— Es-tu Hermès Trismégiste, «trois fois très grand » ?
— Je suis celui que les hommes appellent ainsi, répondit-il. Tantôt Hermès, tantôt Thot, tantôt un murmure entre deux étoiles. Les noms sont des vêtements ; la conscience, elle, ne change pas.
Nous l’avons invité comme on convoque un mythe pour éclairer nos ténèbres modernes, celles des écrans, des crises, des egos hypertrophiés. Il a accepté, avec ce léger sourire qui anticipe déjà sur la leçon.
« Hermès, qui es-tu pour nous, hommes de ce temps ? »
450.fm : Maître Hermès, si tu devais te présenter à un lecteur du XXIᵉ siècle, que dirais-tu ?

Hermès Trismégiste : Je dirais que je suis un pont. Entre le visible et l’invisible, entre le raisonnement et l’intuition, entre la science et la sagesse. Les anciens m’ont vu comme un dieu, un sage, un scribe. Peu m’importe. Je suis la mémoire d’une chose simple : l’univers parle et il faut savoir l’écouter.
Vous vivez dans un monde saturé de données et d’images. Vous vous croyez informés, alors que, le plus souvent, vous êtes simplement saturés. La vraie question n’est pas « Que sais-tu ? », mais « Que fais-tu de ce que tu sais ? » et peut-être aussi « Que sais-tu de ce que tu fais ? ». C’est au cœur de cela que s’amorce l’hermétisme.
« Tout est en haut comme en bas, Vraiment ? »
450.fm : On te prête la fameuse formule : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. » Est-ce encore pertinent à l’ère des satellites et des microscopes ?

Hermès Trismégiste : Plus que jamais. Vous avez mis des télescopes dans le ciel et des microscopes dans le sang. Vous voyez l’infiniment grand, l’infiniment petit, mais vous ne voyez pas encore que c’est la même danse.
Quand je dis que le microcosme reflète le macrocosme, je ne parle pas de jolies métaphores new age. Je parle de structure. Ce qui se joue dans ton cœur se rejoue dans tes relations, dans ta cité, dans ton époque. Un être humain fragmenté engendre une société fragmentée. Un être humain réconcilié devient, par la force des choses, un point d’harmonie dans le tissu du monde.
Vous cherchez des solutions politiques à des fractures qui sont d’abord intérieures. Vous réclamez des lois pour corriger des déséquilibres qui puisent leur origine dans vos désirs, vos peurs, vos ignorances. Tant que tu n’alignes pas ton petit univers intérieur, tu feras du grand univers extérieur un théâtre de conflits.
« Tu es le père de l’hermétisme. Mais c’est quoi, au juste ? »
450.fm : On t’appelle le père mythique de l’hermétisme. Si tu devais expliquer cela à un profane pressé, que dirais-tu ?

Hermès Trismégiste : Je lui dirais d’abord de ralentir. La précipitation est la première ennemie de la sagesse.
Ensuite, je résumerais ainsi ce qui est à l’œuvre : l’hermétisme est un art. L’art de faire circuler la lumière dans les ténèbres de l’ignorance. Un art qui se décline en trois gestes : connaître, purifier, unir.
- Connaître : pas seulement accumuler des notions, mais découvrir les lois qui relient les choses.
- Purifier : enlever ce qui brouille la perception – préjugés, passions aveugles, mensonges à soi-même.
- Unir : cesser de se comporter comme si le corps, le cœur, l’esprit, la nature et le divin se trouvaient dans des domaines séparés.
L’hermétisme n’est pas une collection de secrets pour initiés enflammés et snobs. C’est une pédagogie du réel. On y apprend à lire le monde comme un texte sacré, où chaque événement, chaque rencontre, chaque épreuve, est une phrase adressée à ta conscience.
« Et la franc-maçonnerie dans tout ça ? »
450.fm : Beaucoup de francs-maçons voient en toi une source lointaine de leur tradition. Que penses-tu de cette filiation ?

Hermès Trismégiste : La franc-maçonnerie est une langue symbolique. L’hermétisme aussi. Nous parlons donc, au fond, le même idiome : celui des correspondances.
La différence est que, souvent, vos loges sont devenues des académies du commentaire. Vous parlez du symbole, mais vous n’habitez pas le symbole. Vous expliquez la lumière, mais vous restez assis dans vos ombres. Vous construisez des planches sur le Temple idéal, mais vous laissez en ruine le temple de chair qui s’assoit en silence sur la colonne du Nord ou du Midi.
Pourtant, vos rituels sont puissants. Marcher dans le temple, se taire, se lever, frapper, se découvrir, se couvrir… tout cela pourrait être vécu comme une alchimie intérieure. Chaque geste, chaque mot, pourrait déplacer quelque chose en vous.
Je ne méprise pas vos travaux intellectuels. Je dis simplement : s’ils ne descendent pas dans le corps, dans la sensation, dans l’existence concrète, ils ne sont que vapeur brillante. L’hermétisme, lui, cherche toujours l’incarnation.
« Tu parles d’alchimie. Faut-il vraiment un four et un creuset ? »
450.fm : L’alchimie fait rêver ou sourire. Pour toi, c’est quoi : une chimie archaïque ou un langage spirituel ?

