Le courage de dire vrai était déjà désigné en Grèce antique par le mot « parrêsia ».
Le mot parrêsia (παρρησία) apparaît dès le 5e siècle av. J.-C. en Grèce. Étymologiquement : πᾶς (pâs = tout) + ῥῆσις (rhêsis = parole, discours) → « tout dire », « dire tout ce qu’on pense ». Mais pour Michel Foucault, ce n’est pas seulement la liberté d’expression moderne (protégée par la loi). C’est une pratique éthique et politique risquée, où l’on dit la vérité au risque de sa vie, de son statut ou de ses relations.

Foucault la définit comme le courage de la vérité : une parole qui engage le locuteur personnellement, critique le pouvoir ou les conventions, et vise à transformer soi et les autres. Contrairement à la rhétorique (art de persuader), la parrêsia n’est pas flatteuse ; elle est brute, potentiellement blessante, et motivée par un devoir moral.
On peut noter dès à présent des différences avec d’autres notions proches
| Notion | Caractéristique principale | Risque personnel ? | Vise le bien commun ? | Exemple moderne approximatif |
| Isêgoria | Droit égal de parler | Non | Oui | Temps de parole égal TV/débat |
| Rhétorique | Art de persuader (beau discours) | Non | Pas forcément | Publicité, campagne politique |
| Parrêsia | Dire le vrai, quitte à blesser et se mettre en danger | Oui | Oui | Lanceur d’alerte, dissident |
| Licence | Parole libre mais sans souci de vérité | Non | Non | Provocation gratuite |
Michel Foucault (1926-1984), philosophe français connu pour ses analyses du pouvoir et de la connaissance, s’intéresse à la parrêsia dans deux séries de cours : Le Gouvernement de soi et des autres (1982-1983) et Le Courage de la vérité (1983-1984)
Ces cours marquent un tournant vers l’Antiquité grecque et romaine où Foucault cherche à comprendre comment les sujets se constituent à travers des pratiques de vérité.
Pourquoi Foucault s’y intéresse-t-il ? Dans les années 1980, il réfléchit à la gouvernementalité (comment on gouverne les autres et soi-même).
La parrêsia devient un outil pour résister aux formes modernes de pouvoir (disciplinaire, biopolitique), en remettant la vérité au cœur de l’éthique.
Foucault identifie cinq traits essentiels qui distinguent la parrêsia d’autres formes de discours. Ces critères ne sont pas absolus, mais ils forment un idéal-type pour analyser des pratiques historiques.
– La franchise (franc-parler) : La parrêsia est une parole directe, sans ornements rhétoriques. Le parrèsiaste (celui qui pratique la parrêsia) dit tout ce qu’il pense, sans masque ni stratégie. C’est l’opposé de la flatterie ou de la diplomatie. Exemple : un conseiller qui dit au roi ce qu’il ne veut pas entendre, sans tourner autour du pot.
– La vérité : Ce n’est pas une opinion subjective, mais ce que le locuteur croit sincèrement être vrai. La parrêsia implique une adéquation entre la pensée et la parole (logos). Foucault insiste : le parrèsiaste doit vivre selon cette vérité ; ce n’est pas du bluff.
– Le risque ou le danger : C’est le cœur de la parrêsia. Dire la vérité expose à des représailles : perte d’amitié, exil, prison, ou mort. Sans risque, ce n’est pas de la parrêsia, mais du bavardage. Foucault cite souvent Socrate : dans l’Apologie de Platon, Socrate préfère mourir plutôt que de taire sa critique d’Athènes.
– La critique : La parrêsia est toujours critique. Elle vise à dénoncer les illusions, les injustices ou les faux-semblants – chez les autres, mais aussi chez soi. C’est une parole qui « mord », qui dérange l’ordre établi. Elle peut être ascendante (du faible au fort, comme le philosophe face au tyran) ou descendante (du maître au disciple).
– Le devoir moral : Le parrèsiaste parle parce qu’il s’y sent obligé éthiquement. Ce n’est pas pour la gloire ou le profit, mais par souci de la vérité et du bien commun. Cela engage une ascèse personnelle : le parrèsiaste doit d’abord se gouverner soi-même pour guider les autres.
Ces caractéristiques montrent que la parrêsia n’est pas neutre ; elle est une technique de subjectivation, où dire vrai forme le sujet éthique.
Foucault trace une généalogie de la parrêsia de la Grèce antique à l’époque hellénistique et romaine, montrant comment elle passe du politique à l’éthique personnelle.
