Le devoir du maçon (Planche made in Québec)

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Lors de notre dernière tenue, un frère sur nos colonnes s’indignait que la projection du court-métrage Génération Trans ait été annulée par la direction du cinéma Cartier, chez nous, à Québec. Il s’agit d’un court-métrage présentant une tranche de vie de trois jeunes trans et des difficultés qu’ils rencontrent dans leur quotidien.

Je suis intervenu au cours de la discussion parce qu’il me semblait que le propos manquait sa cible, et je pense qu’il est important que nous revenions sur cet échange. Nous pouvons nous demander pourquoi cette projection a été annulée.

Je vous invite à lire l’article de Radio-Canada sur le sujet. On y parle du court-métrage, mais on parle surtout des menaces qui ont été reçues par l’équipe de gestion du cinéma.

« C’étaient des manifs, des boycotts, des menaces à l’intégrité physique des employés », explique le copropriétaire François Pradella.

« Des menaces à l’intégrité physique des employés »

Voilà qui nous emporte vers le véritable fond du problème et ce qui, à mon sens, devrait être le sujet de toutes nos préoccupations. Comment se fait-il qu’aujourd’hui, nous en arrivions là ?
Comment se fait-il que nous soyons témoins de telles horreurs ?
On parle d’un cinéma qui annule une projection, mais on devrait parler aussi de cette libraire qui a été menacée d’appel au boycott par une enseignante parce qu’elle avait reçu le chef d’un parti politique provincial pour le lancement de son livre.

On devrait parler de tous ces gens que nous avons élus, pour qui on relevait plus de 600 cas de menaces l’année dernière, dont la moitié ont été jugés sérieux par les corps policiers.
On devrait parler des journalistes et présentatrices qui sont constamment harcelées, insultées et menacées en raison de leurs opinions, de leurs reportages ou de leurs analyses.
De quoi parle-t-on ? S’agit-il de transphobie, d’homophobie, de xénophobie ?

Non ! Nous ne parlons pas simplement ici de refus de ce qui n’est pas aligné sur nos propres valeurs, nous parlons de pure intolérance. Cette intolérance est la source d’une violence qui se déploie désormais dans tous les milieux, bercée par des certitudes ineptes, proches de la croyance.

« L’ennui dans ce monde, c’est que les idiots sont sûrs d’eux et les gens sensés pleins de doutes ».

nous rappelle Bertrand Russell

Nous sommes tous conscients de cette dérive que prend notre société. Mais la comprenons-nous vraiment ?

Un jour, lors d’une conversation avec une amie, alors que je lui demandais des faits et des sources pour justifier ses propos, elle me répondit : « C’est mon opinion, j’y ai droit, comme tu as droit à la tienne ». Mon opinion, mon droit… Ne serions-nous pas là au cœur du problème ? Notre société a tant évolué que nous avons réussi à nous doter d’une Charte Québécoise des droits et libertés. Quel progrès, me direz-vous ! Ce à quoi je vous répondrai invariablement, et avec une profonde conviction : non.

Car qu’en avons-nous fait ?

Aujourd’hui, nous sommes prêts à menacer, à agresser — verbalement, par médias sociaux interposés, ou même physiquement — parce que la personne devant nous décline une liste de droits qui entrent en contradiction avec les nôtres. Collectivement, nous ne nous comportons plus que comme des bêtes sauvages. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Le contrat social, théorisé par Jean-Jacques Rousseau en 1762, devrait être encore aujourd’hui le garant de la bonne marche de nos nations occidentales. Mais nous en avons radicalement travesti le sens. Rousseau nous expliquait que pour bâtir une société juste, l’individu devait accepter :

« L’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté ».

En clair : pour devenir citoyen, je dois renoncer à ma liberté sauvage et égoïste afin de recevoir en échange une liberté civile, protégée par tous. C’est précisément ce pacte qui est brisé. À force de brandir nos chartes comme des listes de privilèges individuels, nous avons transformé le Contrat Social en un buffet à volonté où l’on s’empiffre de droits tout en refusant de débarrasser la table des devoirs.

Lorsque mon amie me dit : « C’est mon opinion, j’y ai droit », elle confond la liberté de conscience avec une immunité contre la vérité et la rigueur. Elle oublie que la démocratie n’est pas le règne des caprices individuels, mais la recherche de la Volonté Générale. Nous avons oublié que pour Rousseau, « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté ».

Le devoir n’est pas une punition, c’est le ciment du vivre-ensemble. En évacuant le devoir, nous avons détruit le contrat. Sans contraintes partagées, la liberté des uns devient inévitablement la tyrannie des autres. Pourtant, aujourd’hui encore, dans le cadre de notre pacte social, ces devoirs sont simples. Ils constituent les contraintes nécessaires pour assurer la cohésion collective. Nous pouvons les résumer en trois piliers :

  1. Le respect d’autrui : L’obligation de ne pas causer de préjudice (principe inscrit par exemple à l’article 1457 du Code civil du Québec).
  2. La participation civique : Respecter les lois, s’acquitter de ses impôts et contribuer au bien commun.
  3. La responsabilité : S’assurer que nos propres libertés n’empiètent jamais sur les droits d’autrui.

