Le trésor invisible ou la mer comme épreuve intérieure

Sous les apparences d’une aventure maritime, Le trésor de Rackham le Rouge déploie une méditation plus profonde sur l’héritage, la mémoire et la juste valeur de ce que nous cherchons. Hergé y fait dériver la quête du coffre vers une interrogation plus subtile, presque initiatique, sur la filiation, la fidélité et la découverte de ce qui ne s’achète pas.

La mer n’y est pas seulement un espace d’action. Elle devient le lieu d’une épreuve, d’une descente vers l’enfoui, d’un dévoilement progressif où le véritable trésor cesse d’être un butin pour devenir une forme de vérité.

Il est des albums qui portent en eux bien davantage qu’une aventure, davantage même qu’un imaginaire de l’enfance

Le trésor de Rackham le Rouge appartient à cette famille rare d’œuvres dont la limpidité apparente recouvre une profondeur de mythe. Hergé y conduit son lecteur vers une chasse au trésor, certes, mais cette formulation demeure trop pauvre pour rendre justice à ce qui se joue réellement dans ces pages.

Car ce que nous poursuivons ici n’est pas seulement un butin enfoui sous la mer, ni la promesse un peu fiévreuse de coffres, de parchemins et d’épaves.

Ce qui se cherche, ce qui s’éprouve, ce qui lentement s’approche, c’est une origine, une légitimité, un lieu intérieur où la dispersion du monde pourrait enfin consentir à l’ordre.

De la rumeur médiatique qui grossit l’affaire jusqu’au départ en mer, de l’invention du requin sous-marin à l’exploration des profondeurs, de la menace grotesque des faux savants à la fidélité obstinée des compagnons, tout l’album fait résonner une même question. Qu’est-ce qu’un trésor lorsque l’or cesse d’être son unique mesure.

La grande force d’Hergé tient à ce prodige presque irritant de maîtrise par lequel l’évidence narrative devient une forme de secret

Tout semble couler de source. Les gags, les déplacements, les répliques, les quiproquos, les emballements de la presse, les inventions du professeur Tournesol, les mouvements d’humeur du capitaine Haddock, tout cela semble relever d’une mécanique si juste qu’elle donnerait presque l’illusion de n’avoir exigé aucun effort. Pourtant, cette fluidité est l’une des formes les plus hautes de l’art. Elle permet de faire passer, sous la légèreté, une matière autrement plus dense. Le trésor de Rackham le Rouge n’est pas seulement l’album du large et de la découverte.

C’est l’album du passage entre l’agitation extérieure et la vérité enfouie.

Il substitue à l’exaltation naïve de la conquête une lente pédagogie du décentrement. Plus les personnages croient approcher une richesse visible, plus l’album les oblige à comprendre que le véritable gain se situe ailleurs, dans une transmission, dans une mémoire, dans une maison à retrouver, dans un nom à relever.

Cette idée de transmission est capitale.

Le capitaine Haddock n’est pas ici un simple compagnon pittoresque, ni la seule réserve comique de l’œuvre

Il devient l’axe humain et symbolique du récit. Par lui, la quête cesse d’être abstraite. Elle prend chair dans une filiation. Le trésor n’est pas celui d’un aventurier quelconque, il est lié à la lignée de François de Hadoque, à une mémoire blessée, à une dette ancienne. Dès lors, la mer n’est plus seulement une étendue à parcourir. Elle devient une profondeur généalogique. Le passé y gît comme un dépôt de vérité, mais une vérité disloquée, recouverte, morcelée, qu’il faut mériter plutôt que conquérir.

Nous touchons ici à quelque chose de très profondément initiatique. L’héritage véritable ne se reçoit pas comme un avantage. Il se dévoile à celui qui accepte l’épreuve, le doute, la fatigue, l’écart entre ce qu’il espérait trouver et ce qui lui est réellement donné.

Sous cet angle, la plongée vers l’épave prend une valeur qui dépasse infiniment le romanesque

Descendre sous la surface, quitter le monde bavard de la terre ferme, s’enfoncer dans l’obscur, explorer les restes, les ossements, les vestiges, les indices dispersés, tout cela relève d’une dramaturgie presque rituelle. Hergé donne à voir une descente vers ce qui fut englouti, vers ce que l’histoire visible ne sait plus lire. Il y a là un mouvement de type hermétique. Il faut aller au fond pour comprendre que le fond n’offre pas ce que nous étions venus y chercher. L’épreuve du dessous ne donne pas l’objet rêvé. Elle transforme le regard. Dans une lecture symbolique et maçonnique, nous pourrions dire que la mer figure ici cette immense chambre de dissolution où les certitudes du profane se défont. Le chercheur d’or y devient peu à peu chercheur de sens. L’album travaille discrètement cette transmutation. Il part du désir brut de possession et conduit vers une intelligence plus subtile du trésor, laquelle engage la fidélité, la mémoire, la rectitude et la demeure.

La couleur même du titre mérite que nous nous y arrêtions. Rackham est rouge

Cette rougeur n’est pas anodine. Elle évoque la violence, le sang, la prédation, la flambée des passions, mais aussi cette part incendiaire de l’être que les traditions initiatiques n’ignorent jamais. Le pirate rouge n’est pas seulement un ennemi du passé. Il représente la version déchaînée du désir de prise. En face de lui, Haddock apprend peu à peu une autre noblesse. Entre les deux figures se joue quelque chose comme le passage d’une puissance dévorante à une dignité restaurée. Le rouge de Rackham brûle et disperse. L’héritage de Hadoque, lui, appelle un recentrement. Le trésor dès lors ne consiste pas à prendre la part du pirate victorieux, mais à retrouver la juste mesure de celui qui peut habiter son nom sans s’y enivrer. Cette opposition confère à l’album une profondeur morale très forte, presque ascétique, que la comédie empêche heureusement de devenir pesante.