– Origines politiques (Ve-IVe siècles av. J.-C., Athènes) : Dans la démocratie athénienne, la parrêsia est un droit citoyen lié à l’Assemblée (ekklêsia). C’est la liberté de parole qui permet de critiquer les décisions collectives. Euripide l’évoque dans ses tragédies (Ion, Les Phéniciennes) comme marque de la démocratie contre la tyrannie. Mais déjà, un problème : comment distinguer le vrai parrèsiaste du démagogue flatteur ? Pour Foucault, c’est Platon qui critique cette parrêsia « mauvaise » (populiste) et propose une parrêsia philosophique « bonne ».
La parrêsia démocratique (Athènes classique) : le citoyen qui, dans l’assemblée, prend la parole pour dire une vérité impopulaire, au risque de l’ostracisme ou de la mort. C’est une parole risquée qui fonde le jeu agonistique de la démocratie.
La parrêsia philosophique : Socrate ne parle plus sur la tribune publique, mais dans la rue, dans le dialogue intime. Il exerce une parrêsia « éthique » qui met en jeu le soin de soi (epimeleia heautou) et l’examen de l’âme d’autrui. Socrate incarne la parrêsia comme examen de vie. Dans l’Apologie, il dit : « Je suis le taon qui pique Athènes pour l’éveiller. » La parrêsia devient une pratique de vérité introspective, liée à l’oracle de Delphes (Connais-toi toi-même »). Platon, dans La République et Les Lois, imagine le philosophe-roi comme parrèsiaste idéal, conseillant le prince sans peur. La mort de Socrate scelle cette forme : la philosophie devient une vie vraie, une existence mise en accord avec le dire-vrai, jusqu’au sacrifice ultime.

La parrêsia cynique (Diogène, Cratès, etc.) : c’est ici que Foucault concentre l’essentiel de son effort. Le cynisme n’est pas une doctrine théorique, mais une philosophie pratique, un « athlétisme de la vérité » : provocation publique, vie scandaleuse, réduction des besoins au minimum, insolence face au pouvoir. Le cynique dit la vérité par ses actes autant que par ses paroles ; il fait scandale pour forcer les autres à se confronter à leur propre hypocrisie.
Foucault y voit une forme radicale de parrêsia : une vérité incarnée, corporelle, qui ne craint pas le rire, l’exclusion, la marginalité. Le cynisme pose la question : comment vivre autrement ? Comment faire de sa vie une protestation visible contre les conventions ? Cette dimension militante et existentielle veut transformer la vérité en acte de liberté qui y trouve un écho avec certaines formes modernes de militantisme, de contre-cultures, de critique sociale incarnée.
– Mais, à l’époque impériale romaine, la parrêsia s’affaiblit face au pouvoir absolu des empereurs. Elle survit dans le christianisme primitif (parrêsia comme confession des péchés), mais perd son aspect critique politique.
Foucault utilise cette histoire pour montrer que la parrêsia n’est pas intemporelle : elle évolue avec les régimes de vérité et de pouvoir.
Pourquoi la parrêsia foucaldienne nous parle-t-elle aujourd’hui ?
Foucault, mort en 1984, n’a pas vu internet ni les réseaux sociaux, mais son analyse éclaire nos débats sur la « cancel culture », les fake news et les lanceurs d’alerte.
– Résistance au pouvoir : Dans un monde de surveillance (comme dans Surveiller et punir), la parrêsia est un outil de dissidence. Exemples : Edward Snowden ou les activistes climatiques qui risquent tout pour dire vrai.
– Éthique personnelle : Foucault lie parrêsia au « souci de soi » – une esthétique de l’existence où l’on se forme par la vérité. C’est une alternative aux normes imposées (médicales, psychologiques).
Cependant, certains reprochent à Foucault d’être élitiste, sa parrêsia étant réservée aux philosophes, ou relativiste, la vérité pour lui étant est subjective. Mais Foucault répond : elle est ouverte à tous, pourvu qu’il y ait courage.
La parrêsia foucaldienne n’est pas une recette, mais une invitation à repenser notre rapport à la vérité : non comme un dogme, mais comme une pratique risquée et libératrice. « La parrêsia est le pacte du sujet avec la vérité. » Elle nous rappelle que dire vrai n’est pas gratuit ; c’est un acte de liberté.
