ven 23 février 2024 - 01:02

Pour que vive la langue de Molière

Notre Larousse nous le dit : La franc-maçonnerie est une association ésotérique et initiatique, à caractère philosophique et progressiste, qui se consacre à l’amélioration de la condition humaine et à la recherche de la vérité…

…La vérité est cachée au fond d’un puits profond, dit Démocrite, le philosophe grec antique. Mais, soyons espiègles un instant : comme la nature, les francs-maçons et les franc-maçonnes qui composent cette organisation ne supportent pas le vide. Alors, pour faire image, ils, elles deviennent des vases – qui plus est, communicants pour le remplir. Et ils, elles cherchent effectivement parce que, assujettis comme tous les êtres humains au pourquoi fondamental, ils ont besoin de comprendre. Alors, sans mentir intentionnellement pour autant ils, elles se racontent des histoires, par FICTIONS interposées.

 Quand l’arc de cercle fait sens

Les rites et les allégories, les mythes et les légendes, les fables et les symboles : ce monde fictionnel, n’est donc pas en soi un déploiement de mensonges, mais n’est pas non plus l’expression de cette Vérité. Le socle de la franc-maçonnerie constitué par la représentation de la mort de l’architecte Hiram, assassiné par les trois mauvais Compagnons – chacun d’eux figurant un défaut – est à la fois un signifiant et un signifié : il a une raison et veut dire quelque chose. Parce que maçons et maçonnes, à leur pourquoi, précisément, demandent une réponse.

Qui dit existence humaine dit parcours, à la manière d’un javelot : propulsé par le ventre maternel, elle suit un arc de cercle pendant un temps donné, avant de se ficher en terre. Ce trajet se veut à la fois directionnel et explicatif : il se nomme le SENS, qui se déploie précisément en multiples sens. La franc-maçonnerie les suggère au gré de sa symbolique, largement extraite de la Bible, cet ouvrage collectif de référence, gorgé de mille ans d’aventures individuelles et tribales, de rencontres et d’alliances, de fureurs et d’horreurs, de joies et de peines, de haines et d’amours.

Bref un grand livre d’histoires, de témoignages grandioses de la foi monothéiste, sorti d’un petit pays, de l’Orient antique, Canaan, situé entre l’Egypte et la Mésopotamie. Un lieu de passage, à la fois champ de batailles et carrefour de civilisations.

 Notre raison de vivre

C’est clair, nous avons besoin de récits pour vivre. Et de ce « sens » qui en ressort, en même temps, boussole et dictionnaire. En se redressant, l’hominidé est lentement devenu Homo Sapiens. Celui qui sait et soi-disant sage. Au fil du temps, la station debout a élargi sa vue et son idéation, dégagé son larynx et ses cordes vocales ont progressivement mieux vibré jusqu’à transformer ses cris en onomatopées. Puis de nature en culture, s’est développé son intellect, sa voix s’est modulée, a formé et exprimé un langage, détachés en mots.

Que ferions-nous, ces Hommes devenus, sans la parole qui nous permet de prononcer des vocables afin d’exprimer nos pensées, désigner les composants de notre environnement et échanger avec nos semblables ? Le passé existe parce que nous en parlons, le présent parce que nous le vivons dans notre chair et le futur parce que nous l’imaginons. De la sorte, c’est bien grâce aux mots que nous donnons ce fameux sens à notre vie, autrement dit que nous y trouvons notre raison de vivre !

Nous sommes donc reliés au monde par la grande chaine du langage. Or, au siècle de l’avion supersonique, des trains à grande vitesse, d’une médecine et d’une chirurgie de pointe devenues « ambulatoires », du repas- sandwich et des outils informatiques qui nous « instantanisent », cette vie express ne nous suffit pas ! Nous avons tendance – pour gagner encore du temps ! – à « raccourcir », voire à supprimer nos indispensables « mots de liaison » du quotidien, tels que « bonjour, bonsoir, pardon, merci, au revoir ». Ces clés sacrées, en disparaissant, empêchent notre ouverture, coupent notre lien à l’autre. Jusqu’à le nier. Un triste constat de désocialisation, déjà fait dans d’autres articles.

