dim 26 septembre 2021 - 09:09

Pavillon jaune

Je voulais aller en Loge hier, mais en raison des circonstances, les obédiences ont du fermer leurs locaux (de même que les musées et théâtres du centre de Paris, sur rive droite) en raison des éventuels débordement de la manifestation dite des «Gilets jaunes». Je ne crois pas utile de revenir sur les débordements de ces événements prétendument inédits. Plusieurs morts et plusieurs centaines de blessés, des actes de violence et même des incendies… Bref, un avant-goût de révolution, mais aussi de quelque chose de plus noir.

J’aimerais partager une analyse, qui n’engage bien évidemment que moi (et qui me vaudra sûrement de me faire encore des amis).
Le mouvement serait né sur ces fichus réseaux sociaux, du ras-le-bol de quelques-uns qui se sentent (sûrement à juste titre) étouffés par l’augmentation des taxes sur le diésel et qui pour manifester leur colère, ont décidé de bloquer les routes, du moins les ronds-points sur différents axes routiers. Soit. On appréciera la logique: l’essence est trop chère, donc bloquons les automobilistes. Hum, il y a quelque chose qui m’échappe, mais soit.
Nous nous sommes bien évidemment fait bloquer ma compagne et moi sur la route. La gamine qui nous a arraisonnés (car c’en était une, vu que j’aurais pu être son père) nous a reproché de ne pas arborer le gilet jaune. Soit. Mais au nom de qui ou de quoi peut-on se permettre de bloquer un rond-point? Pour qui se prennent ces gens, dont l’action grotesque n’aura pas d’autre effet que de nuire à d’autres citoyens qui font ce qu’ils peuvent pour s’en sortir? 
Par ailleurs, j’ai appris que dans la région de mes parents, certains manifestants réclameraient, je cite, une «contribution volontaire» à leur mouvement. Du racket? Quelle mauvaise foi! Plutôt un genre de péage indépendant, en fait. J’espère que ce n’est qu’une rumeur, sinon, la situation serait très grave. Certes moins grave que les incendies. Mettre le feu n’est pas un acte anodin, loin de là, et en dit long sur la mentalité des gilets jaunes.

Donc, nous avons un mouvement sans leader connu, né spontanément sur les réseaux sociaux de gens très mécontents qui bloquent la liberté de circuler au nom de leur ressentiment ou de leur colère. Le problème est que sans leader, il n’y a pas de responsable, ni de responsabilité. Donc, du point de vue de la philosophie, les «casseurs» arborant un gilet jaune sont donc assimilables au mouvement des gilets jaunes. Non, ce n’est pas une tautologie. Le fait qu’il y ait dilution de la responsabilité porte la responsabilité sur chacun des membres. Et comme il n’y a pas de responsabilité, il n’y a personne avec qui dialoguer… Pas pratique, n’est-ce pas?
Certes, les personnes interrogées par les journalistes condamnent bien ces violences, et sont présentées comme de braves gens. Interrogeons Freud, et sa Psychologie des Masses et analyse du Moi. En très gros, des braves gens mis ensemble peuvent rentrer dans un délire collectif et faire des choses que leur surmoi (NB: Freud n’avait pas encore défini le surmoi à cette époque) réprouve, parce que la responsabilité est diluée. Tiens, tiens, c’est intéressant, ça. Allons donc plus loin: le savant Boris Cyrulnik expliquait dans De chair et d’âme sensiblement la même chose, avec des arguments de neurologie. Un individu plein de ressentiment entre dans la masse, et partage son ressentiment avec les autres, qui sont dans le même cas. Le ressentiment entre dans un phénomène d’auto-entretien, très valorisant pour les individus constituant la masse. Avec la dilution de la responsabilité, leur surmoi s’effondre et ils se retrouvent à exprimer leur pulsion de mort ou à croire les rumeurs les plus folles qui les confortent dans leur position de victime. Il y a déjà eu des phénomènes similaires à travers l’Histoire, comme le lynchage atroce d’Alain de Moneys, à Hautefaye (en Dordogne), dont l’histoire est racontée par Jean Teulé.

