mer 28 février 2024 - 08:02

Tiens, si on relisait le bon vieux Kipling comme antidote au « droit au blasphème » ?

L’actualité a le pouvoir, au-delà de la brutalité des faits, de nous replonger dans la sémantique. Ainsi, l’odieuse tentative de meurtre contre Salman Rushdie, remet à l’honneur l’expression « droit au blasphème » qui avait déjà été employée lors de l’attentat contre Charlie-Hebdo. Droit dont ne se privait pas la revue satyrique ! Mais est-ce le cas aujourd’hui quand nous évoquons la tentative de meurtre sur Salman Rushdie ?

Nous pouvons d’emblée douter que cette expression soit à la base de la revendication de Salman Rushdie ! Pour qui a une approche de son œuvre, sa démarche est, en fait, très théologique : user de dérision envers le Prophète Mahomet dans les « Versets sataniques » consiste à montrer son vécu purement humain, de façon à laisser toute la place à Dieu, et ne pas faire de lui un second Dieu (comme le Christ chez les chrétiens !) et lui redonner son rôle de transmetteur d’une parole qui n’est pas la sienne, mais celle d’un Principe et dont il n’est que le faillible porte-voix. Dans un contexte musulman, il n’est pas étonnant que la fameuse « Fatwha » fut imposée par l’Ayatollah Rouhallah Khomeini, représentant du monde chiite qui voulait que les successeurs du Prophète viennent de sa descendance et constituent ainsi une sorte de « monarchie de droit divin », alors que les Sunnites étaient partisans d’un choix communautaire par l’élection du dirigeant des croyants. Rushdie, dans son ouvrage, ne faisait nullement acte d’athéisme mais, en bon musulman, optait pour une orientation religieuse moderne en se servant de l’humour pour ramener le Prophète à sa dimension humaine et ne pas entrer dans une dérive manichéenne ou chrétienne d’un Dieu double par prophète interposé. En fait une démarche à un retour au monothéisme absolu par une baisse de l’importance de l’humain au profit du divin. Il convient là de faire preuve de discernement entre ce qui relève de l’attentat ou du résultat de querelles internes à une croyance, tout en condamnant l’acte en lui-même en tant que tel et en laissant faire son travail à la justice ou à la psychiatrie. Mais aussi d’échapper à la manipulation qui fait qu’un acte pris dans sa banalité criminelle ou pathologique est récupéré à des fins politiques en utilisant la légitime protestation contre l’acte lui-même.

 La défense contre une religion impérialiste et conquérante, quelle que soit, serait justifiée si elle n’était que l’expression d’un pouvoir lié à une foi qui serait la représentation incontournable de la « Vérité » à imposer à l’univers entier. Ces religions, souvent monothéistes, (« catholiques » au sens universel du terme), nous en connaissons bien entendu l’histoire et les méfaits ; parfois copiées par des idéologies politiques sensées les combattre : les « internationales » amenant le bonheur des peuples nous donnent froid dans le dos rien qu’à y penser !

Mais l’essence de la croyance religieuse ne se borne pas seulement à sa démonstration de puissance, précisément parce que, fondamentalement, elle est la traduction de la fragilité et de l’angoisse de l’homme. Pour la psychanalyse, elle en est même le fondement essentiel : contrairement aux animaux, l’enfant a besoin de bénéficier de la protection des adultes durant de nombreuses années pour faire face à la réalité d’une nature hostile. L’image du père et de la mère pour l’enfant, inconsciemment, vont devenir un facteur de sécurité qu’il reproduira devenu adulte pour faire face à l’angoisse de son insécurité fondamentale. Sigmund Freud écrit (1) : « Nous le savons déjà : l’impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d’être protégé-protégé en étant aimé-besoin auquel le père a satisfait ; la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l’homme s’est cramponné à un père, à un père cette fois plus puissant. L’angoisse humaine en face des dangers de la vie s’apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine ». Pour Freud, la religion est le remplacement d’une névrose individuelle par une névrose collective. Nous comprenons donc que l’attaque de la croyance religieuse de quelqu’un va déclencher chez le sujet une angoisse et une insécurité insupportable qui va le conduire à la violence comme si il était attaqué lui-même. Le « droit au blasphème » est vécu, dès lors, comme un acte théologique secondaire, mais ressenti, en priorité comme une agression contre le Père protecteur et donc l’angoisse mortifère de redevenir l’enfant sans protections face à un monde hostile. La terreur inconsciente du sujet ne tarde pas à se transformer à coup sûr en violence absolue de type paranoïaque.

Pour nous, Francs-Maçons, le fameux « droit au blasphème » ne peut que nous poser problème et nous sommes surpris que certains chez nous s’en réclament. Qui plus est, cela est passéiste et relève de l’humour : nous voilà replongés dans les arcanes « laïcardes »de la troisième République où il était suspect de ne pas être un bon républicain si on n’avait pas prononcé quelques vulgarités sur Dieu, la vierge Marie, le Pape et les curés !

La Franc-Maçonnerie est, avant tout, un lieu diversifié qui en fait sa richesse par l’acceptation de l’altérité fondamentale de la Soeur ou du Frère. Ce qui signifie que je vais le ou la rencontrer, non dans la recherche d’un accord commun qui serait une sorte de catéchisme, mais dans le plaisir de la différence. C’est là, où il est bon de nous rappeler certains passages de la « Loge-Mère » de Kipling :

« Nous n’osions pas faire de banquets (de peur d’enfreindre la règle de caste de certains Frères)

Et nous causions à cœur ouvert de religions et d’autres choses.

Chacun de nous se rapportant au Dieu qu’il connaissait le mieux.

L’un après l’autre, les Frères prenaient la parole :

Aucun ne s’agitait.

L’on se séparait à l’aurore, quand s’éveillaient les perroquets.

Comme après tant de paroles

Nous nous en revenions à cheval

Mahomet, Dieu et Shiva

Jouaient étrangement à cache-cache dans nos têtes…

Mais combien je voudrais les revoir tous

Ceux de ma Loge-Mère, là-bas ! »

Cet espèce de paradis perdu qu’évoque Kipling n’est pas seulement exotique, il est aussi et avant tout celui de la tolérance et du respect de l’autre dans sa différence fondamentale…

                                             NOTES

– (1) Freud Sigmund : L’avenir d’une illusion. Paris. PUF. 1971. (Page 43).

2 Commentaires

  1. J’ai beaucoup d’admiration pour Rudyard KIPLING qui était une vrai Frère mais de son temps et peut-être dans la filiation je m’étonne de la condamnation sans nuance du droit au blasphème.
    Qu’est ce qu’un blasphème ? c’est une remarque qui ne plait pas à un fanatique (quel qu’il soit, religieux ou politique .. voir maçon !!) qui n’attend que ce prétexte pour se lancer à l’attaque.
    Je pense que le droit au blasphème n’a pas de sens on doit dire liberté d’expression

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Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

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