Un pied de nez à l’horloge

Certes, à l’époque de la plume « Sergent major » et de l’encre violette dans l’encrier de nos pupitres, le temps était sans doute un luxe ! Notre belle langue française, a fait transpirer les plus anciens d’entre nous, sur les bancs de l’école. Entre autres, les longues descriptions balzaciennes dans nos livres alourdissaient à la fois nos cartables et nos esprits. Et elles nous entraînaient sur nos cahiers quadrillés, par tentatives d’imitation, dans des « rédactions » dont les hasardeux subjonctifs (et les fautes d’orthographe !) demandaient des heures de corrections, à l’encre rouge, de nos braves instituteurs ! Un nom à mes yeux prestigieux que ne remplace pas la sèche appellation « professeur des écoles ». Avec les abondantes formules ampoulées et fleuries du XVIIIème siècle de nos rituels maçonniques – véritable pied de nez à l’horloge – ne profitons-nous lors des tenues avec quelque bonheur, de ce temps retrouvé ?!

Sans nous laisser piéger par ces titres tout de même quelque peu « ronflants » hérités des Lumières et qualifiant nos fonctions dans l’exercice de l’Art Royal, cette école de pensée qui nous réunit, prolonge celle de notre enfance. Elle est ainsi enrichissante parce qu’elle entretient en nous la valeur des mots tant ceux d’hier que ceux d’aujourd’hui qui épaississent notre dictionnaire, cette deuxième Bible, profane en l’occurrence. Lorsque la parole circule en loge, par le système régulateur de la triangulation, nous pouvons mieux apprécier ce « temps étiré » même s’il n’est que de quelques secondes : il nous permet, par une « gymnastique mentale » certes rapide, d’ordonner un phrasé construit. Parfois préférable à un jaillissement spontané, par définition désordonné et irréfléchi !

Cette circulation verbale me renvoie au « pas de côté » du Compagnon, si souvent interprété comme une désobéissance alors qu’il indique aussi et surtout un évitement. Pour faire image, celui du « passeur de pierres » faisant un prudent écart pour éviter un obstacle, par exemple un outil tombé, sur la fragile planche d’échafaudage de la cathédrale en construction, au-dessus du vide ! S’écarter, c’est dans ce cas ralentir sa marche, mais c’est parfois sauver une vie !

Il en est de même avec les mots : les vocables inappropriés sont les épines du langage. Les mots sont des caresses ou des projectiles perforants !

Les mots du philosophe

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Cette judicieuse citation, maintenant rabâchée dans la littérature et les magazines est du philosophe Brice Parain (1897-1941). Albert Camus – à qui on l’attribue par erreur ou facilité – l’a simplement reprise (en citant sa source) dans un compte-rendu de l’ouvrage de son collègue (Recherche sur la nature et la fonction du langage – in « Poésie 44, n°17, page 22, Editions Gallimard).

Camus a écrit exactement : « L’idée profonde de Parain, est une idée d’honnêteté : la critique du langage ne peut éluder ce fait que nos paroles nous engagent et que nous devons leur être fidèles. Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde. Et justement la grande misère humaine qui a longtemps poursuivi Parain et qui lui a inspiré des accents si émouvants, c’est le mensonge ». La citation a ensuite été déformée au fil des reproductions : le passage « Mal nommer un objet » est devenu « Mal nommer les choses ». Mais le sens demeure intact.

Ce que parler veut dire

Ce n’est pas le cas de l’adjectif « Narratif » qui a perdu le sien en remplaçant maintenant le mot « discours ». A tout bout de champ, il est question de « NARRATIF » pour citer le contenu de l’intervention verbale d’une personnalité ! Le propre du langage n’est pourtant pas pour un locuteur quel qu’il soit, de céder à un snobisme permettant d’apparaître « chic et instruit », avec un vocabulaire inédit mais de se faire bien entendre et comprendre du plus grand nombre !

Autre curiosité langagière, le mot « CHALLENGE » : il a traversé la Manche vers la Grande Bretagne au XIIème siècle avec l’orthographe « Chalenge » (signifiant alors en vieux français : défi, chicane). Il y a pris deux « l » pour retraverser en volant vers nous. Et ce mot CHALLENGE, qui n’avait rien demandé et totalement déformé, se prononce maintenant qu’il est anglicisé au quotidien sur notre sol : « TCHALINGE » avec le sens « d’entreprise difficile dans laquelle on se lance pour gagner ». C’est fou le nombre de TCHALINGES que les gens ont à relever et qu’ils clament aux micros des radios et télévisions !

Entre autres, les prochains Jeux Olympiques de 2024 à Paris sont un vrai TCHALINGE, où, espérons-le, brillera la France de tout son éclat ! Elle en sortira peut-être avec nombre de médailles lesquelles en même temps, feront un vainqueur du mot CHALLENGE qui reprendra sa place et sa prononciation d’origine. A la française !

Une ville pour une langue

Mais ne désespérons pas du coq gaulois, symbole de la France (et qui se rappelle à nous la crète haute dans le Cabinet de réflexion). L’usage du Franglais et autre Globisch ne devrait plus passer (ou moins en tout cas !) et supplanter sournoisement notre belle langue de Molière. N’est-elle pas abimée en permanence par les incursions anglo-saxonnes, à type d’expressions et d’interjections diverses, jusque dans nos rangs ?!

En effet, événement nouveau et mémorable qui peut avoir une suite bénéfique : Le 30 octobre dernier, notre Président de la République s’est souvenu en se rendant au Château de Villers Cotterêts (Département de l’Aisne dans les Hauts de France) qu’en octobre 1539 – il y a donc 484 ans – François 1er a décidé par Ordonnance que tous les actes juridiques soient rédigés en Français. Il a fait du même coup de cette ville (où est né Alexandre Dumas) la Cité de la langue française. Confirmation vient d’en être faite puisque Villers Cotterêts est désormais déclarée « Cité internationale de la langue française » ! Il était tout de même temps de s’en souvenir. Et d’agir !

 « Bien nommer les choses, c’est ajouter au bonheur du monde ! » pourrait donc écrire aujourd’hui Brice Parain. Ce que confirmerait bien sûr Albert Camus par un éclatant : Vive la langue française ! Souhaitons, en cette fin d’année et à l’aube de la nouvelle, que celle-ci devienne aussi « la langue de la diplomatie » en France et sur toute la planète !

1 COMMENTAIRE

  1. Bravo et merci pour cet travail.
    Il est également agaçant d’entendre des intervenants qui lors d’un discours prononce un mot en anglais et le retraduisent aussitôt en Français…..! Et parfois c’est l’inverse, ils expliquent en français pour retraduire aussitôt un ou deux mot en Anglais……!

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Gilbert Garibal
Gilbert Garibal
Gilbert Garibal, docteur en philosophie, psychosociologue et ancien psychanalyste en milieu hospitalier, est spécialisé dans l'écriture d'ouvrages pratiques sur le développement personnel, les faits de société et la franc-maçonnerie ( parus, entre autres, chez Marabout, Hachette, De Vecchi, Dangles, Dervy, Grancher, Numérilivre, Cosmogone), Il a écrit une trentaine d’ouvrages dont une quinzaine sur la franc-maçonnerie. Ses deux livres maçonniques récents sont : Une traversée de l’Art Royal ( Numérilivre - 2022) et La Franc-maçonnerie, une école de vie à découvrir (Cosmogone-2023).

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