En franc-maçonnerie, la quête de la Vérité est au cœur des rituels et des textes fondateurs. On ne parle pas de « LA Vérité » dogmatique mais d’une recherche constante, sans limite, qui implique le doute, la discussion et l’abandon des certitudes préalables. → Le franc-maçon est invité à « tout dire » dans le temple: pas de mensonge, pas de langue de bois et la franchise dans les tenues. C’est une forme de parrêsia « tempérée » par le respect des règles fraternelles.
Certes, le risque est plus symbolique et social que physique mais dans certains contextes historiques ou pays autoritaires, être maçon relève du courage
Dans tous les cas, il y a un courage éthique : sortir de l’ego, accepter la critique fraternelle (le « travail sur la pierre brute »), dire sa vérité en loge, même si elle dérange (sans flatterie ni démagogie).
Dans le monde profane, le franc-maçon s’engage pour la justice, la laïcité, les droits humains, parfois au prix de l’ostracisme ou de la calomnie (accusations récurrentes de « secte », complotisme, etc.).
On peut parler explicitement du franc-maçon comme d’un parrèsiaste : un diseur de vérité qui assume le risque de la franchise pour le bien commun.
En Franc-maçonnerie, c’est presque un calque des derniers cours de Foucault où sa parrêsia évolue vers une éthique du souci de soi. Le sujet se transforme par la pratique de vérité avec l’ascèse collective et individuelle (réflexion, débat, remise en question)., l’examen de conscience (perfectionnement éthique, harmonie avec l’universel), la direction de conscience par des maîtres de vie (le rituel, les FF et SS).
Construire sa vie comme une œuvre est une esthétique de l’existence pour le franc-maçon
Cependant des différences importantes nous empêche de forcer le parallèle même si la Franc-maçonnerie peut être vue comme une des rares institutions modernes qui prolonge – de façon ritualisée et collective – certaines dimensions de la parrêsia foucaldienne.
| Aspect | Parrêsia foucaldienne | Éthique maçonnique typique |
| Risque | Souvent vital / politique (mort, exil) | Symbolique, social, professionnel (plus rarement vital) |
| Cadre | Individuel ou maître-disciple / public | Collectif / fraternel (loge fermée) |
| Public / Privé | Souvent publique (agora, cour, rue cynique) | Majoritairement « privée » (temple), puis profane |
| But ultime | Résistance au pouvoir / esthétique de soi | Perfectionnement individuel + progrès humain |
| Universalité | Ouverte à tous (mais rare en pratique) | Réservée aux initiés (mais vocation universelle) |
Le franc-maçon ne se soumet pas aveuglement à un maître fut-il reconnu pour un sage, il ne refuse rien, mais s’oblige toujours a penser par lui-même.
Aujourd’hui, on observe une forte tendance à remplacer l’exigence de vérité et de justification par l’exigence de sincérité : il suffit qu’une personne soit sincère dans sa croyance, peu importe si elle est fondée ou délirante. Cette attitude favorise la tolérance apparente, mais aussi la crédulité généralisée et le relativisme mou.
Comme le soulignait déjà Anatole France dans La vie en fleur : « « Je le répète : j’aime la vérité. Je crois que l’humanité en a besoin ; mais certes elle a bien plus grand besoin encore du mensonge qui la flatte, la console, lui donne des espérances infinies. Sans le mensonge, elle périrait de désespoir et d’ennui. »
Par exemple, dans une relation amoureuse, l’un et l’autre ont sans doute besoin de vérité – de cette lucidité qui permet de se voir tels qu’on est vraiment, avec ses failles, ses limites, ses ombres. Mais, dans la plupart des cas, ils ont encore bien davantage besoin du mensonge doux, de ces petites illusions flatteuses, de ces consolations mutuelles, de ces espoirs un peu embellis que l’on se murmure ou que l’on se laisse croire.
Sans ces tendres mensonges – « Tu es la plus belle personne que j’aie jamais connue », « Personne ne m’a jamais compris comme toi », « je veux vivre avec toi jusqu’à ma mort » sans ces compliments exagérés, ces promesses un peu trop absolues, ces regards qui magnifient l’autre au-delà de ce qu’il est réellement, beaucoup de couples risqueraient de périr d’ennui, de désillusion brutale ou de désespoir tranquille.
La vérité nue peut être un scalpel nécessaire ; elle peut aussi, si elle est dite trop tôt, trop crûment, trop souvent, trancher le fil fragile qui tient encore deux êtres ensemble. L’amour durable a souvent besoin, non pas de mensonge cynique, mais de ces douces fictions partagées qui embellissent la réalité juste assez pour qu’elle reste supportable, désirable, vivable jour après jour.
