mer 27 octobre 2021 - 12:10

L’impasse et pas l’autre

On aurait pu croire que l’universalité idéale voulue par la Franc-Maçonnerie aurait échappé aux discriminations. Et pourtant !

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’«intersectionnalité» [1]…(comme dans les mystères d’Éleusis[2]) fut une nette caractéristique de la Franc-Maçonnerie.

Au  siècle des Lumières marqué par un engouement sans borne pour la physiognomonie, on estime que l’anormalité physique reflète l’anormalité morale. Cette croyance a pour elle la force de la tradition, car dès l’antiquité classique l’anormalité physique est interprétée en ce sens.

Concernant les maçons opératifs, la plus vieille mention des interdits physiques se trouve dans l’article 5 du  Manuscrit Régius (environ 1390) : L’apprenti doit être de naissance légitime. Le maître ne doit, en aucun cas prendre un apprenti qui soit difforme ; cela signifie qu’il doit avoir ses membres entiers. Pour le métier ce serait une honte d’engager un bancal, un boiteux, un invalide au sang impur, ce serait préjudiciable. The old Constitutions Belonging to the Ancient and Honourable Society of Free and Accepted Masons de 1722 utilisent une expression très générale pour autoriser l’entrée d’un nouveau membre «able body», «corps capable». On retrouve plus de détails dans des textes postérieurs comme en 1736 dans les Constitutions hollandaises.

Dans l’édition révisée des Constitutions de 1738, Anderson a modifié le texte de la troisième Obligation ainsi : «Les Hommes faits Maçons doivent lire Nés libres (ou non Serfs) d’âge mûr et de bonne Réputation, robustes et sains, sans déformation ni mutilation au moment de leur admission. Mais ni Femme, ni eunuque

En 1756, la Grande Loge des Anciens, rivale récente de la première Grande Loge d’Angleterre, promulgue, sous la plume de son secrétaire général Laurence Dermott, ses propres constitutions sous le titre d’Ahiman Rezon  définissant un franc-maçon au troisième devoir (des loges) de la sorte : «Les hommes admis parmi les francs-maçons doivent être nés libres (ou hors servage), d’âge mûr, de bonne renommée ; sains de corps, sans difformité des membres au moment de leur admission ; on n’admet ni femme ni eunuque».  Cela n’est pas sans rappeler le verset 2 du chapitre 23 du Deutéronome : «Celui qui a les génitoires écrasés ou mutilés ne sera pas admis dans l’assemblée du Seigneur.»

Pratiquement, cette règle se traduira au XIXe siècle par la proscription normative des « sept B » : bâtards, bègues, bigles, borgnes, boiteux; bossus, bougres (sodomites).

Dans la pratique de l’Art royal, les ateliers maçonniques du XVIIIe siècle estiment tout autant que le Grand Architecte ne saurait être que le dieu des chrétiens et la religion universelle celle du Christ. La conséquence est immédiate, la porte du temple, que laissaient théoriquement largement ouverte les Constitutions, se referme devant les musulmans. Lorsque le chevalier Pierre de Sicard fonde L’Union des Cœurs à l’Orient de Liège, il prend soin de préciser en l’article VI des Règlements de la loge que «le temple est interdit aux Juifs, Mahométans et Goths et autres qui ont la circoncision pour baptême» – exemple d’association entre altérité religieuse et altérité physique.

L’atelier L’Anglaise de Bordeaux, soucieux de s’afficher comme le champion de l’orthodoxie maçonnique, dénonce à la même époque et avec la même vigueur la corruption de la communauté fraternelle par les comédiens, les jongleurs et les juifs. À Londres, la «première référence clairement établie d’un franc-maçon spéculatif juif» remonte à 1732. La vigilance des ateliers métropolitains à l’égard du juif qui pourrait s’introduire dans le temple maçonnique et le profaner trouve son pendant colonial, dans l’obsession des blancs à maintenir les hommes de couleur à bonne distance[3]. Si la Société des Amis des Noirs compte parmi ses membres nombre de francs-maçons, elle ne peut guère empêcher la dérive venue des colonies, cette obsession des Blancs à ne pas accepter Noirs et mulâtres. Quant aux juifs, ils ne peuvent espérer intégrer la Franc-Maçonnerie s’ils ne renoncent en préalable à leur religion.

Juifs, Nègres et musulmans sont devenus «l’Autre absolu» au moment même où francs-maçons catholiques et francs-maçons protestants ont difficulté à dialoguer dans la sérénité. On peut remarquer à cette époque que les juifs font aussi l’objet d’un rejet : à Marseille, la loge de La Parfaite Sincérité stipule dans l’article 12 de ses Statuts et Règlement que «tous profanes qui auraient le malheur d’être juifs, nègres, ou mahométans ne doivent point être proposés». Trois  ans plus tôt, le 20 mai 1764, la loge toulousaine de  La Parfaite Amitié  avait déjà décidé «de ne pas recevoir les juifs dans la loge»[4].

