Légendes de France et d’ailleurs – Le Graoully de Metz, ou le dragon que l’on vainquit sans épée

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Il est des villes dont les légendes se sont peu à peu retirées dans les bibliothèques, devenant des curiosités pour érudits, et d’autres où elles continuent de marcher dans les rues, de se suspendre aux façades, de hanter la pierre et jusqu’au nom des places. Metz appartient à cette seconde famille.

Il suffit d’y lever les yeux, entre la blondeur de la pierre de Jaumont et les verrières de Saint-Étienne, pour découvrir qu’un dragon y possède toujours droit de cité. Son nom est étrange, presque guttural, avec quelque chose d’un grondement retenu : le Graoully. Depuis des siècles, il accompagne l’histoire de Metz comme ces monstres des anciens contes que l’on prétend avoir vaincus mais dont on ne parvient jamais tout à fait à se séparer.

Le plus singulier est peut-être que cette créature, devenue aujourd’hui familière aux Messins, n’appartient pas à ces dragons que le héros terrasse d’un coup d’épée avant de poser le pied sur leur cadavre. Le Graoully connaît un destin autrement subtil. Il est vaincu sans être véritablement détruit. Saint Clément, qui aurait évangélisé Metz au IIIe siècle, ne l’affronte ni avec une lance ni avec une arme. Il lui passe une étole autour du cou, comme on impose une limite à une puissance devenue incontrôlable, puis le conduit hors de la cité. Toute la profondeur de la légende réside peut-être déjà dans cette image : la force obscure n’est pas anéantie ; elle est maîtrisée.

Avant le dragon, il y eut une ville romaine

Pour comprendre comment naquit le Graoully, il faut remonter très loin en arrière, bien avant la cathédrale et même avant la Metz médiévale, lorsque la cité portait encore le nom de Divodurum Mediomatricorum. Capitale des Médiomatriques, elle était devenue sous Rome une ville prospère, située au croisement de grandes voies de circulation. On y trouvait des thermes, un aqueduc, des sanctuaires et un amphithéâtre dont les dimensions impressionnèrent longtemps les chroniqueurs.

Puis vint le temps des ruines. L’Empire s’effaça, les pierres furent reprises pour de nouvelles constructions, les monuments perdirent leur fonction et les lieux autrefois parcourus par la foule devinrent peu à peu des espaces délaissés. Or les ruines ont toujours exercé sur l’imagination humaine un pouvoir considérable. Elles ouvrent dans le paysage une brèche par laquelle le merveilleux peut revenir. Là où l’on ne sait plus très bien ce que furent les choses, on finit souvent par inventer ce qu’elles auraient pu devenir.

C’est précisément dans les vestiges de cet amphithéâtre que la tradition messine plaça les premiers habitants inquiétants du récit : non pas encore un dragon, mais une multitude de serpents. Les textes les plus anciens liés à la tradition de saint Clément évoquent ces reptiles chassés d’un espace abandonné. À mesure que le Moyen Âge amplifia le récit, les serpents grossirent, leur nombre devint innombrable et l’un d’entre eux finit par dominer tous les autres. Les siècles façonnèrent alors peu à peu son corps : on lui donna des ailes, des écailles, une gueule immense, des griffes, un souffle pestilentiel et bientôt un nom.

Ainsi naissent les grandes légendes. Rarement d’un seul geste, mais plutôt par couches successives, comme ces manuscrits anciens sur lesquels chaque génération ajoute une annotation. Le Graoully est autant l’enfant de l’histoire que celui de l’imagination.

Un nom qui semble déjà rugir

Même son nom intrigue. Les formes anciennes varient – Graouli, Graouilly, Graoulli, Graoully – comme si l’on avait longtemps hésité sur la manière d’écrire le cri du monstre. L’une des hypothèses les plus fréquemment avancées rapproche ce nom d’un terme germanique apparenté à gräulich, que l’on pourrait traduire par « horrible », « effroyable », « épouvantable ».

