Le Testament d’un blogueur franc-maçon ou l’amertume élevée au rang de magistère

Il arrive qu’un petit livre dise beaucoup moins sur son sujet que sur son auteur. Avec Le Testament d’un blogueur franc-maçon, Jiri Pragman ne nous lègue ni doctrine du discernement, ni pensée profonde du numérique maçonnique, ni méthode pour habiter le monde nouveau. Il nous laisse surtout l’impression d’une fatigue d’ego devenue produit Kindle, d’une irritation personnelle vendue comme bilan d’époque, d’un surplomb lassé qui regarde la parole des autres avec cette vieille crispation des gardiens qui sentent leur guérite vaciller.

Dès l’abord, il faut nommer l’objet pour ce qu’il est

Jean-Laurent Turbet, qui n’était pourtant pas hostile à Jiri Pragman, écrivait en 2014 qu’il s’agissait moins d’un livre que d’un « long article payant de blog » de 19 pages, lisible en un bon quart d’heure. Tout est déjà là. Non seulement la brièveté de l’ensemble, mais surtout sa nature véritable. Nous ne sommes pas devant une œuvre, encore moins devant un testament au sens noble du terme. Nous sommes devant une humeur reliée par un titre ambitieux, devant une lassitude personnelle conditionnée en petit objet numérique.

Le titre promet beaucoup

Un testament suppose une transmission, une décantation, une parole dernière qui ne soit pas seulement lasse, mais claire, haute, utile.

Or ce texte transmet fort peu

Il ne donne ni outils solides, ni profondeur symbolique, ni intelligence neuve de la mutation numérique.

Il règle des comptes avec son temps, avec ses successeurs, avec le brouhaha qu’il a contribué lui-même à faire advenir. Ce n’est pas la voix d’un veilleur qui lègue une lampe. C’est celle d’un ancien guichetier du commentaire maçonnique qui supporte mal que les portes s’ouvrent sans lui.

Source J-L TURBET

Notre très cher Frère Jean-Laurent Turbet, avec sa générosité coutumière, relevait déjà chez Pragman un côté « donneur de leçon ». Il croyait encore qu’un peu d’humour suffisait à dissiper cette raideur. Avec le recul, cette indulgence paraît presque tendre. Car ce travers n’est pas ici un détail de caractère. C’est la substance même du livret.

Jiri Pragman ne pense pas la blogosphère maçonnique. Il la sermonne. Il ne médite pas sur la parole exposée. Il distribue les blâmes.

Il ne cherche pas la juste mesure entre discrétion, liberté, transmission et visibilité. Il reprend sa place favorite, celle du surveillant irrité qui confond aisément vigilance et supériorité.

Le plus ennuyeux est que cette posture n’est pas compensée par une grande écriture ni par une architecture intellectuelle forte

Il n’y a guère de souffle, guère de profondeur historique, guère d’intuition initiatique. Le numérique maçonnique aurait mérité mieux. Il aurait fallu interroger ce que devient la parole de l’initié lorsqu’elle entre dans le règne de la vitesse, comment la discrétion se distingue du silence, comment l’archive numérique modifie la mémoire, comment la fraternité résiste ou non à l’économie de l’instant. Rien de cela n’est véritablement travaillé. Le texte reste à hauteur d’agacement. Il voit les mauvais usages, mais ne les transfigure jamais en pensée.

Il y a là un paradoxe assez cruel

L’homme qui prétend mettre de l’ordre dans l’univers maçonnique en ligne paraît surtout incapable d’accepter que la parole maçonnique soit devenue multiple, désordonnée, parfois médiocre, certes, mais vivante.

Ce qui le heurte ne semble pas seulement être la bassesse de certains contenus. C’est aussi la perte de son ancien monopole symbolique. Il y avait naguère un centre, une voix, une plaque tournante. Désormais il y a des flux, des blogs, des réseaux, des amateurs, des excès, des maladresses, des prises de parole concurrentes. Le Testament ressemble alors moins à un acte de lucidité qu’à la protestation d’un ancien douanier du sens.

Le plus sévère, au fond, n’est donc pas de dire que ce texte est faible

C’est de constater qu’il se croit profond. Il se présente comme une parole d’expérience alors qu’il n’offre souvent qu’un pli d’amertume. Il veut donner des leçons d’éthique numérique, mais il révèle surtout une difficulté à quitter la posture du juge. Il prétend nommer le chaos, mais son principal désordre est intérieur. Et lorsqu’un auteur n’a plus grand-chose à transmettre, il finit souvent par transformer sa fatigue en doctrine et son irritation en hauteur.

Le Testament d’un blogueur franc-maçon n’est pas un legs. C’est un rétrécissement

Ce n’est pas le livre d’un passeur, mais le soupir d’un censeur fatigué

Jean-Laurent Turbet y voyait encore la mélancolie un peu sévère d’un travailleur lassé. Nous y lisons aujourd’hui quelque chose de plus nu. La difficulté, pour Jiri Pragman, à supporter que le monde maçonnique parle sans lui, autrement que lui, et parfois contre lui. Il voulait laisser une dernière parole. Il laisse surtout l’empreinte d’un magistère froissé.

Le testament d’un blogueur franc-maçon 

Jiri PragmanÉditions du Golem, 2013, format Kindle 0,89 €

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