La médiocratie ou l’insurrection contre l’ordre moyen

En ce 1er mai, il n’est pas inutile de rappeler qu’il existe des livres qui ne commentent pas le monde mais le prennent à la gorge. Alain Deneault livre ici une charge d’une rare netteté contre le règne du moyen, la liturgie du gérable et la tyrannie du tiède. Son diagnostic est sans indulgence. Une société ne s’effondre pas seulement sous les coups de ses ennemis déclarés. Elle s’abîme plus sûrement encore lorsqu’elle consent à l’abaissement, lorsqu’elle confie son destin à ceux qui administrent tout et n’élèvent rien.

Avec Alain Deneault, la médiocrité n’est plus une faiblesse individuelle, encore moins un défaut de caractère. Elle devient un système, une méthode de gouvernement, une manière d’éteindre les consciences tout en donnant à cette extinction le visage rassurant de la compétence. Ce livre n’accuse pas seulement quelques élites satisfaites d’elles-mêmes. Il dévoile un ordre plus profond, presque atmosphérique, où la pensée se rétracte, où la parole publique s’évide, où la dignité commune s’use à force d’être ramenée à des procédures, à des indicateurs, à des arbitrages sans souffle.

Dans cette édition de poche parue en 2025, d’abord publiée au Québec chez Lux Éditeur en 2013, Alain Deneault rassemble La médiocratie, Politique de l’extrême centre et « Gouvernance ». Ce triptyque forme un bloc d’une redoutable cohérence. L’auteur y démonte la montée d’un langage gestionnaire qui a colonisé jusqu’à notre manière de penser le monde. Le centre, dans cette perspective, n’est plus un lieu d’équilibre mais un dispositif d’anesthésie. Il ne cherche pas la justice. Il neutralise. Il ne pacifie pas. Il dissout. Il ne protège pas le bien commun. Il le remplace par l’administration sans fin de compromis toujours favorables à l’ordre établi.

Ce qui donne à ce livre sa puissance singulière, c’est qu’Alain Deneault ne s’arrête jamais à la surface des choses

Il ne dénonce pas seulement la bêtise voyante, le cynisme grossier ou l’arrivisme ordinaire. Il met au jour un régime mental dans lequel la moyenne devient idéal, l’ajustement devient vertu, la prudence devient renoncement. Alors il ne s’agit plus d’édifier mais de gérer, plus de juger mais d’évaluer, plus de servir la cité mais d’en réguler les flux. Le politique perd sa chair, la langue perd sa coupe, l’action perd sa hauteur. La médiocratie n’est pas le désordre. Elle est pire. Elle est l’ordre abaissé, rendu acceptable, normalisé, presque désirable.

Pour une lecture maçonnique et initiatique, l’ouvrage atteint un point névralgique. Il nous rappelle que toute décadence collective commence par une déformation intérieure. Lorsque la rectitude cède devant la conformité, lorsque le discernement s’efface devant le réflexe, lorsque la parole pesée est remplacée par le jargon, ce n’est pas seulement l’espace public qui se corrompt. C’est l’homme lui-même qui se rapetisse. Alain Deneault montre avec une grande fermeté que la médiocratie fabrique des experts sans vision, des responsables sans conscience, des citoyens sans souffle. Elle aime les êtres adaptables, non les êtres debout. Elle préfère les profils aux caractères, les exécutants aux consciences, les gestionnaires aux bâtisseurs. Pour nous qui savons qu’aucune pierre ne devient juste sans travail, sans heurt, sans exigence, ce livre agit comme une mise en demeure. Il rappelle qu’une civilisation se défait lorsque l’œuvre de taille est abandonnée au profit du rabotage général.

Philosophe québécois, né en 1970 en Outaouais, docteur de l’Université Paris VIII, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie à Paris, Alain Deneault enseigne la philosophie et la sociologie à l’Université de Moncton. Son œuvre s’inscrit dans une lutte constante contre les puissances d’opacification du monde contemporain. De Noir Canada, pillage, corruption et criminalité en Afrique à Offshore, puis à Bande de colons et Mœurs, il poursuit une même tâche, restituer aux mots leur tranchant, à la pensée sa tenue, au politique son sérieux. Cette continuité donne à La médiocratie une portée plus vaste qu’un essai de circonstance. Nous sommes devant une œuvre de dévoilement, au sens fort, c’est-à-dire une œuvre qui arrache les voiles dont le temps recouvre ses propres abdications.

Il y a dans ces pages une vigueur qui ne cherche jamais à plaire

Alain Deneault n’écrit pas pour apaiser. Il écrit pour réveiller, pour rompre le charme, pour contraindre l’esprit à sortir de la torpeur administrée. Son livre a quelque chose d’un contre-poison. Il rend à la critique sa nécessité et à la pensée sa fonction de combat. Dans un monde saturé d’expertises, de procédures, de gouvernance et d’éléments de langage, il sauve une chose devenue presque subversive, la possibilité d’une parole droite. Et cette droiture-là, aujourd’hui, a déjà valeur de geste révolutionnaire.

À l’heure où tant d’institutions ne savent plus que gérer leur propre épuisement, Alain Deneault rappelle une vérité sévère et salutaire. Le contraire de la médiocrité n’est pas l’excellence marchande.

C’est la tenue, la hauteur, la force de refus. Autrement dit, la part indomptable de l’esprit.

Toute ressemblance avec des personnages connus, hommes politiques, grands maîtres ou autres autorités de circonstance serait purement fortuite, à ceci près que le réel, dans sa malice, s’obstine parfois à reproduire les mêmes travers sous des noms, des fonctions et des visages différents. Si quelques lecteurs s’avisent d’y reconnaître une figure publique bien identifiable, cela ne dira sans doute pas grand-chose du texte, mais beaucoup de l’époque qui rend ces ressemblances si aisées.

La médiocratie – Précédé de Politique de l’extrême centre et suivi de « Gouvernance ». Le management totalitaire

Alain DeneaultPollux, 2025, 336 pages, 10 € / Pour commander

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES