Tintin ou l’épreuve des faux ors

0
63
Le-Crabe-aux-pinces-d'Or

Sous l’allure vive d’une aventure maritime, Hergé fait surgir bien davantage qu’un réseau de contrebande. Le Crabe aux pinces d’Or (1941) met en scène une traversée du discernement, où les apparences nourricières dissimulent le poison, où la dérive révèle la fraternité, et où l’entrée du capitaine Haddock ouvre dans l’univers de Tintin une profondeur plus humaine, plus initiatique, plus trouble aussi. Une lecture qui invite à reconnaître, derrière la ligne claire, une véritable dramaturgie de l’épreuve intérieure.

Dans cette édition Casterman de 1993, l’album garde intacte sa force de choc narrative et son étrange éclat symbolique, comme si la clarté de la ligne dissimulait volontairement une nuit plus profonde, une nuit de trafic, de dépendance, de fausses apparences et de fidélité naissante.

Les planches rappellent d’emblée la précision du geste d’Hergé, la nervosité des poursuites, la science du détail urbain puis portuaire, et ce glissement progressif vers l’univers du navire, du huis clos, de la cale et du danger, où l’aventure cesse d’être seulement une enquête pour devenir une épreuve de discernement.

Ce qui frappe ici, et ce qui fait de cet album un seuil dans toute la geste tintinesque, tient à une mutation intérieure du récit

Nous ne sommes plus seulement devant la virtuosité d’un jeune reporter lancé à la poursuite d’un réseau criminel. Nous assistons à la naissance d’un compagnonnage. L’apparition du capitaine Haddock n’est pas un simple ajout de personnage, elle est un événement de structure, presque une révolution anthropologique dans l’univers de Georges Remi. Tintin portait jusque-là une énergie de rectitude, une vigilance, une rapidité de jugement qui pouvaient parfois donner au personnage une transparence presque idéale. Avec Haddock, la faille entre dans le récit, et avec elle la chair, l’excès, la honte, l’emportement, la confusion, puis la possibilité d’un relèvement. Dans une lecture initiatique, cette arrivée a la valeur d’une rencontre avec la matière brute, tumultueuse, encombrée de fumées et d’illusions, mais déjà porteuse d’une force de cœur. Le duo se forme dans la contrainte, dans la surveillance, dans la violence des hommes qui tiennent le navire et l’économie clandestine. L’amitié ne naît pas dans la sérénité, elle naît dans l’épreuve, ce qui lui donne une densité presque rituelle.

Le motif du crabe, emblème frappé et répété, mérite une attention particulière si nous voulons entendre la profondeur symbolique de l’album

Le crabe appartient à l’ordre des créatures latérales, du déplacement oblique, de la saisie par les pinces, de la marche qui ne se donne jamais tout à fait dans l’axe. Or toute l’intrigue est placée sous ce signe. Les personnages avancent de biais dans un monde saturé de tromperies. Le crime ne se présente pas sous la forme grossière du coup de force visible, il se cache dans la conserve, dans l’objet banal, dans la boîte alimentaire qui devrait nourrir et qui transporte un poison. Cette inversion est capitale. Hergé construit ici une véritable dramaturgie des apparences. Ce qui se donne comme nourriture contient l’asservissement. Ce qui paraît industriel et prosaïque recèle une alchimie noire. Le métal de la boîte n’abrite pas la subsistance mais l’oubli. Dans une lecture maçonnique, nous pourrions dire que l’album travaille la question du discernement entre enveloppe et contenu, entre signe et sens, entre la surface rassurante et la réalité cachée. Le Crabe aux pinces d’Or annonce l’or, donc une valeur solaire, un éclat, une promesse. Pourtant cet or signale un circuit de corruption. Nous sommes en présence d’un faux or, d’une dorure de trafic. Hergé donne ainsi une leçon subtile sur les brillances trompeuses, leçon qui rejoint des thèmes constants de la voie initiatique, celle qui demande de distinguer la lumière véritable de la lueur qui fascine.