Il serait hasardeux de prétendre clore définitivement la question étymologique, car les mots populaires voyagent, se déforment et changent d’accent avec les siècles. Mais la sonorité elle-même semble avoir participé au succès de la créature. Prononcer « Graoully », c’est déjà laisser entendre quelque chose qui gronde dans une gorge profonde. Le mot ressemble presque au bruit que ferait la bête en sortant de son antre.

Il faut imaginer ce que représentait un tel lieu dans la sensibilité médiévale.

L’ancien amphithéâtre romain n’avait plus rien du monument spectaculaire qu’il avait été. Ses galeries étaient devenues des cavités obscures ; la végétation envahissait les gradins ; les pierres disparaissaient sous les herbes. Dans ces profondeurs supposées grouillaient les serpents, tandis que leur maître attendait, invisible. L’architecture antique devenait caverne, et la caverne, depuis toujours, est le lieu où l’homme dépose ses peurs.

La légende finit ainsi par décrire un Graoully sortant de son repaire pour menacer les habitants, parfois même pour les dévorer. Il empoisonne l’air, terrorise la population et transforme les alentours de l’amphithéâtre en territoire interdit. Le monde civilisé s’arrête là où commence le domaine du dragon.

C’est alors que paraît Clément.

Saint Clément entre dans la légende

L’histoire des premiers siècles chrétiens de Metz demeure naturellement difficile à reconstituer avec précision. La tradition fait de Clément le premier évêque de la ville et le place au IIIe siècle. Les récits hagiographiques les plus tardifs embelliront encore son histoire, certains allant jusqu’à le présenter comme envoyé par saint Pierre lui-même. Ce genre d’anachronisme était fréquent : une cité chrétienne importante cherchait volontiers à rattacher ses origines aux temps apostoliques, car la proximité symbolique avec les premiers disciples du Christ conférait prestige et ancienneté.

Mais l’historien et le conteur ne regardent pas Clément de la même manière. L’un cherche ce que les sources permettent véritablement d’établir ; l’autre s’intéresse à la forme que la mémoire collective lui a donnée. Or, dans cette mémoire, Clément devient celui qui ose pénétrer dans le lieu que tous redoutent.

La scène pourrait appartenir à un conte antique. La cité est menacée, le monstre demeure dans son antre et nul ne peut s’en approcher. Mais là où Persée saisit une épée et où saint Georges brandira sa lance, Clément choisit un autre geste.

Une étole pour seule arme

On imagine le silence autour des ruines, les habitants restant à distance et l’évêque entrant seul dans l’amphithéâtre. Les serpents se meuvent entre les pierres. Leur maître surgit bientôt. La gueule du Graoully s’ouvre, son haleine répand la peur et, à cet instant précis où tout récit héroïque commanderait de dégainer une arme, Clément retire son étole.

Il la passe autour du cou du dragon.

Ce geste, à lui seul, donne au récit une profondeur inattendue. L’étole appartient au vêtement sacerdotal ; elle est signe de ministère et d’autorité spirituelle. Elle ne blesse pas, ne perce pas, ne coupe pas. Là où l’épée sépare, l’étole relie. Là où le glaive détruit, elle impose une limite.

Le Graoully se soumet alors et se laisse conduire.

Selon certaines versions, Clément le mène jusqu’aux rives de la Seille et lui ordonne de quitter définitivement les lieux habités ; dans d’autres, plus tardives et plus spectaculaires, le dragon est précipité dans les eaux et disparaît. Mais l’image la plus forte reste celle de la créature marchant derrière l’homme, désormais tenue en laisse par ce qui n’est, matériellement, qu’un morceau de tissu.

Le monstre est vaincu parce qu’il a cessé d’être maître.

La nuance est considérable.

Quand le christianisme apprivoisait les vieux monstres

Le Graoully n’est évidemment pas seul dans le grand bestiaire des légendes chrétiennes. Partout en Europe, des saints affrontent dragons, serpents, vouivres et créatures monstrueuses. Sainte Marthe dompte la Tarasque en Provence, saint Romain triomphe de la Gargouille à Rouen, saint Marcel affronte un dragon à Paris, tandis que saint Georges devient, dans toute la chrétienté, la figure emblématique du chevalier terrassant la bête.

Ces récits sont parfois regroupés sous le terme de légendes « sauroctones », du grec désignant celui qui tue le reptile. Mais sous leur apparente simplicité, ils disent presque toujours davantage que l’affrontement entre un saint courageux et un animal fabuleux. Dans une Europe en cours de christianisation, vaincre le dragon signifie souvent vaincre symboliquement l’ancien monde.

Le serpent et le dragon appartenaient depuis longtemps aux mythologies et aux cultes antérieurs. Ils sont présents dans les civilisations méditerranéennes, germaniques, celtiques et orientales. En plaçant le Graoully sous l’autorité de Clément, les générations chrétiennes de Metz ont pu raconter, sous une forme immédiatement compréhensible, le passage d’une cité encore païenne à une cité devenue chrétienne.

L’amphithéâtre romain abandonné devient alors le refuge des anciennes croyances ; Clément représente le nouvel ordre religieux ; la sortie du dragon hors de la ville marque symboliquement le changement de monde.

Mais l’histoire culturelle réserve parfois d’amusants retournements. Car le christianisme prétend chasser le dragon et finit bientôt par le faire entrer… dans ses propres processions.

Un dragon au milieu des Rogations

Pendant des siècles, les habitants de Metz virent ainsi défiler le Graoully dans leurs rues à l’occasion des Rogations, ces cérémonies religieuses organisées traditionnellement avant l’Ascension afin de demander la bénédiction sur les champs, les récoltes et la cité.

Ce qui avait été chassé hors de Metz revenait donc rituellement dans Metz.

La scène devait être extraordinaire. Les prêtres avançaient avec leurs ornements, les confréries et les fidèles suivaient les bannières, les prières montaient entre les façades et, parmi cette solennité liturgique, apparaissait soudain une immense bête dont la gueule articulée pouvait s’ouvrir et se fermer.

Il est permis d’imaginer l’émotion des enfants lorsque le dragon approchait. Selon plusieurs traditions, on lançait des petits pains dans sa gueule ; ailleurs, les enfants pouvaient le frapper ou lui jeter symboliquement des projectiles. La peur devenait jeu, le monstre devenait spectacle et la légende, qui avait commencé comme récit religieux, se transformait peu à peu en folklore urbain.

Le Graoully offre ainsi un magnifique exemple de la manière dont les traditions se mêlent. Liturgie chrétienne, mémoire antique, divertissement populaire et croyances anciennes finissent par ne plus former qu’un seul récit. Le dragon n’appartient plus à personne, précisément parce qu’il appartient désormais à tout le monde.

Ces processions finirent par disparaître à la fin du XVIIIe siècle, lorsque les autorités religieuses jugèrent sans doute que la joyeuse exubérance populaire s’accordait de moins en moins avec la dignité attendue d’une cérémonie ecclésiastique. Mais lorsqu’un rite disparaît, son imaginaire ne s’efface pas nécessairement avec lui.

Rabelais entend claquer la gueule du dragon

Le Graoully eut même l’honneur d’entrer dans la littérature française. François Rabelais, qui séjourna à Metz au XVIe siècle, connaissait cette curieuse procession et évoqua dans le Quart Livre le « dragon de saint Clément » dont on faisait mouvoir les mâchoires.

L’allusion est brève, mais elle est merveilleuse lorsque l’on y songe. Voilà donc le monstre messin traversant l’œuvre de celui qui donna naissance à Gargantua et Pantagruel. On peine d’ailleurs à imaginer rencontre plus naturelle : Rabelais, amoureux des géants, des gueules, des festins, du grotesque et de tout ce qui déborde les mesures ordinaires, ne pouvait qu’être sensible à cette énorme créature de bois dont les mâchoires claquaient au milieu d’une procession.

À travers quelques mots, c’est tout le bruit de la Metz renaissante que nous pouvons presque retrouver : cloches, prières, cris d’enfants, rires, grincements de bois, foule s’écartant au passage du monstre.

Le Graoully n’est donc pas seulement une légende : il devient personnage de littérature.

Rue Taison, ou quand une ville invente l’étymologie dont elle a besoin

Aujourd’hui encore, celui qui se promène dans Metz peut rencontrer le dragon rue Taison, où une effigie verte est suspendue au-dessus des passants. Et comme toute bonne légende finit par produire d’autres légendes, l’origine même du nom de cette rue est devenue matière à récit.

On raconte que lorsque Clément s’approcha du repaire du monstre, il demanda aux habitants qui l’accompagnaient de ne pas faire de bruit. « Taisons-nous », leur aurait-il murmuré. De cette injonction serait né le nom de la rue : Taison.

L’explication historique est probablement toute différente et rattache plutôt le nom à un ancien terme latin lié à une station ou à un relais. Mais peu importe, pourrait-on presque dire. L’étymologie savante nous apprend quelque chose sur les mots ; l’étymologie légendaire nous apprend quelque chose sur les hommes.

Pourquoi les Messins ont-ils conservé la version du « Taisons-nous » ? Parce qu’elle prolonge le conte. En quelques syllabes, elle fait entrer la ville elle-même dans le récit du dragon. La rue devient alors non plus simplement un passage urbain, mais un morceau de la scène primitive. Quiconque la traverse marche, symboliquement, dans les pas de Clément.

La légende agit ici comme une seconde géographie, superposée à la première. Une ville possède ses rues réelles, mais elle possède aussi des rues imaginaires. Elles occupent le même espace et pourtant ne conduisent pas toujours au même endroit.

Même les dragons connaissent des faits divers

Le Graoully moderne, suspendu rue Taison, n’est évidemment plus la bête invincible de la tradition. Il lui arrive même de connaître quelques déboires dont les chroniqueurs anciens auraient certainement apprécié l’ironie.

Il y a quelques années, une forte bourrasque endommagea notamment l’effigie et arracha une partie de l’une de ses ailes. Le dragon dut quitter son perchoir afin d’être restauré avant de reprendre place au-dessus de la rue.

L’histoire possède un charme certain : saint Clément n’avait pas réussi à faire oublier le Graoully, plusieurs siècles de christianisation non plus, les Lumières et la Révolution encore moins, mais un coup de vent lorrain manqua provisoirement d’y parvenir.

Naturellement, le dragon revint.

On ne se débarrasse pas aussi facilement d’un monstre lorsqu’une ville l’a adopté.

Du monstre à l’emblème

C’est là probablement le plus beau retournement de toute cette histoire. Celui qui incarnait autrefois la terreur finit par devenir l’un des symboles les plus sympathiques de Metz. Le Graoully s’affiche sur des souvenirs, inspire des créations artistiques, apparaît dans le patrimoine local et jusque dans l’univers sportif.

Autrement dit, la ville a accompli collectivement ce que Clément avait réalisé dans la légende : elle a apprivoisé son dragon.

On pourrait presque retracer son parcours comme celui d’un personnage humain. Il fut d’abord redouté, puis combattu ; il fut ensuite promené, moqué, frappé symboliquement par les enfants ; enfin, il devint familier. À force de raconter le monstre, on finit par ne plus le craindre.

Mais il serait trop simple de n’y voir qu’une amusante survivance folklorique. Le succès durable du Graoully appartient à quelque chose de beaucoup plus profond : l’extraordinaire fascination exercée depuis toujours par le dragon sur l’imaginaire humain.

Pourquoi avons-nous tant besoin des dragons ?

Il faudrait presque écrire une histoire universelle du dragon pour comprendre pleinement celui de Metz. Dans la mythologie grecque, les grandes créatures serpentiformes gardent des trésors ou des lieux sacrés. Ladon protège les pommes d’or du jardin des Hespérides ; Python règne sur le sanctuaire de Delphes avant d’être vaincu par Apollon. Dans les traditions nordiques, Fáfnir veille sur son trésor jusqu’à ce que Sigurd le frappe. Dans l’Apocalypse chrétienne, le grand Dragon devient la figure cosmique de l’adversaire. En Chine, au contraire, la créature peut être bénéfique, associée aux eaux, aux pluies, à la fertilité et à la puissance impériale.

