Pierre Bertinotti sur France Culture, le GODF sonne l’alarme civique

Invité de « Divers aspects de la pensée contemporaine » ce dimanche 5 avril 2026 sur France Culture, Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, était annoncé par l’obédience autour d’un thème aussi simple que chargé de sens, Après les municipales, réunir ce qui est épars.

À l’antenne, il n’a pas livré un commentaire électoral de circonstance

Il a dessiné le tableau d’une démocratie fatiguée, d’une République travaillée par la défiance et d’un pays où le lien civique se défait plus vite qu’il ne se répare. Puis, avec Fabrice Millon-Desvignes, l’émission a laissé apparaître un GODF désireux de transformer ses principes en présence publique, en calendrier d’initiatives et en stratégie de parole.

Il y avait dans la parole de Pierre Bertinotti quelque chose de plus grave qu’une analyse de scrutin

Le Grand Maître du GODF ne s’est pas contenté d’aligner des constats sur les municipales. Il a parlé d’un état du pays. À ses yeux, la participation affaiblie n’est pas un simple accident démocratique. Elle signale une lassitude plus profonde, presque une usure du geste civique lui-même. Voter ne va plus de soi lorsque l’idée même d’efficacité politique s’émousse, lorsque l’action publique semble lointaine, lente, parfois impuissante, et lorsque la promesse républicaine paraît ne plus rejoindre la vie concrète de beaucoup de citoyens.

Dans cette lecture, l’abstention devient un symptôme

Elle dit la distance qui s’est installée entre les gouvernés et ceux qui prétendent gouverner. Elle dit la fatigue des attentes déçues, la répétition de paroles non suivies d’effet, le soupçon désormais diffus que les institutions ne savent plus véritablement protéger, réparer ni transformer. Pierre Bertinotti touche ici à un point décisif. Ce qui vacille n’est pas seulement la confiance envers un camp ou un autre. C’est le crédit même accordé à la capacité du politique à agir sur le réel.

Son analyse se prolonge par un autre constat, celui d’une recomposition désormais durable du paysage français.

L’ancien face-à-face binaire s’efface selon lui au profit d’une tripartition plus instable, plus nerveuse, plus propice aux crispations

Ce basculement n’a rien d’abstrait. Il modifie le climat même de la vie publique. Il durcit les antagonismes. Il réduit les zones de médiation. Il favorise les lectures d’affrontement au détriment des patientes constructions collectives.

C’est dans ce cadre qu’il exprime son inquiétude devant la progression de courants qu’il juge contraires aux valeurs humanistes et universalistes du Grand Orient de France

Pierre Bertinotti insiste sur la préférence nationale et sur les logiques d’assignation identitaire. Son propos est limpide. Dès lors qu’une société commence à trier les êtres, à hiérarchiser les appartenances, à désigner certaines présences comme de trop, elle se détourne de l’universel et blesse son propre pacte civique. Le vocabulaire change selon les camps, les formes diffèrent, mais le mécanisme demeure. On ne pense plus la communauté politique à partir de l’égalité en dignité. On la fragmente, on la rétrécit, on l’oppose à elle-même.

Le plus intéressant, dans cette intervention, est peut-être qu’elle ne reste pas prisonnière de la dénonciation.

Pierre Bertinotti cherche les causes

Pierre-Bertinotti-Grand-Maitre-du-GODF, Photo © Yonnel Ghernaouti

Il parle du sentiment d’abandon, de la non-reconnaissance, du déclassement, de la peur croissante de voir ses enfants vivre moins bien que soi. Il met en lumière une France périphérique au sens large, non seulement géographique mais aussi symbolique, une France qui se sent parfois reléguée hors du récit national, regardée sans être entendue, administrée sans être véritablement rejointe. Sous cet angle, la poussée des radicalités n’est pas excusée, mais elle est replacée dans son terreau, celui d’une fatigue sociale et d’une solitude civique auxquelles la République ne peut répondre seulement par des slogans ou des dispositifs techniques.

Le propos devient alors pleinement maçonnique, non par affichage, mais par méthode

Pierre Bertinotti rappelle que la franc-maçonnerie n’offre pas seulement des valeurs, mais une discipline de la parole. Écouter sans interrompre. Laisser l’autre aller au bout de sa pensée. Ne pas traiter la divergence comme une offense. Ne pas transformer chaque désaccord en procès d’intention. Recevoir une parole avant de la combattre. Cette école de l’écoute, telle qu’il la décrit, vaut dans le temple, mais elle vaut aussi pour la cité. Elle introduit dans le débat public une exigence presque oubliée, celle d’une démocratie qui ne se réduise pas au fracas des réactions immédiates.

C’est sans doute l’un des points les plus forts de cette prise de parole.

Pierre Bertinotti ne dit pas seulement que la République est fragilisée. Il suggère que son redressement passe aussi par une hygiène intérieure du débat. Une démocratie n’est pas sauvée par ses seules procédures. Elle vit de formes, de mœurs, d’une capacité à contenir la brutalité des passions, à donner place à la nuance, à maintenir vivant le respect de l’autre même dans la dissension. En cela, son intervention dépassait largement la chronique électorale. Elle prenait la forme d’un avertissement, mais aussi d’un rappel à l’ordre républicain au sens le plus élevé du terme.