La progression de Tintin dans cet album relève alors moins de la seule efficacité policière que d’un art de lire les traces

Un papier chiffonné, un nom à demi saisi, un détail de conserve, un lien maritime, un comportement incohérent, et tout un réseau se laisse progressivement déduire. Georges Remi excelle dans cette économie du signe ténu. Le récit avance par indices, par relais, par bifurcations, et cette méthode narrative ressemble à une école de patience. Nous ne recevons pas une révélation complète, nous composons peu à peu une figure à partir de fragments. Cette dynamique peut se lire comme une pédagogie de l’enquête intérieure. La vérité ne vient pas à nous sous forme de bloc, elle se laisse approcher par un travail d’attention. Milou lui-même, par sa réactivité, ses alertes, ses écarts, incarne souvent dans l’œuvre d’Hergé une intelligence instinctive qui précède la formulation rationnelle. Ici encore, le chien participe à la vigilance générale du récit, comme une sentinelle du seuil, un compagnon de l’intuition.

La grande réussite de Le Crabe aux pinces d’or réside aussi dans sa traversée des éléments

La ville, le port, le navire, la mer, la cale, le désert, l’ivresse, la soif, le mirage, puis l’issue fragile. Cette succession donne au livre une densité presque mythique. Nous passons d’un espace d’observation sociale à un espace d’enfermement, puis à une scène de dénudement radical dans le désert. Le désert n’est pas ici un décor exotique de plus. Il agit comme révélateur. Le capitaine Haddock y affronte ses visions, sa faiblesse et sa dignité blessée. Tintin y maintient le fil de la volonté. Les illusions optiques et les dérèglements du corps prolongent, sur un autre plan, la logique de l’album tout entier. Ce qui trompe les yeux dans le sable répond à ce qui trompe les consciences dans le trafic. Hergé fait se répondre le monde criminel et le monde élémentaire. Dans les deux cas, l’être humain peut se perdre, et dans les deux cas il faut une discipline de la perception. Cette correspondance donne au récit une profondeur inattendue, très au-delà de la seule aventure haletante.

Le capitaine Haddock mérite que nous nous y arrêtions davantage, parce qu’il porte dès cette première apparition un noyau initiatique d’une rare fécondité

Il n’est pas présenté comme un héros noble déjà constitué. Il apparaît humilié, instrumentalisé, dépendant, encombré par l’alcool et par les manipulations d’autrui. Il est, si nous adoptons un vocabulaire symbolique, un être captif de ses propres fumées. Pourtant, sous la confusion, Hergé laisse paraître une loyauté profonde et une force de réveil. La grandeur de ce personnage vient précisément de cette contradiction. Tintin ne rencontre pas un double exemplaire, il rencontre un homme en lutte avec lui-même.

Toute l’histoire future de Tintin en sera transformée. Avec Haddock, l’univers tintinesque s’humanise, s’épaissit, gagne en gravité et en comique, gagne surtout en fraternité. La fraternité n’y devient pas un mot décoratif, elle devient une pratique d’entraide, de reprise, d’endurance. Dans une lecture maçonnique, cette fraternité exigeante a quelque chose de très juste. Elle n’idéalise pas l’autre, elle l’accompagne dans sa possibilité de redressement.

L’écriture graphique de Georges Remi joue un rôle essentiel dans cette puissance

Herge-Italie-1965-Linus

La fameuse « ligne claire » n’est pas seulement une signature esthétique. Elle est une éthique du visible. Chaque objet compte, chaque contour est lisible, chaque espace est construit pour que l’œil puisse circuler sans fatigue et pourtant sans relâchement. Cette clarté n’est jamais naïve. Elle sert au contraire la complexité du récit, parce qu’elle permet au regard de repérer les éléments significatifs dans un monde saturé d’action. Dans Le Crabe aux pinces d’Or, cette précision devient particulièrement féconde dans les scènes de navire et de cale, où la tension dramatique pourrait se dissoudre dans le chaos. Georges Remi organise le désordre. Il donne à la peur une architecture. Il donne à la poursuite une géométrie. Il donne à la violence une lisibilité. Cette maîtrise formelle rejoint, par analogie, une certaine idée du travail initiatique, celle qui consiste à mettre de l’ordre dans la confusion sans nier la confusion, à dégager des lignes de force au sein du tumulte.