À quel moment avons-nous raté quelque chose ? C’est ici que notre démarche prend tout son sens. Nous, maçons, ne pouvons pas être des enfants gâtés du droit. Nous nous sommes engagés sur une voie de serments et de promesses. Nous avons librement accepté de remplir nos devoirs face à la société, devant nos FF∴ et SS∴, et envers tous nos concitoyens, Urbi et Orbi. Ne l’oublions jamais.

Et entre nous, quels sont nos devoirs ?

Mes Frères et mes Sœurs, si le contrat social est brisé au-dehors, si le monde profane sombre dans le tribunal permanent de l’opinion et de l’agressivité, quelle doit être notre posture lorsque nous nous trouvons entre les Colonnes ?

La Loge ne peut pas être le simple reflet du monde ; elle doit en être l’antidote. Lorsque nous laissons nos métaux à la porte du Temple, nous n’abandonnons pas nos convictions individuelles, mais nous déposons les armes de l’égoïsme. Notre attitude les uns envers les autres doit être l’exact contre-pied de la dérive sociétale que je viens de dépeindre. Sur le Pavé Mosaïque, nous expérimentons une réalité oubliée : la coexistence harmonieuse des contraires. Ici, la parole n’est pas un droit que l’on impose, elle est un outil que l’on partage. Le rituel nous impose de demander la parole, de ne jamais couper celle d’un autre, et de s’adresser exclusivement au Vénérable Maître. Pourquoi ces contraintes, que le monde profane jugerait archaïques ? Parce qu’elles sont l’incarnation même du Devoir. Elles nous forcent à l’écoute, à la décantation de la pensée, et au respect absolu de l’altérité.

En Loge, l’autre n’est pas un adversaire dont le droit contredit le mien ; il est mon miroir, mon Frère, ma Sœur, indispensable à ma propre construction. Notre discipline maçonnique est le modèle vivant du contrat social de Rousseau : nous y abdiquons une part de notre liberté sauvage de parole pour acquérir une liberté d’écoute et de compréhension supérieure. Si nous ne sommes pas capables d’incarner cette bienveillance absolue et cette rigueur intellectuelle entre nos quatre murs, comment pourrions-nous espérer être des vecteurs de changement au-dehors ?

Et demain

Depuis mon initiation, j’ai grandi dans une maçonnerie de discrétion, voire de secret. Pourtant, aujourd’hui, je m’interroge sur cette discrétion et je me demande s’il n’est pas temps que je change d’attitude. Au Québec, notre société traverse une crise d’identité et de cohésion profonde. Les débats qui agitent la cité — qu’il s’agisse de la diversité, de la liberté d’expression ou de nos modèles institutionnels — se heurtent systématiquement au mur de l’intolérance et des opinions reines.

Face à ce spectacle, notre silence historique ne doit pas devenir de l’indifférence, et notre discrétion ne doit pas servir de paravent à notre inaction. S’ouvrir à la société civile et participer collectivement au débat social au Québec ne signifie pas transformer nos Loges en tribunes politiques partisanes. Notre rôle est bien plus exigeant. Il s’agit d’essaimer. Il s’agit, pour chacun de nous, une fois la Loge fermée, de devenir un artisan actif du contrat social dans nos milieux respectifs. Nous devons être ceux qui, dans le monde profane, ramènent la nuance là où règne la polarisation. Nous devons être ceux qui exigent des faits et des sources face à la dictature du ressenti. Nous devons être les ambassadeurs du Devoir.

Le Québec s’est doté d’outils juridiques admirables, mais les droits fondamentaux sans les devoirs civiques ne produisent qu’une société atomisée où chacun se barricade derrière ses prérogatives. L’apport de la Franc-maçonnerie au débat québécois d’aujourd’hui, c’est de réinjecter la notion de Fraternité. La Fraternité est le ciment indispensable sans lequel la Liberté et l’Égalité s’entredéchirent sur la place publique.

Ne soyons pas des maçons de pure spéculation passive. Rappelons-nous nos serments.

Nous avons accepté nos devoirs envers la collectivité. Il est temps de les faire vivre au grand jour, non pas pour imposer une vérité, mais pour réapprendre à notre société à chercher ensemble, dans le doute méthodique et le respect mutuel. C’est à cette seule condition que nous réparerons le contrat social québécois, pour notre bien, pour celui de nos FF∴ et SS∴, et pour l’avenir de notre société humaine.

J’ai dit, V∴ M∴

Le 10e jour du  mois de juin 6026
Respectable Loge La Libre Pensée , Orient de Québec
Grande Loge ANI du Canada
Cédric Del∴
M∴

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