La seconde séquence de l’émission, portée par Fabrice Millon-Desvignes, ajoutait une autre dimension

Fabrice Millo-Desvignes, Grand Maître adjoint chargé de la Culture et de la Communication – Photo © Yonnel Ghernaouti

Après le diagnostic, l’incarnation. Après l’alerte, l’organisation de la réponse. Son apport n’était pas secondaire. Il montrait comment le GODF entend traduire sa ligne dans l’espace public. Pour mémoire, Fabrice Millon-Desvignes est le Grand Maître adjoint chargé de la Culture et de la Communication, et c’est lui qui conduit la nouvelle série de podcasts « La Voix du GODF ».

À travers son intervention, on voit se dessiner une mécanique plus ample qu’une simple communication institutionnelle

Il y a d’abord le fil rouge de l’année maçonnique, « Refonder le Pacte Social », présenté par le GODF comme l’axe directeur du mandat de Pierre Bertinotti, de novembre 2025 à juin 2026. L’obédience y inscrit explicitement les menaces pesant sur l’État de droit, l’affaiblissement des solidarités, la pauvreté, les risques liés aux bouleversements technologiques et les atteintes croissantes à la dignité humaine.

Il y a ensuite les déclinaisons concrètes de cette ligne

La table ronde du 26 mars 2026 sur la question sociale, consacrée aux inégalités, aux solidarités et à la pauvreté, s’inscrivait déjà dans ce cycle. À l’antenne, Fabrice Millon-Desvignes a prolongé ce mouvement en annonçant d’autres rendez-vous publics, dans lesquels le GODF cherche visiblement à replacer la question sociale, la dignité humaine et la République au cœur de sa présence extérieure. Là encore, l’idée n’est pas seulement d’occuper le terrain médiatique. Elle consiste à montrer qu’une obédience peut tenter de faire vivre dans la cité une parole structurée, suivie, articulée à des événements.

Le rappel du rassemblement du 1er mai au Père-Lachaise allait dans le même sens. Ce rendez-vous, officiellement annoncé par le GODF, se tiendra le vendredi 1er mai 2026 à 10 heures avec un départ au centre du Columbarium et un parcours rendant hommage à plusieurs figures de la Commune avant de s’achever au Mur des Fédérés. En l’évoquant à l’antenne, Fabrice Millon-Desvignes ne faisait pas qu’annoncer une cérémonie. Il réinscrivait le Grand Orient de France dans une mémoire républicaine active, où la laïcité, la Commune, la transmission civique et la présence maçonnique se répondent.

Autre signe de cette reconquête de la parole publique, le lancement de « La Voix du GODF »

L’obédience présente cette série de podcasts comme un moyen de transmettre en interne ses réflexions tout en les extériorisant vers la société. Pierre Bertinotti est l’invité du premier épisode. Ce choix n’est pas anodin. Il indique que le GODF veut désormais mieux maîtriser ses propres formats de diffusion, parler à la fois à ses membres et au dehors, et inscrire sa parole dans une continuité plutôt que dans des interventions dispersées.

La séquence culturelle n’est pas en reste

Le musée de la franc-maçonnerie accueille jusqu’au 12 avril 2026 l’exposition « Tracés de Lumière de l’Initiation », centrée sur les interprétations picturales du tableau de loge et sur une lecture contemporaine du dispositif initiatique. En la mentionnant dans ce même souffle, Fabrice Millon-Desvignes montre que la stratégie du GODF ne sépare pas la culture, la mémoire, le symbole et la parole civique. Elle cherche au contraire à les faire converger dans une même présence.

L’émission du 5 avril aura donc révélé bien davantage qu’un simple passage radiophonique du Grand Maître.

Elle a montré un GODF travaillant sur deux plans à la fois

D’un côté, Pierre Bertinotti formule une alerte. Il dit la défiance, le relâchement civique, la tentation des enfermements identitaires, l’urgence de refaire société. De l’autre, Fabrice Millon-Desvignes donne à voir les instruments par lesquels cette alerte cherche à devenir action, présence, pédagogie et visibilité. L’un nomme la fracture. L’autre ordonne les relais.

Dans une période où tant de paroles publiques se dissipent dès qu’elles sont prononcées, cette articulation mérite d’être relevée.

Elle dessine une obédience qui ne veut pas seulement commenter le monde, mais tenter d’y inscrire une parole suivie, organisée, intelligible. C’est peut-être là, au fond, l’enseignement le plus net de cette émission. Le Grand Orient de France ne se contente plus d’affirmer ses principes. Il cherche à les porter, à les scénographier, à les transmettre, et peut-être aussi à leur redonner prise dans une société qui doute.

À France Culture, ce dimanche matin, Pierre Bertinotti n’a pas livré une simple réaction aux municipales

Il a parlé d’un pays qui se défie de lui-même et d’une République qui ne pourra se relever qu’en retrouvant à la fois la justice sociale, le respect de l’autre et le sens du commun. Fabrice Millon-Desvignes, lui, a montré que cette ambition ne voulait pas rester suspendue dans les hauteurs du principe. Entre parole d’orientation et parole d’organisation, le GODF cherche désormais à faire entendre une voix plus nette, plus continue, plus publique. Et dans le tumulte présent, cela mérite d’être entendu.

France Culture, le podcast

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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