Il faut également reconnaître, avec lucidité, l’épaisseur historique de l’album

Le monde représenté appartient à un imaginaire européen du premier milieu du vingtième siècle, avec ses simplifications, ses stéréotypes, ses projections, ses manières de découper l’ailleurs. Une lecture contemporaine sérieuse ne peut effacer cela. Elle doit le regarder. Nous gagnons à maintenir cette vigilance critique, non pour annuler l’œuvre, mais pour la lire à la hauteur de son temps et du nôtre. Georges Remi demeure un créateur majeur, mais une grandeur véritable supporte l’examen. Cette lucidité elle-même participe d’une lecture initiatique digne de ce nom, parce qu’elle refuse la dévotion aveugle autant que le rejet sommaire. Nous cherchons une intelligence des formes et des héritages.

La biographie de Georges Remi, devenu Hergé par inversion de ses initiales, éclaire sans enfermer ce que nous lisons

Herge-Italie-1965-Linus

Né à Bruxelles en 1907, marqué par la culture scoute, le dessin de presse et la narration feuilletonesque, il invente très tôt une syntaxe visuelle qui transformera durablement la bande dessinée européenne. Sa trajectoire ne se réduit pas à Tintin, même si Tintin en constitue le cœur rayonnant. Elle traverse l’apprentissage, les contraintes historiques, les remaniements, les collaborations, les approfondissements, puis une lente intériorisation des thèmes. Si nous suivons quelques balises de cette œuvre, nous voyons apparaître une bibliographie qui ressemble à une vaste initiation moderne par images, depuis Les Cigares du pharaon et Le Lotus bleu jusqu’à Le Secret de La Licorne, Le Trésor de Rackham le Rouge, Les Sept Boules de cristal, Le Temple du Soleil, Objectif Lune, Tintin au Tibet, Les Bijoux de la Castafiore et Tintin et les Picaros.

Chacun de ces titres travaille une figure de passage, de masque, de fidélité, de peur, de désir, d’altérité, de chute et de reprise

Le Soir (ici du 15 avril 1943) ; publication quotidienne des derniers strips du Crabe aux pinces d’Or

Hergé n’est pas un auteur maçonnique au sens institutionnel du terme, et nous n’avons nul besoin de lui prêter une appartenance pour reconnaître dans son art une puissance symbolique qui dialogue avec nos outils de lecture maçonniques, hermétiques et spirituels. Son apport tient à cette capacité rare de faire circuler, dans une forme populaire d’une limpidité exemplaire, des scénarios de transformation intérieure que petits et grands peuvent recevoir à des profondeurs différentes.

Le Crabe aux pinces d’Or occupe dans cet ensemble une place singulière, presque inaugurale, parce qu’il scelle la naissance d’une fraternité à travers la fraude, l’enfermement, la tempête et l’épreuve des mirages.

Georges Remi y compose une aventure de contrebande et de sauvetage, mais il y dépose aussi, avec une justesse que nous sentons longtemps après la lecture, une méditation sur les fausses richesses, la vigilance des signes et la possibilité d’arracher un être à sa nuit. C’est beaucoup pour soixante-quatre pages. C’est même, à certains moments, une petite leçon de voie intérieure sous les habits éclatants de l’aventure.

Dans cet album de passage, Hergé ne raconte pas seulement une affaire criminelle, il donne forme à une conversion du regard. Entre boîte close et horizon désertique, entre ivresse, mirage et relèvement, Le Crabe aux pinces d’or rappelle que la voie commence souvent là où l’éclat trompeur se fissure, et où une fraternité née dans l’épreuve devient la plus sûre des boussoles.

Les aventures de Tintin – Le Crabe aux pinces d’OrHergé, Casterman, 1993, 64 pages, 12,50 €

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici