporté en Nouvelle-Calédonie, il revint après l’amnistie de 1880 et consacra une partie de ses dernières années au mouvement coopératif.

Son parcours maçonnique fut rappelé avec précision, notamment son rôle dans la Grande Loge symbolique écossaise maintenue et mixte, dont il fut le premier grand maître en 1901. Cette obédience, loin d’être anecdotique, devait initier Louise Michel en 1904.

Le choix de ces figures disait l’intelligence du parcours
Il ne s’agissait pas seulement de célébrer les grands noms consacrés, mais de faire revenir à la lumière celles et ceux que l’histoire a parfois laissés dans l’ombre. Le propos prononcé près de la tombe de Raoul Urbain l’exprima fortement. Le but de ces promenades n’est pas d’établir un « applaudimètre de l’histoire », mais de recréer une époque, un monde disparu, et de faire revivre l’espace d’un instant des noms qui ne nous rappellent plus grand-chose.
François-Vincent Raspail apparut ensuite comme l’un des grands traits d’union entre science, République et émancipation populaire

Initié en 1818 à la loge Les Amis de la Vérité, proche des milieux carbonari, savant, médecin, homme de presse et militant, il fut présenté comme celui qui voyait dans la médecine, la chimie et l’histoire naturelle des instruments d’émancipation pour les classes ouvrières. Chez lui, la science n’était pas enfermée dans un laboratoire. Elle descendait dans le peuple. Elle devenait hygiène, savoir, défense contre l’ignorance et contre la misère.
Alexandre Massol donna au parcours sa profondeur philosophique

Sur sa tombe, l’équerre et le compas se devinent discrètement, comme si la pierre elle-même voulait suggérer que la vraie force initiatique n’a pas besoin d’ostentation. Saint-simonien, franc-maçon, homme de pensée et de combat, Alexandre Massol porta au sein du Grand Orient de France une idée décisive, celle d’une morale indépendante de la religion, universelle, fondée sur la liberté et la responsabilité humaines. Il fut aussi de ceux qui résistèrent à la mainmise du pouvoir impérial sur la maçonnerie. Sa vie rappelle que la laïcité n’est pas seulement une architecture juridique. Elle est une discipline de l’esprit, une rectitude intérieure, un refus de soumettre la conscience à quelque puissance que ce soit.

Le moment le plus inattendu, le plus mordant aussi, fut sans doute l’arrêt devant le mausolée d’Adolphe Thiers
Le cortège fit halte, pour la première fois semble-t-il dans l’histoire de ces commémorations, devant celui que la mémoire communarde n’a jamais cessé de regarder comme le bourreau de la Commune. Le propos prononcé alors fit entendre un sarcasme républicain assumé.

Adolphe Thiers y fut rappelé comme celui qui accomplit « le rêve de tous les tyrans », massacrer le peuple révolutionnaire. La foule hua longuement. On parla de gerbes, et certains, dans l’humour brutal des cortèges populaires, firent aussitôt glisser le mot vers un autre verbe. Mais au-delà du trait, l’arrêt avait un sens. On ne traverse pas le Père-Lachaise sans regarder aussi en face la mémoire versaillaise. La République sociale n’oublie pas ceux qui l’ont écrasée.

Arthur Ranc, enfin, permit de lier la Commune à toute la chaîne républicaine qui va du combat contre le césarisme à l’affaire Dreyfus
Son engagement contre le boulangisme, sa participation à la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen, son rôle parmi les premiers défenseurs de l’innocence d’Alfred Dreyfus, son lien avec L’Aurore et avec Clemenceau, tout cela fut rappelé devant une tombe bien plus discrète que l’importance historique de l’homme. La mémoire maçonnique, ici, réparait un oubli.

Puis le cortège atteignit le Mur des Fédérés
Là, la cérémonie changea de densité. On rappela la Semaine sanglante, l’entrée des Versaillais dans Paris le 21 mai 1871, les derniers combats dans le cimetière, la nuit terrible entre les tombes, puis les 147 fédérés alignés contre le mur et fusillés au matin du 28 mai. Le récit fit entendre la violence nue de l’exécution et la brutalité sommaire d’un ordre revenu par le sang.
Les prises de parole des responsables obédientiels donnèrent alors à ce rassemblement toute sa portée interobédientielle

Félix Natali, Grand Maître de la Grande Loge Mixte de France, rappela que la République est l’un de nos biens communs les plus chers et qu’elle se trouve aujourd’hui attaquée. Il invita les francs-maçons à ne pas garder dans les temples ce qu’ils y travaillent, mais à porter leurs valeurs dans la vie quotidienne, au travail, dans les associations, dans les conseils de classe, partout où la société se tisse. « La maçonnerie, c’est tous les jours », affirma-t-il dans une formule qui résume à elle seule le passage de l’initiation à l’action.

