« L’Hermine », ou la blancheur souveraine du symbole

De la fourrure princière à l’emblème breton, de la chevalerie médiévale aux résonances initiatiques les plus profondes, Jean-Luc Le Bras suit la destinée d’un signe d’une rare densité. Son livre montre comment l’hermine est devenue bien davantage qu’un motif héraldique, une leçon de droiture, de pureté et de fidélité à soi-même.

Il est des symboles qui traversent les siècles comme l’hermine traverse les forêts de l’hiver, silencieusement, avec une blancheur qui confond la neige et l’innocence, portant en elle une puissance morale que nul édit, nulle conquête, nulle Révolution n’a jamais tout à fait réussi à effacer.

Jean-Luc Le Bras, agrégé de géographie, homme de terrain formé à Rennes et nourri d’une longue expérience africaine comme conseiller culturel et chef de mission de coopération dans plusieurs pays, collaborateur de revues historiques attachées à la mémoire bretonne et africaniste, nous offre avec cet ouvrage bien plus qu’une étude héraldique. Il nous donne une méditation vivante sur la persistance du symbole à travers les âges, sur la manière dont une fourrure d’animal sauvage peut devenir l’âme d’un peuple.

Tout commence par la bête elle-même

La mustela erminea, mustélidé de la famille des belettes, abondante en Arménie dont elle tire son nom géographique, dont le pelage d’hiver atteint une blancheur quasi surnaturelle que seule la pointe noire de la queue vient ponctuer comme un signe cryptique. C’est précisément cette opposition chromatique, le noir sur le blanc, l’ombre sur la lumière, qui fascine et qui signifie. L’auteur nous montre comment, dès le Moyen Âge, cette fourrure précieuse venue des pays du Nord et de l’Est devint l’un des matériaux les plus convoités de l’Europe, réservée aux princes, aux ducs, aux officiers de la couronne, quantifiée en milliers de peaux pour chaque cérémonie somptueuse. Le commerce était colossal, l’hiver de 1387 mobilisait à lui seul plus de 50 000 peaux pour un seul couronnement en Grande-Bretagne. Marco Polo lui-même, évoquant les trésors de Kubilai Khan, désignait l’hermine et la zibeline comme les fourrures les plus précieuses d’Occident. Ce que nous nommons aujourd’hui un symbole fut d’abord une économie, un privilège, un marché jalousement gardé.

Mais l’hermine n’est pas seulement une fourrure de luxe. Elle est, dans la pensée médiévale et dans l’imaginaire qui nous intéresse ici du regard initiatique que nous lui portons, une figure morale d’une densité rare. La devise qui lui est attachée résonne comme une formule de grade. Plutôt mourir que se souiller. En latin Potius mori quam foedari, en breton Quent Mervel. L’animal, dit la légende, préfère se laisser capturer par les chasseurs plutôt que de traverser une fange qui souillerait son pelage. Cette mort choisie plutôt que la souillure n’est pas anecdotique. C’est un axiome de la chevalerie intérieure, une loi de l’âme. Jean-Luc Le Bras analyse avec une finesse remarquable comment cette opposition symbolique entre le blanc immaculé et le noir de la tache, entre la vertu et la souillure, entre l’être et la déchéance, constitue le cœur même du rayonnement de l’hermine sur huit siècles de culture occidentale.

L’histoire héraldique que déroule patiemment l’auteur est celle d’un symbole qui s’impose progressivement comme l’identité même d’un duché. Dès 1214, les armes de Dreux portées par Pierre de Dreux dit Mauclerc introduisent l’hermine dans le blason breton. En 1316, Jean III abandonne définitivement les armes brisées de sa lignée pour adopter l’hermine plain, ce champ blanc semé de mouchetures noires qui devient désormais le cri visuel de la Bretagne entière. Ce choix n’est pas celui d’un simple ornement. C’est l’affirmation d’une singularité face au monde, d’une indépendance revendiquée avec l’élégance sobre des grands symboles. Nous touchons ici à quelque chose que tout Frère comprend intuitivement, la puissance d’un signe qui n’a pas besoin d’explication, dont la simplicité même est la force.

Ordre de l’Hermine

C’est Jean IV de Bretagne qui, en 1381, franchit une étape supplémentaire en fondant l’ordre de l’Hermine, ordre chevaleresque mixte, fait remarquable et rare en ce XIVe siècle, dont les femmes pouvaient être membres sous le titre de Chevaleresses.

Ordre de la Jarretière

Cet ordre, calqué sur le modèle de la Jarretière anglaise dont Jean IV avait lui-même été décoré, réunissait ses membres chaque année à la collégiale Saint-Michel-du-Champ pour commémorer la victoire d’Auray. Sa devise, « À ma vie », signifiait l’engagement indéfectible du chevalier envers son duc jusqu’à la mort. Autour de l’ordre se construit le château de l’Hermine à Vannes, résidence ducale, aujourd’hui disparu mais dont le souvenir perdure. Jean-Luc Le Bras restitue avec précision la vie de cet ordre, ses règles, ses insignes, ses fidélités et son rayonnement. Il en suit même les ramifications jusqu’à Naples où Ferdinand Ier d’Aragon crée en 1463 un ordre homonyme avec la devise latine Malo mori quam foedari, formule qui résonne comme une déclaration initiatique traversant les frontières et les dynasties.