Comme les raisins, la colère a sûrement ses raisons. Et je crains qu’elles ne manquent pas: baisse du niveau de vie, insertion toujours plus dure dans le monde professionnel, exacerbation de la violence, à tous les niveaux, et fiscalité lourde pour les classes moyennes et populaires. Les inégalités s’accroissent, au point que certains polémistes voient en la France un futur pays du Tiers-monde. Diagnostic excessif, mais selon les lieux, on peut se poser la question…
Il devient en effet très difficile de se faire soigner à l’hôpital, l’école est en crise grave -en fait, elle l’a toujours été, mais suite à l’indiscrétion d’un élève, ça se sait officiellement. 
On évoque le durcissement de la société, surtout en partie urbaine, alors que le lien social se résume de plus en plus à une relation marchande, telle que celle, très pratique mais ô combien déshumanisée établie par le service «Lulu dans ma Rue», à Paris.

Pour en revenir au Gilets Jaunes, si je devais résumer en deux mots, je parlerais d’injonction paradoxale. Et c’est un phénomène particulièrement destructeur.
Ainsi, on demande à ceux qui n’ont pas le choix de ne pas utiliser leur voiture, on les sanctionne financièrement s’ils le font (on lira à ce propos le scandale du malus écologique) dans un pays qui a fait le choix du tout automobile il y a une quarantaine d’années, donc sans infrastructure de transport suffisamment dense et adaptée aux besoins de la population. Infrastructure qui tend à se dégrader faute d’entretien, voire à fermer pour raisons d’économie… Le ressentiment face à cette violence est réel, mesurable, et la colère compréhensible.
Et pourtant, quelque chose ne va pas avec ce mouvement. Dans la forme et dans le fond.

Dans la forme, faire adhérer des gens quasiment de force et qui n’ont rien à voir avec un mouvement au dit mouvement, ça porte un nom. La violence. Celle-ci est omniprésente en ce moment. Par exemple, violence des plus riches, qui par le biais de la fraude fiscale, ne paient pas l’impôt, avec la complicité de la caste au pouvoir. Violence de l’administration qui compense un manque à gagner sous couvert de taxe pour l’écologie. Violence sociale aussi, puisque de plus en plus de concitoyens ont du mal à joindre les deux bouts et en ont assez de voir augmenter impôts, charges, taxes ou CSG. Violence d’état contre les collectivités, dont les budgets baissent régulièrement, en dépit des paroles des caciques de Bercy. Je ne parlerai même pas des violences faites aux femmes. Donc, une violence de classe dominante sur les autres classes. Et comme toute action entraîne réaction, cela implique donc la violence de la réponse attribuée au peuple: ce mouvement sans réel leader, sans réels idéaux, mais sur lequel planent des ombres politiques aux idéologies rances.
On aurait juste des gens préoccupés par le prix du litre du diésel et qui s’indignent en prétendant vouloir bloquer le pays et donc la libre circulation des citoyens. Le problème, c’est que, bloquer la circulation, c’est un délit, passible de prison. Donc, si l’on suit la loi stricto sensu, ces gens sont des délinquants, non? Et puis, les usagers de la route subissent aussi la hausse du diésel. Un blocage est tout simplement absurde. Je ne reviendrai pas sur les violences urbaines, qui nuisent au tourisme et aux commerçants ou employés, qui souffrent aussi, mine de rien.
Ceci dit, tout ce petit monde se trompe de combat. Si le diésel augmente, c’est que l’Etat a besoin d’argent pour tenter de faire tourner les infrastructures, telles que les hôpitaux, les dernières lignes de train, les écoles. Et l’argent manque. Pourquoi? La réponse se trouve dans un rapport parlementaire, celui rédigé par le sénateur Eric Bocquet (https://www.senat.fr/notice-rapport/2013/r13-087-1-notice.html), qui parle de fraude fiscale. La fraude fiscale coûte à la collectivité 60 à 80 milliards d’Euros par an. Oui, 60 multipliés par 10 élevé à la puissance 9. Ca en fait, des investissements et de l’entretien. Voilà une bonne raison de s’indigner, non?

Même si cette violence, je la subis tous les jours en tant que fonctionnaire (en effet, on nous a augmenté le point d’indice au détriment des primes, mais aussi les impôts, ce qui fait qu’en fait d’augmentation, nous avons subi plutôt une diminution…) et en tant que citoyen quand je vois nos services publics se dégrader lentement, même si je ressens cette colère contre nos institutions que nous avons installée et qui nous détruisent, je ne peux pas adhérer ni même sympathiser avec un mouvement irrationnel, basé sur la colère et dont les représentants, dans le fond, ne valent pas mieux que ceux qu’ils prétendent combattre. Nietzsche disait que «la plus perfide façon de nuire à une cause, c’est de la défendre avec de mauvais arguments». Je pense qu’on est exactement dans ce cas en métropole: bloquer la population, dégrader l’espace public, ou commettre des actes de délinquance au nom d’un problème ou d’une cause ne peut que nuire à ladite cause (n’est-ce pas, les vegans?). Qui plus est, je ne puis pas adhérer à un mouvement dont des militants affichent leur anti-maçonnisme.

Toutefois, cette raison ne me suffit pas. Quelque chose d’autre dans ce mouvement me met mal à l’aise. Plus subtil, plus diffus. Un problème de fond. Je me suis donc renseigné et j’ai relu l’Histoire, oeuvre de l’historien antique Polybe. Polybe, inspiré par Lycurgue, législateur de Sparte avait compris que l’histoire des civilisations fonctionnait par cycles, de trois régimes et de leurs trois perversions (tiens, le chiffre 3, éminemment important pour nous, Maçons). Le premier régime est la monarchie, qui dérive en autocratie ou dictature. La dictature est ensuite suivie par l’aristocratie, issue du renversement de l’autocratie. L’aristocratie dérive elle-même en oligarchie. La démocratie, suite logique de l’oligarchie renversée a elle aussi une dérive: l’ochlocratie. Mais qu’est-ce donc? Tout simplement le gouvernement par une foule déchainée et irrationnelle. Polybe évoque de «régime dans lequel on gouverne par la force et les voies de fait». Tiens, tiens, tiens. Est-ce que ça ne ressemble pas à nos sympathiques gilets jaunes, un mouvement gouverné par la force de quelques uns et agissant par voies de fait?

Je crains que les réseaux sociaux, ainsi que les Mauvais Compagnons de l’homme, à savoir pour nous les Francs-maçons, l’Ignorance, le Fanatisme et l’Ambition ne nous aient fait entrer dans la dernière étape du cycle décrit par Polybe, l’ochlocratie. Un retour à la loi de la jungle.
Si la Franc-maçonnerie a été créée pour rassembler les plus hautes valeurs morales, il serait peut-être temps de sortir de nos temples et de répandre un peu de cette Lumière et de ces valeurs dont nous nous gargarisons.

Dans le roman national, nous avons gardé l’image du peuple opprimé par les nobles et les puissants fermiers généraux, qui eux-même spéculaient sur le prix du blé quand le peuple crevait de faim. Nous avons gardé l’image de l’Affaire du Collier de la Reine, cette fake news du XVIIIe siècle qui a exacerbé la colère populaire. Et on nous a enseigné la révolte du peuple en 1789, symbolisée par la prise de la Bastille. Malgré les efforts de l’Education Nationale, nous avons encore quelques notions d’histoire. Et en période de crise, pour paraphraser Victor Hugo, je dirais que ce ne sont plus des idées qui traversent les têtes du peuple, mais des événements…
Peut-être que les cols blancs qui nous dirigent devraient se rappeler cette maxime attribuée au 3e président des Etats-Unis, Thomas Jefferson: «people should not be afraid of their governments, governments should be afraid of the people». 
Et pour ceux qui veulent vraiment se rebeller, cultivez-vous. Etudiez le système, ses forces comme ses faiblesses, ainsi que son histoire. C’est en le comprenant en subtilité, avec ses interactions complexes qu’on arrivera peut-être à le changer. Pas en détruisant des villes, des vitrines ou en comportant en barbare. Du gilet jaune à la chemise noire, il n’y a qu’un pas. Ne le franchissons pas.

Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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