Sous des apparences très différentes, une constante demeure : le dragon garde presque toujours quelque chose.

Une source, une princesse, un trésor, un sanctuaire, une connaissance, parfois simplement un passage.

C’est précisément pour cette raison qu’il appartient si profondément au langage symbolique. Le dragon n’est pas seulement ce qui empêche d’avancer ; il est ce que l’on doit rencontrer avant de pouvoir avancer davantage. Il devient alors gardien du seuil.

La question n’est donc plus seulement : « Comment tuer le dragon ? », mais : « Que protège-t-il ? »

Et peut-être davantage encore : « Pourquoi cette chose protégée exige-t-elle de moi que je rencontre d’abord le dragon ? »

Descendre là où demeure le monstre

C’est ici que la légende messine acquiert, pour celui qui la contemple avec un regard initiatique, une résonance particulière. Il ne s’agit évidemment pas de transformer artificiellement saint Clément en Franc-maçon avant l’heure, ni de plaquer sur un récit chrétien ancien une symbolique qui lui serait historiquement étrangère. Mais certains schémas appartiennent à un fonds humain si universel qu’ils traversent les civilisations et les traditions.

Clément doit entrer là où les autres refusent d’aller.

Le lieu est souterrain, ruiné, obscur ; les reptiles y grouillent et l’air y semble corrompu. L’ancien amphithéâtre s’est changé en véritable caverne initiatique. Or, depuis les récits d’Orphée descendant aux Enfers jusqu’aux aventures de Dante, depuis les rites antiques jusqu’aux traditions hermétiques, la transformation de l’homme commence souvent par une descente.

L’univers maçonnique lui-même connaît cette géographie symbolique. Le profane appelé à devenir initié ne court pas immédiatement vers la Lumière ; il est d’abord confronté à l’obscurité, au silence et à lui-même. Le Cabinet de Réflexion rappelle cette descente en soi où disparaissent momentanément les bruits du monde. Quant à la formule alchimique V.I.T.R.I.O.L. – Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem –, elle invite précisément à visiter l’intérieur de la terre afin d’y découvrir, en rectifiant, la pierre cachée.

Le véritable Graoully n’attend peut-être pas seulement dans les ruines de Metz. Il attend à l’intérieur.

Ne pas tuer ce que l’on peut transformer

C’est pourquoi le choix de l’étole possède une portée symbolique si féconde. Si Clément avait simplement transpercé le monstre, l’histoire aurait rejoint des dizaines de récits héroïques où le bien supprime le mal. Mais il accomplit tout autre chose. Il maîtrise.

L’être humain connaît cette même difficulté. Nous aimerions parfois croire que nos zones d’ombre peuvent être éliminées une fois pour toutes : colère, peur, orgueil, besoin de domination, jalousie, avidité, ressentiment, désir de puissance. Nous rêvons volontiers de devenir lumineux en supprimant tout ce qui nous paraît obscur.

Or la sagesse traditionnelle est souvent plus subtile. Elle ne recommande pas nécessairement d’anéantir l’énergie, mais de la transformer. L’alchimiste ne jette pas sa matière première parce qu’elle est vile ; il travaille sur elle. Le sculpteur ne rejette pas le bloc parce qu’il est informe ; il en retire ce qui empêche la forme d’apparaître. Le Maçon ne méprise pas la pierre brute : il la taille.

Ainsi peut-on comprendre autrement le Graoully. Il représente les puissances intérieures lorsqu’elles ne sont encore ni ordonnées ni maîtrisées. Elles deviennent dangereuses précisément parce qu’elles gouvernent l’homme au lieu d’être gouvernées par lui.

Clément ne cesse pas d’avoir un dragon devant lui ; il cesse simplement d’être soumis à sa peur. Et voilà peut-être la véritable victoire.

Le dragon comme gardien du seuil

Tous les contes le savent : le trésor ne se trouve jamais au bord du chemin.

Il faut traverser la forêt, franchir le fleuve, entrer dans la grotte ou répondre à l’énigme. L’obstacle n’est pas un accident du récit ; il en est la condition. Sans lui, il n’y aurait ni héros ni transformation.