La figure d’Anne de Bretagne traverse ce livre comme une hermine elle-même traverse la neige, avec majesté et détermination

Blason d’Anne de Bretagne

Double reine de France, duchesse de Bretagne, femme de caractère qui porta jusqu’au bout le poids de son identité dans ses armes mi-parties de lys et de mouchetures, Anne institua en 1498 l’ordre de la Cordelière, dont le nom évoque la corde de saint François d’Assise et les liens du Christ, et dont la devise Jamais moins affirmait qu’elle ne se remarierait que pour ne pas déchoir de son rang royal. Le poète Jean Lemaire de Belges la chantait comme la très riche Ermine Britannique surpassant en richesse le porc-épic orléanais de Louis XII. Clément Marot, à ses funérailles en 1524, résumait en deux vers l’essence de ce double symbole que nous lisons nous-mêmes comme un double langage initiatique, le lys tout blanc pour la reine de France, la toute noire hermine pour la duchesse de Bretagne, noyre d’ennuy et blanche d’innocence. Ce que nous entendons ici, c’est aussi le grand langage du noir et du blanc, celui du pavé mosaïque et de la marche intérieure entre les contraires.

La dimension maçonnique de l’ouvrage, que Jean-Luc Le Bras n’aborde pas en tant que telle mais que sa documentation iconographique rend manifeste, éclate dans une référence d’une importance considérable pour nous.

Le Mutus Liber Latomorum, vers 1765, représente les rois Salomon et Hiram de Tyr, les deux figures tutélaires de notre tradition, revêtus du manteau doublé d’hermine, bleu pour Salomon, rouge pour Hiram, signifiant leur royauté. Que nos deux grands modèles fondateurs soient ainsi vêtus du symbole de pureté et de vertu qu’est l’hermine n’est pas une coïncidence iconographique. C’est une confirmation. Le langage symbolique de l’hermine et le langage symbolique de notre Art partagent les mêmes racines profondes, la même conviction que la lumière se mérite par la droiture, que le blanc immaculé est l’habit de celui qui a su vaincre la souillure intérieure. Jean-Luc Le Bras nous offre ici, presque à son insu, une clé de lecture maçonnique exceptionnelle.

L’hermine des magistrats, analysée dans les pages consacrées à la scénographie judiciaire du rouge, du noir et du blanc, prolonge naturellement cette réflexion. Depuis qu’Henri II et Catherine de Médicis visitèrent Rouen en 1550 et que les présidents de la cour y parurent couverts de leurs robes d’écarlate fourrées d’hermines, jusqu’aux procureurs généraux du procès Zola dont Le Petit Journal publiait la silhouette en première page en avril 1898, l’hermine a signifié l’autorité souveraine, la justice qui ne peut se souiller. La robe des universitaires, avec ses épitoges herminées dont le nombre de rangs indique le grade, reproduit ce même système hiérarchique de la connaissance transmise et distinguée. Nous reconnaissons là notre propre langage, celui des grades, des ornements qui signifient l’avancement, des parures qui disent l’engagement et la responsabilité.

La renaissance de l’identité bretonne que Jean-Luc Le Bras retrace avec finesse à travers le XIXe siècle et le XXe siècle révèle la permanence d’un symbole que ni l’édit d’union de 1532 ni la Révolution n’ont réussi à abolir. La revue L’Hermine fondée en 1890, la chanson La Blanche Hermine de Gilles Servat dans les années 1970 devenue l’hymne d’une résistance culturelle et politique, le drapeau Gwenn ha Du, le blanc et le noir, avec ses bandes alternées et sa croix noire sur fond blanc où les pelletiers du Moyen Âge reconnaîtraient leurs propres couleurs, le Stade rennais portant l’hermine sur son écusson depuis 1901, les 500 communes bretonnes affichant la moucheture sur leurs armoiries, tout cela témoigne d’une vitalité symbolique que seuls possèdent les signes qui touchent à l’essentiel. La force de l’hermine est de traverser les siècles sans perdre son âme.

Jean-Luc Le Bras

Jean-Luc Le Bras conclut son ouvrage en identifiant ce qui fait la force de cette permanence, la simplicité du signe, le noir et le blanc, la pureté morale qu’il exprime, la force du caractère qu’il incarne, et l’appartenance territoriale qu’il revendique. Ces trois valeurs, pureté, force, appartenance, sont aussi celles que nous cultivons au sein de nos Loges.

Nous lisons cet ouvrage comme un miroir tendu vers notre propre tradition, comme la preuve que les grands symboles de l’humanité convergent vers les mêmes vérités fondamentales, quelle que soit la voie, héraldique, chevaleresque ou initiatique, par laquelle ils nous parviennent. L’hermine, dans sa blancheur obstinée et sa devise immémoriale, nous rappelle que le choix de la pureté sur la souillure n’est pas une abstraction morale mais un engagement de toute une vie.

En refermant ce petit livre dense, nous comprenons mieux pourquoi l’hermine n’appartient pas seulement à l’histoire de la Bretagne ni même à celle des blasons.

Elle appartient à cette grande mémoire symbolique où l’homme cherche, contre la boue du temps, à sauver en lui quelque chose d’inviolé. C’est en cela que ce livre touche juste, et qu’il parle aussi profondément aux lecteurs.

L’Hermine

Jean-Luc Le BrasÉditions Dervy, coll. Les symboles de notre Histoire, 96 pages, 12,90 € – ebook 8,99 € / Dervy, une marque du groupe Guy Trédaniel

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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