« Nous souhaitons que les valeurs humanistes et universalistes puissent s’appliquer partout dans le monde »
À Antananarivo, dans un contexte politique encore marqué par les secousses récentes et l’émergence d’une jeunesse contestataire, la parole de Pierre Bertinotti résonne comme une tentative de repositionnement. Invité de Radio France internationale, le grand maître du Grand Orient de France esquisse une vision de la franc-maçonnerie à la fois fidèle à ses racines et attentive aux mutations du monde contemporain.

D’emblée, le ton est donné. Pour Pierre Bertinotti, la franc-maçonnerie ne peut être réduite à une organisation discrète ou à un simple réseau d’influence. Elle s’inscrit, selon lui, dans une histoire politique et intellectuelle longue, profondément liée à l’idéal républicain. Face à une jeunesse malgache qui a récemment bouleversé l’ordre établi, il insiste sur la continuité d’un engagement : celui en faveur de la démocratie, des libertés publiques et d’un humanisme qu’il souhaite voir dépasser les frontières nationales. L’enjeu n’est pas seulement local. Il s’agit, dit-il en substance, de faire vivre des principes qui, à ses yeux, devraient valoir « partout dans le monde ».
Cette ambition universaliste se heurte toutefois à un environnement international de plus en plus fragmenté. Interrogé sur les recompositions géopolitiques, notamment le rapprochement de certains pays africains avec des puissances comme la Russie, Pierre Bertinotti ne cède ni à l’alarmisme ni à l’adhésion. Il préfère replacer le débat dans une logique de principes. Ce qui importe, selon lui, ce n’est pas tant l’orientation diplomatique ponctuelle que la capacité à maintenir un cadre fondé sur le dialogue et le respect mutuel. À rebours des logiques d’affrontement, il invoque une tradition maçonnique attachée au multilatéralisme, incarnée historiquement par des figures comme Léon Bourgeois, artisan du solidarisme et de la Société des nations.

Mais ce discours de principes trouve rapidement ses limites lorsqu’il est confronté aux réalités du continent africain. Le grand maître ne les élude pas. Il pointe notamment la fragilisation de l’aide publique au développement, dont la baisse récente inquiète fortement. Dans des pays où les équilibres économiques et sociaux restent précaires, cette contraction des financements internationaux apparaît comme un facteur de déstabilisation supplémentaire. À cela s’ajoutent les défis climatiques et la multiplication des conflits régionaux, qui rendent plus urgente encore la nécessité d’un développement structuré et durable.

Dans ce contexte, la franc-maçonnerie entend-elle jouer un rôle politique ? La question, souvent posée, est abordée frontalement. Pierre Bertinotti reconnaît l’existence d’une image persistante : celle d’un réseau d’influence, parfois perçu comme fermé ou intéressé. Il la conteste sans l’ignorer. Selon lui, cette vision occulte l’essentiel : le travail intérieur. Être franc-maçon, explique-t-il, implique d’abord une démarche personnelle, un effort de transformation de soi. Mais cette dimension initiatique ne suffit pas. Elle doit, dit-il, se prolonger dans l’espace public. La franc-maçonnerie « marche sur deux jambes » : l’une tournée vers l’introspection, l’autre vers l’action dans la société.
C’est dans cet entre-deux que se situe, selon lui, la spécificité maçonnique. Non pas dans une prise de pouvoir, mais dans une influence diffuse, exercée à travers le dialogue avec les responsables politiques et la promotion de valeurs telles que l’égalité ou la lutte contre les discriminations. Une influence qui se veut morale plutôt qu’institutionnelle, mais qui n’échappe pas pour autant aux critiques.

Car derrière ce discours équilibré affleure une question plus profonde : quelle est encore la portée réelle de cet universalisme dans un monde fragmenté ? L’Afrique, en particulier, apparaît comme un terrain où se cristallisent les tensions entre modèles politiques, aspirations populaires et influences extérieures. Les événements récents sur le continent — instabilité politique, conflits armés, recompositions diplomatiques — témoignent d’une complexité croissante .
Dans ce contexte, la position de Pierre Bertinotti peut être lue de deux manières. D’un côté, elle incarne une fidélité à une tradition humaniste qui refuse de céder aux logiques de puissance et de repli. De l’autre, elle peut apparaître comme une posture idéaliste, confrontée à des réalités qui dépassent largement le cadre des valeurs proclamées.
L’entretien laisse ainsi une impression ambivalente. Il ne tranche pas, ne propose pas de solutions concrètes aux crises évoquées, mais rappelle avec constance un socle de principes.
Peut-être est-ce là, finalement, le rôle que Pierre Bertinotti assigne à la franc-maçonnerie : non pas transformer directement le monde, mais tenter d’en maintenir vivante une certaine idée.