Liliane Mirville, Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France, rappela la place des femmes et des hommes de la Commune dans l’histoire de la justice, de la laïcité, de l’école, de l’égalité et de la dignité
Elle souligna que la laïcité n’est pas un acquis définitif, qu’elle se défend chaque jour, et que la liberté de conscience demeure la première des libertés. Dans un contexte marqué par l’antimaçonnisme, l’antisémitisme, les haines et les obscurantismes, son appel fut clair. Il faut oser s’engager, oser se défendre, oser tenir debout.

Maurice Leduc, Grand Maître national de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, inscrivit son intervention dans une inquiétude plus large.
Racisme, antisémitisme, eugénisme, populisme, impérialisme, totalitarisme, fascisme furent nommés comme autant de maux menaçant la démocratie, l’État de droit et les valeurs humanistes. Son propos lia la mémoire des fédérés aux victimes contemporaines des guerres, des haines et des violences. Il invita à devenir défenseurs de la République et bâtisseurs de paix et de fraternité.
Pierre Bertinotti conclut avec une parole de haute tenue symbolique

Devant le Mur, dans la 76e division du Père-Lachaise, il demanda que l’on voie autre chose qu’un vestige de mort. Le temps, dit-il en substance, a rendu ce mur puissant, ces fédérés héroïques et nous a rendus fiers d’eux. La République fut alors définie non comme une simple forme institutionnelle, mais comme une exigence, une construction patiente, une promesse d’égalité, de liberté et de fraternité. Face aux replis identitaires, aux discours simplificateurs, aux tentations autoritaires, il rappela que la République ne trie pas. Elle rassemble.
Cette parole trouvait un écho évident dans le thème même du rassemblement

Refonder le pacte social. Non pas revenir au passé comme on se réfugie dans un musée de la défaite, mais prendre dans la mémoire des vaincus une force pour aujourd’hui. La Commune ne fut pas seulement un épisode tragique. Elle fut l’une de ces tentatives où le peuple voulut faire descendre la République dans la rue, dans l’école, dans l’atelier, dans la dignité des femmes et des hommes. Elle voulut que les mots liberté, égalité, fraternité ne restent pas gravés sur les frontons sans devenir chair sociale.
C’est pourquoi la présence maçonnique au Père-Lachaise a un sens particulier

La franc-maçonnerie n’y vient pas pour confisquer la mémoire communarde. Elle y vient pour s’y mesurer. Elle y vient comme on se place devant un miroir exigeant. Les communards rappellent aux francs-maçons que l’initiation n’est pas un refuge confortable, que la lumière reçue ne vaut que si elle éclaire le monde, que le Temple intérieur ne saurait dispenser de bâtir la cité juste.
Quand, en fin de cérémonie, les voix reprirent Le Temps des cerises, il ne s’agissait plus seulement d’un chant connu


C’était une offrande. Jean-Baptiste Clément n’était plus seulement un nom sur une page de livret. Il devenait ce fil rouge qui relie la douleur à l’espérance, l’échec apparent à la promesse, les morts du mur aux vivants du cortège.
Puis vint La Marseillaise, non comme un hymne convenu, mais comme le rappel vibrant que la République demeure une conquête, une exigence, une fidélité à défendre. Enfin, L’Internationale fit monter une autre fraternité, plus vaste encore, celle des peuples, des travailleurs, des vaincus de l’histoire et de tous ceux qui refusent que la justice soit remise à demain.
Il faut aussi rendre hommage à la troupe théâtrale qui, tout au long du parcours, donna chair et voix à cette mémoire

Par ses évocations, ses chants, ses interpellations et cette manière de faire revenir les communards parmi nous, elle transforma la déambulation en véritable cérémonie populaire et initiatique. Grâce à elle, les tombes n’étaient plus seulement des lieux de recueillement. Elles devenaient des stations de parole, des seuils de transmission, des pierres dressées dans le grand Temple républicain de la mémoire.
Au Père-Lachaise, ce 1er mai 2026, les francs-maçons n’ont pas seulement marché entre des tombes

Ils ont traversé un chantier de mémoire. Ils ont rappelé que la République n’est jamais donnée une fois pour toutes, que la laïcité est une vigilance, que la fraternité est un acte, que la dignité humaine demeure le vrai maillet de toute construction sociale. Devant le Mur des Fédérés, sous le soleil d’un matin de printemps, une certitude s’est levée avec les chants.
Tant que des femmes et des hommes viendront ici rassembler ce qui se disperse, l’espérance républicaine ne sera pas vaincue.
Photos © Yonnel Ghernaouti, YG


Merci à toi frère Yonnel pour ce beau résumé si complet et fidèle de ce remarquable rassemblement que le GO organise avec constance depuis de très nombreuses années.
Merci aussi au GO d’avoir ouvert, l’après-midi, les portes du musée de la franc-maçonnerie et des temples aux provinciaux que nous sommes. Rendez-vous en 2027.
Ce fut une très belle fête du Travail… et des travailleurs. Fratatous.
Allez les petits ! Comme disait le chantre du rugby Roger Couderc.
Continuez ainsi avec vos textes et vos photos, et en plus c’est gratuit !
Merci encore pour ce magnifique reportage !
TAF