Hermès Trismégiste : C’est une chimie de l’âme. Les fourneaux, les métaux, les opérations ne sont que le reflet d’un travail plus intime. Quand tu lis « calcination », « dissolution », « coagulation », imagine tes certitudes brûlées, tes identités dissoutes, tes essences recombinées !
Tout être humain qui traverse une crise profonde, qui voit s’effondrer ce qu’il croyait être, qui accepte de passer par la confusion pour en ressortir plus simple, plus vrai, est une manière d’alchimiste sans le savoir.
Vous avez cru qu’il fallait transformer le plomb en or. La vraie question est : que fais-tu de ton plomb intérieur – ton inertie, ta lourdeur, tes peurs – pour en faire de l’or – de la clarté, de la force douce, de la compassion lucide ?
Si la franc-maçonnerie se souvenait pleinement de sa dimension hermétique, elle cesserait de courir après la respectabilité sociale pour redevenir ce qu’elle prétend être : un laboratoire de transmutation humaine.
« Le corps, ce grand oublié du spirituel »
450.fm : De plus en plus de voix maçonniques parlent d’un retour au corps comme temple premier. Ta tradition y est-elle sensible ?
Hermès Trismégiste : Absolument. Le corps est la première tablette sur laquelle le monde inscrit ses messages. Vous rêvez de mondes supérieurs, alors que vous ne savez pas respirer consciemment, marcher en présence, écouter vos propres tensions.
Les anciens ne séparaient pas le travail spirituel du travail corporel. Les postures, les rythmes, les jeûnes, les marches, les respirations, tout cela visait à rendre l’instrument plus juste. Tu veux capter les harmoniques du cosmos avec un corps que tu traites comme une poubelle stressée ? C’est passablement présomptueux, non ?
Le microcosme dont je parle commence là : dans la manière dont tu habites ta chair. Un rituel maçonnique vécu dans un corps absent est comme une partition de musique jouée sur un piano fantasmé. L’hermétiste te dirait : avant de monter au ciel, sache comment tes pieds sont plantés au sol.
« Nos crises, tes avertissements ? »
450.fm : Notre époque est traversée par des crises : écologique, sociale, spirituelle. Quelle parole tiendrait Hermès pour notre temps ?
Hermès Trismégiste : Je ne vous dirais pas que c’est la fin du monde. Je vous dirais que c’est la fin d’un monde.
Le macrocosme vous renvoie une image fidèle du microcosme humain. Vous exploitez la Terre comme vous exploitez votre propre énergie : jusqu’à l’épuisement. Vous accumulez les objets comme vous accumulez les opinions : sans discernement. Vous polluez l’air comme vous polluez votre parole : de bruit et de mensonge.
L’hermétisme n’est pas là pour vous consoler, mais pour vous responsabiliser. Si « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut », alors chaque acte, chaque pensée, chaque émotion gérée ou mal gérée, ajoute une note à la symphonie globale. On ne sauvera pas un monde avec des slogans, mais avec des transformations individuelles assumées.
« Un dernier conseil pour l’initié moderne ? »
450.fm : Si tu devais laisser un seul conseil à un franc-maçon d’aujourd’hui, lequel serait-ce ?
Hermès Trismégiste : Ne te contente pas de croire aux symboles : laisse-les te transformer.
Chaque fois que tu entres en loge, demande-toi : qu’est-ce qui, en moi, vient réellement travailler ? La curiosité intellectuelle ? Le besoin de reconnaissance ? Ou un désir sincère de me connaître et de me rectifier ?
Rappelle-toi que tu es toi-même un carrefour tout comme tu es constamment à un carrefour : entre haut et bas, entre esprit et matière, entre passé et futur. À chaque instant, tu choisis dans quel sens tu laisses passer la lumière. C’est cela, être microcosme : savoir que tu portes, en version miniature, la responsabilité de l’univers. Et ne plus te cacher derrière les autres.
Hermès se tait. Le miroir du temps se trouble comme une eau qu’on aurait effleurée.
Avant de disparaître, il ajoute dans un souffle :
— Vous aimez dire « Connais-toi toi-même ». C’est bien. Mais n’oubliez pas ce complément qui s’est imposé avec le temps : « et tu connaîtras l’univers et les dieux », qui sous-entend l’existence d’une correspondance entre ce qu’il y a de plus intime, au cœur de la conscience et du corps, et ce qu’il y a de plus grand et d’universel et qui se répand dans la nature et dans la mécanique céleste, en ayant, certes, toujours à l’esprit que les concordances ne sont pas des équivalences…
Puis, il se dissout, nous laissant seuls avec nos questions. Et, peut-être, avec une responsabilité un peu plus claire et affirmée – donc un peu plus noble, c’est-à-dire un peu plus haute et accomplie.
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