Les Constitutions d’Anderson (1723), en interdisant aux femmes l’admission en Franc-Maçonnerie, instituent de jure une situation de facto. Au début du XVIIIe siècle, l’instruction, le pouvoir, la représentativité étaient uniquement masculins et l’on doutait encore à cette époque qu’une femme puisse avoir une âme. En fait, elle était considérée comme légalement mineure, donc non libre de l’autorité de leur père ou mari. Alors comment imaginer une femme en Franc-Maçonnerie ! Pourtant, si les francs-maçons étaient les continuateurs des guildes de bâtisseurs, l’existence de femmes est attestée dans les corporations médiévales de bâtisseurs à Paris en 1292 ! Toutefois, quelques rares femmes surprirent «les  secrets» et furent invitées à prêter les serments, plutôt qu’elles ne furent initiées[5].

En 1929, la Grande Loge Unie d’Angleterre édicta ses Principes de base qui sont toujours en application parmi lesquels apparaît très nettement la séparation homme/femme : «que les membres de la Grande Loge et des Loges individuelles soient exclusivement des hommes, et qu’aucune Grande Loge ne doit avoir quelque relation maçonnique que ce soit avec des Loges mixtes ou des obédiences qui acceptent des femmes parmi leurs membres.»

Juiverie et féminisme social sont étonnamment associés par le même mépris fielleux dans un article d’avril 1942, signé Jean Marquès-Rivière, paru dans la revue Les Documents maçonniques. Parlant de la Maçonnerie d’adoption, il écrivait : «Les Loges féminines étaient devenues surtout des centres de ralliement d’institutrices sectaires en mal d’avancement, des sages-femmes en  quête de clientes et d’avocates en instance de dossiers. Ajoutons-y la coloration  habituelle des Loges maçonniques, cet élément juif qui devint le soutien, l’inspirateur et le ferment de la maçonnerie… Le nombre des sœurs Lévy, Cohen,..,  ces Rébecca possédaient les postes de direction, les leviers de commandes des Loges d’adoption.» 

Aujourd’hui, peut-on penser qu’il n’y a plus de discrimination dans la Franc-Maçonnerie ?

Si certains soulèvent encore le problème démagogique profane de la mixité des Loges, pour ma part, avec Charles Arambourou[6] : «je réclame sur le plan du droit la possibilité pour toute Obédience de tenir le fait de l’identité sexuelle comme suffisamment déterminante pour choisir la non-mixité. Je le réclame avec d’autant plus de force que ce que je nomme une particularité déterminante n’établit en rien une discrimination puisque, encore une fois, de nombreuses obédiences proposent aussi un type de sociabilité mixte [ou féminin]».

C’est bien là la Franc-Maçonnerie d’aujourd’hui, puisque, quelle que soit sa différence, tout postulant peut trouver des Loges maçonniques qui accepteraient de l’accueillir, sous réserve de respecter et d’affirmer leur liberté à se retrouver dans les conditions qu’elles souhaitent.

Les «woke» vont-ils vouloir supprimer la Franc-Maçonnerie pour son passé ?


[1]  Yves Hivert-Messeca  dans sa conférence au Musée du Louvre, 2017 Succès de l’art Royal et limites de la fraternité universelle aborde les exclusions suivantes : les pauvres et les paysans, les femmes, les exclus raciaux, les Juifs, Les musulmans, les esclaves, les noirs & sang mêlés, les exclus physiques, les artistes et musiciens, les homosexuels, les libertins et athées.

[2] À Éleusis, bien que réservée à l’origine aux Athéniens, l’initiation s’ouvre, après les Guerres médiques, aux Grecs et aux femmes, puis, à l’époque romaine, aux «barbares» que sont notamment les Romains. Seuls les esclaves (et encore…), les hétaïres ou concubines qui offraient des services sexuels, les meurtriers, les voleurs et tous ceux qui étaient frappés de souillures, de conspiration ou de trahison en étaient exclus. Pour être initié, il fallait donc être libre et de bonnes mœurs : lors de la proclamation initiale, on demandait aux futurs mystes la «pureté des mains et de l’âme», ainsi que la qualité d’hommes civilisés, une qualité attestée au départ par le statut d’homme libre, puis par le langage – qui prouvait qu’on savait parler grec  (Claire Reggio, La Franc-Maçonnerie héritière des cultes à mystères ?)

[3] (Extraits du texte de Pierre-Yves Beaurepaire, Études Fraternité universelle et pratiques discriminatoires dans la Franc-Maçonnerie  des Lumières, Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 44 N°2, Avril-juin 1997. pp. 195-212 sur : persee.fr/docAsPDF/rhmc_0048-8003_1997_num_44_2_1861.pdf)

[4] Pierre-Yves Beaurepaire, L’exclusion des Juifs du temple de la fraternité maçonnique au siècle des Lumières

[5] cf. Élisabeth Aldworth née Saint Léger : irishmasonichistory.com/elizabeth-aldworth-st-leger-the-lady-freemason.html

[6] Débat : Sur la non-admission des femmes au Grand Orient de France (II), à propos de quelques tartufferies progressistes, par.5, La loge mixte, un autre type de sociabilité : mezetulle.net/article-36372977.html

Solange Sudarskis
Maître de conférence honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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