Le dragon qui protège le trésor devient donc paradoxalement celui qui lui donne sa valeur. Si chacun pouvait simplement entrer dans la caverne et repartir avec l’or, l’or n’aurait plus aucune fonction initiatique.

Le Graoully peut être relu de la même manière. Tant qu’il demeure maître des ruines, personne ne peut entrer. Lorsque Clément ose franchir le seuil, ce n’est pas seulement un animal qu’il affronte, mais la frontière même entre deux états du monde.

Avant le monstre, la peur. Après le monstre, le chemin.

Voilà pourquoi tant de traditions ont placé une créature inquiétante devant les lieux de connaissance. Le gardien du seuil ne nous interdit pas toujours d’entrer ; il vérifie parfois si nous sommes prêts.

Une ville aussi possède son inconscient

Il y a enfin quelque chose de profondément émouvant dans le fait que le Graoully soit né précisément dans les ruines de la ville antique.

Car une ville ressemble parfois à l’être humain : elle construit au-dessus de ses propres strates. Sous les maisons actuelles dorment d’autres maisons ; sous les rues, d’anciennes voies ; sous les églises, parfois des sanctuaires plus anciens ; sous les récits officiels, des histoires que l’on aurait voulu oublier.

Metz chrétienne s’est construite sur Divodurum, comme tant de villes européennes se sont élevées sur des couches successives de civilisations. Le Graoully pourrait alors représenter cette mémoire souterraine que l’on ne peut jamais totalement abolir.

On a voulu chasser le paganisme : le dragon est devenu chrétien.

On a voulu chasser le dragon : il est devenu folklore. Le folklore aurait pu disparaître : le Graoully est devenu patrimoine. À chaque tentative d’effacement, il change de forme. l demeure. Car ce qu’une communauté a profondément intégré à son imaginaire ne disparaît pas : cela se métamorphose.

Et Metz conserva son dragon…

Voilà finalement le délicieux paradoxe de l’histoire. Selon la légende, saint Clément libéra Metz du Graoully ; depuis lors, les Messins n’ont cessé de chercher des moyens de le conserver.

Ils l’ont sculpté dans la pierre, promené dans les processions, fait claquer des mâchoires devant les enfants, confié à la littérature, suspendu entre les maisons et transformé en emblème. Le monstre expulsé est ainsi devenu l’une des créatures les plus profondément messines qui soient.

Peut-être existe-t-il là une forme de sagesse populaire. Une ville ne se construit pas uniquement avec ses monuments glorieux, ses victoires et ses grandes figures. Elle se construit aussi avec ses peurs anciennes, ses récits invraisemblables, ses fantômes et ses monstres.

Lorsque vient le soir et que la pierre de Jaumont perd peu à peu la chaleur dorée qu’elle avait reçue du soleil, la vieille ville change imperceptiblement de visage. Les verrières de Saint-Étienne s’assombrissent, les rues deviennent plus silencieuses et, rue Taison, le dragon suspendu continue de surveiller les passants. Il ne dévore plus personne, et nul ne se tait vraiment pour ne pas le réveiller. Mais il demeure là comme un avertissement et peut-être aussi comme une promesse.

Nous avons tous quelque part notre amphithéâtre abandonné. Un lieu intérieur que nous fréquentons rarement, encombré de vieilles pierres, de souvenirs, de peurs et de quelques serpents. Dans l’ombre y sommeille peut-être une créature à laquelle nous avons donné mille noms au cours de notre existence.

Le véritable travail ne consiste sans doute ni à nier son existence ni à rêver de la supprimer par la force. Il commence au moment où l’on accepte d’entrer dans les ruines, de regarder la bête et de découvrir enfin ce qu’elle gardait.

Alors seulement devient-il possible de lui passer symboliquement une étole autour du cou et de reprendre le chemin.

Car le véritable initié n’est pas celui qui prétend avoir tué tous ses dragons ; c’est celui qui a suffisamment travaillé sur lui-même pour qu’aucun d’eux ne puisse désormais le dévorer.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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