Boualem Sansal au GODF : quand la presse vacille, la liberté recule

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Jeudi 26 février 2026, au Grand Orient de France, à 16 Cadet, le Grand Temple Arthur Groussier a accueilli une conférence publique des Chantiers de la République consacrée à un péril qui ne fait pas de bruit mais qui défait les sociétés de l’intérieur, la liberté de la presse en danger.

Devant une assemblée comble, Dominique Pradalié, Gérard Biard et Boualem Sansal ont porté la même exigence, protéger la parole qui informe afin que la République demeure lisible. Nous notons aussi la présence de trois anciens Grands Maîtres, Daniel Keller, Nicolas Penin et Guillaume Trichard. Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, a conclu la soirée en traçant quatre orientations.

Dans un Temple, la parole ne sert pas à remplir le silence

La parole sert à faire circuler la lumière. C’est cette vérité simple, presque oubliée dans le tumulte des écrans et la fatigue du débat public, que cette soirée a remise au centre, avec une densité rare. Le Grand Temple Arthur Groussier, rempli jusque dans ses travées, donnait à voir une chose précieuse. Lorsque la presse est menacée, un peuple inquiet cherche encore des repères, un fil, une méthode pour distinguer la rumeur du fait, l’opinion de l’enquête, l’émotion de la preuve.

Dominique Pradalié a ouvert le triptyque avec l’ampleur d’une vue d’ensemble

Dominique Pradalié, présidente de la Fédération internationale des journalistes, a posé d’emblée la liberté de la presse comme un indicateur de santé démocratique et comme une question de sécurité collective. Là où un journaliste devient une cible, une société entière apprend à baisser les yeux. Là où l’information indépendante s’épuise, la corruption respire mieux. Dominique Pradalié a rappelé que la menace n’est pas seulement spectaculaire. Elle est aussi lente, administrative, économique, numérique. Le danger peut prendre la forme d’une agression, d’une intimidation, d’un procès d’épuisement, d’une campagne de haine, d’une précarisation des rédactions. À mesure que les moyens se réduisent et que les contraintes s’accumulent, la liberté ne disparaît pas d’un coup, elle se rétrécit. Elle devient une marge.

Gérard Biard a ensuite ramené l’assemblée au cœur incandescent du métier

Gérard Biard, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, parle depuis un lieu où les mots ont un prix, parfois insoutenable, et où la solidarité n’est pas une posture mais une condition de survie. Son intervention a rendu tangible ce que nous risquons de transformer en formule. Défendre la liberté de la presse, ce n’est pas défendre un privilège corporatiste. C’est défendre la possibilité même d’un désaccord pacifié, d’un rire qui n’est pas un crime, d’une enquête qui ne se termine pas par une menace, d’un dessin qui n’ouvre pas la porte à la vengeance. Gérard Biard a montré comment la peur cherche à gagner sans débat, non pas en interdisant frontalement, mais en installant l’idée que publier est une imprudence, que vérifier est un luxe, que la nuance est une faiblesse. Le courage devient alors quotidien, discret, obstiné. Il consiste à continuer.

Puis Boualem Sansal a pris place dans ce dispositif comme une profondeur de champ

En présence de l’académicien Boualem Sansal, la soirée a changé de température intérieure. Boualem Sansal n’est pas seulement un écrivain invité à parler de presse. Boualem Sansal incarne la littérature comme acte de vigilance. Boualem Sansal rappelle que la liberté d’expression n’est pas une abstraction juridique, mais une expérience humaine. Elle engage le corps, la solitude, la réputation, parfois l’exil. Elle engage aussi la mémoire, car une société qui ne peut plus dire ce qu’elle voit perd la capacité de se raconter sans se mentir.

Boualem Sansal a donné à entendre une vérité que la presse sait depuis toujours et que la littérature formule avec une cruauté plus nette. Le mensonge ne triomphe pas parce qu’il est convaincant. Le mensonge triomphe parce qu’il fatigue la vérité. Nous pouvons vivre longtemps dans le brouillard, nous pouvons même nous y habituer. Nous finissons par appeler brouillard ce qui n’est qu’une fumée entretenue. Dans cette perspective, la presse libre et la littérature libre appartiennent à la même famille. Elles n’offrent pas le confort, elles offrent la lucidité. Elles n’offrent pas une paix immédiate, elles offrent une conscience. Elles ne flattent pas, elles réveillent.

Boualem Sansal a aussi fait sentir, par sa seule présence, que la liberté a besoin de lieux où elle se protège et se partage

Un Temple peut devenir ce lieu, non par magie, mais par discipline. Nous nous y rassemblons pour que la parole ne soit pas prise en otage par le bruit. Nous nous y rassemblons pour que l’esprit critique ne soit pas confondu avec la méfiance systématique. Nous nous y rassemblons pour que la fraternité ne soit pas une douceur naïve, mais une force, celle qui permet d’écouter sans céder, de contredire sans détruire, de chercher sans humilier.

La parole a ensuite circulé comme c’est l’usage

Les questions ont prolongé l’écoute, sans dissoudre l’essentiel. Cette circulation a elle aussi valeur de symbole. Une démocratie respire quand les questions peuvent se poser sans que la peur dicte la forme des réponses.

Pierre Bertinotti a conclu avec une sobriété ferme, celle d’un responsable qui ne se contente pas de diagnostiquer

Avant d’exposer ces quatre orientations, Pierre Bertinotti a tenu à exprimer ses plus vifs remerciements aux organisateurs de cette conférence publique, Gérard Sabater, qui en fut en quelque sorte le maître de cérémonie, ainsi que Fabrice Millon des Vignes. Par ces mots, Pierre Bertinotti a salué une soirée conduite avec justesse, tenue par une exigence de forme et de fond, et portée par cette attention au rythme de la parole sans laquelle l’écoute ne devient jamais une véritable présence.

Gérard-Sabater

Pierre Bertinotti a recentré la soirée sur une idée directrice. La liberté de la presse n’est pas un sujet parmi d’autres. Elle est une condition de possibilité de tous les autres débats. Et Pierre Bertinotti a tracé quatre orientations.

La première orientation, protéger celles et ceux qui informent, par des moyens concrets, juridiques, matériels, institutionnels, et par une condamnation sans ambiguïté des violences, des menaces et des campagnes de haine.

Fabrice-Millon-des-Vignes

La deuxième orientation, garantir le pluralisme et l’indépendance, ce qui suppose de regarder en face la fragilité économique des médias, la concentration, la pression de l’audience immédiate, et de défendre des modèles qui rendent possible le temps long de l’enquête.

La troisième orientation, éduquer au discernement. Sans culture de l’information, la liberté se transforme en crédulité. Sans apprentissage de la preuve, la société devient un marché de récits concurrents où la vérité perd son droit d’asile.

La quatrième orientation, affronter la nouvelle donne numérique, celle des plateformes, des algorithmes, de la viralité, des manipulations, et poser la question du cadre, non pour censurer, mais pour empêcher que l’espace public soit gouverné par des mécaniques qui récompensent la colère et l’outrance.

Nous remercions chaleureusement Pierre Bertinotti, Dominique Pradalié, Gérard Biard et Boualem Sansal pour cette magnifique soirée. Dans le Grand Temple Arthur Groussier, nous avons retrouvé une évidence fraternelle. La liberté de la presse n’est pas une décoration de la République. Elle en est l’une des colonnes.

Photos © Yonnel Ghernaouti, YG

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