Le génie d’Hergé est aussi d’avoir confié à la drôlerie une fonction de purification

Les Dupondt, avec leur inépuisable maladresse, les emballements du capitaine, les inventions paradoxales du professeur Tournesol, les incidents incessants qui détournent le sérieux de sa propre tentation, tout cela protège l’aventure contre la grandiloquence. C’est une leçon d’écriture autant qu’une leçon d’esprit. L’initiation authentique ne se reconnaît jamais à l’enflure. Elle se garde de la pose. Elle sait que la vérité la plus haute a besoin, pour demeurer vivante, d’un peu d’air, d’un peu de jeu, d’un peu d’imprévu.

Chez Hergé, l’humour n’est pas un ornement. Il est une hygiène du sens.

Il nous empêche d’idolâtrer ce que nous cherchons. Il rappelle que celui qui poursuit un trésor en se prenant lui-même pour un héros a déjà commencé à se perdre.

Cette retenue admirable rejoint la pureté graphique de l’œuvre

La ligne claire n’est pas seulement un style identifiable entre tous. Elle est une éthique du regard. Elle refuse l’obscurcissement inutile. Elle ne surcharge pas. Elle distribue le visible de telle manière que l’œil puisse circuler sans se perdre. Or cette clarté n’abolit jamais l’énigme. Elle la rend plus exigeante.

Plus le dessin paraît net, plus ce qu’il contient nous appelle à une lecture seconde.

Les objets deviennent signes. Le coffre, le parchemin, la maquette, le scaphandre, l’épave, le requin artificiel, le navire, tout cela compose une véritable liturgie de la quête. Nous sommes dans un monde où la chose visible renvoie sans cesse à autre chose qu’elle-même. Cette économie du signe rapproche Hergé de certains grands ordonnateurs de récits symboliques. Sans jamais surcharger son œuvre d’intentions doctrinales, il donne à penser que l’aventure n’est grande que lorsqu’elle ouvre sur plus qu’elle-même.

Le plus beau déplacement de l’album réside peut-être dans cette vérité presque secrète que le trésor attendu n’est pas exactement là où le désir l’avait placé.

Hergé fait ainsi vaciller l’imaginaire enfantin du coffre au fond de l’eau pour le convertir en une découverte plus intérieure et plus fondatrice

Ce que la quête révèle finalement, c’est moins un avoir qu’un axe. Il ne s’agit plus tant de posséder que de recevoir. Recevoir une demeure, recevoir une continuité, recevoir la possibilité de s’inscrire dans un ordre plus vaste que soi. Dans une perspective initiatique, cela compte infiniment. Le trésor n’est plus le métal, mais le centre retrouvé. Il n’est plus le butin, mais la possibilité d’habiter justement le monde. Il n’est plus l’ivresse de la main qui prend, mais la reconnaissance d’une place. C’est pourquoi l’album, sous ses dehors marins et enjoués, porte en lui une gravité magnifique. Il médite, à sa manière, le passage de l’errance à la demeure.

Georges Remi, devenu Hergé, occupe dans l’histoire du neuvième art une place presque archétypale

Il n’est pas seulement le créateur de Tintin. Il est l’un de ceux qui ont donné à la bande dessinée européenne sa respiration moderne, son exigence narrative, sa discipline graphique et son pouvoir de rayonnement mythique. Derrière la célébrité se tient un artisan de rigueur, un inventeur de rythmes, un écrivain du visible. Sa bibliographie demeure l’une des plus cohérentes qui soient. Le Lotus bleu, L’Étoile mystérieuse, Les Sept Boules de cristal, Le Temple du Soleil, Le Secret de La Licorne, Tintin au Tibet ou Les Bijoux de la Castafiore témoignent chacun, à leur manière, d’une avancée dans l’art de faire tenir ensemble l’aventure, l’humour, l’émotion, la mémoire et l’inquiétude métaphysique. Le trésor de Rackham le Rouge s’inscrit au cœur de cette constellation comme une œuvre de maturation. Hergé y atteint une forme d’équilibre rare entre la jubilation du récit, la densité symbolique et l’installation durable d’un monde habitable.

Nous recevons alors cet album non comme une parenthèse légère, mais comme une parabole discrète sur le sens de la recherche

Cherchons-nous pour accumuler ou cherchons-nous pour nous ajuster. Partons-nous à l’aventure pour dominer le réel ou pour devenir dignes d’un héritage. La beauté de Hergé tient à ce qu’il ne pose jamais ces questions de manière pesante. Il les laisse monter en nous par imprégnation. C’est sans doute pour cela que Le trésor de Rackham le Rouge demeure si vivant. Il nous rappelle qu’un trésor véritable n’apparaît qu’à ceux qui consentent à traverser l’illusion du trésor. Et cette leçon, sous la grâce du dessin et la musique inimitable de l’aventure, touche à quelque chose de très profond en nous-mêmes.

Ce qui demeure, après la dernière page, ce n’est pas seulement le souvenir d’une chasse au trésor heureuse et brillante

C’est l’impression plus rare d’avoir suivi un itinéraire de décantation, où l’aventure apprend peu à peu à se dépouiller de l’avidité pour rejoindre la transmission, la demeure et le sens. Hergé signe ici un album où la clarté du trait abrite une profondeur peu commune, et où l’or promis finit par s’effacer devant une richesse plus haute, celle qui rend un homme digne de son nom, de sa mémoire et de ce qu’il reçoit.

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

Les aventures de Tintin – Le trésor de Rackham le Rouge

Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES