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L’expression « Institut antimaçonnique de Paris » renvoie à l’appareil de propagande dirigé contre les francs-maçons dans la capitale occupée, entre 1940 et 1944. Sous ce nom commode se cachent en réalité plusieurs officines distinctes, françaises ou allemandes, qui se partagent la tâche : saisir les archives des loges, exposer leurs objets, publier des listes, produire revues, conférences et film. Comprendre cette nébuleuse suppose de distinguer patiemment qui faisait quoi, car la confusion des structures a longtemps servi l’effacement des responsabilités individuelles.
Une appellation à manier avec précaution
Il faut d’abord dire ce que recouvre exactement le mot « institut ». Les catalogues de bibliothèque et les synthèses historiques consultées documentent bien des organismes précis, mais aucun n’apparaît de façon certaine sous l’intitulé exact d’« Institut antimaçonnique de Paris ». Le terme fonctionne donc ici comme une étiquette de travail, utile pour désigner un ensemble, à condition de ne pas lui prêter l’unité d’une administration unique.
Cette prudence n’est pas un détail d’érudit. La propagande de l’Occupation aimait les sigles ronflants, les « centres », « cercles », « services » et « instituts » qui donnaient l’apparence d’une science à ce qui relevait de la chasse aux opinions. Reprendre sans examen ces dénominations, c’est accepter le décor qu’elles voulaient planter.
Du pillage des loges à l’exposition du Petit Palais
Tout commence par une saisie. Dès le 14 juin 1940, des commandos allemands s’emparent de la bibliothèque et des archives du Grand Orient de France, rue Cadet. En août, le régime de Vichy dissout les sociétés dites secrètes et fait de l’antimaçonnisme l’un des emblèmes de la Révolution nationale. Les documents confisqués deviennent alors une matière première pour la propagande.
En octobre 1940 s’ouvre au Petit Palais l’exposition « La franc-maçonnerie dévoilée ». On y reconstitue des temples, on y étale tabliers, cordons et rituels arrachés aux loges, pour transformer un patrimoine associatif en spectacle du soupçon. La presse collaborationniste en assure la publicité et les chiffres avancés évoquent près d’un million de visiteurs, nombre qu’il faut lire comme un argument de propagande autant que comme une donnée.
Le petit guide vendu à l’entrée, imprimé à Paris, porte la marque de Jean Marquès-Rivière, ancien initié devenu l’un des pourvoyeurs les plus actifs de l’antimaçonnisme d’Occupation. Les occupants soutiennent l’opération ; des acteurs français la mettent en scène.
Des structures distinctes, une même obsession
Plusieurs organismes se partagent ensuite le travail, et il importe de ne pas les confondre. Le Service des sociétés secrètes, placé sous l’autorité de Bernard Faÿ, administrateur de la Bibliothèque nationale, trie les archives saisies, reconstitue un fichier des maçons français et prépare les listes que la loi du 11 août 1941 fait publier au Journal officiel. Marquès-Rivière y exerce des responsabilités pour la zone occupée. La revue Documents maçonniques, lancée à l’automne 1941, en est la vitrine imprimée.
À côté de ce dispositif officiel, Henry Coston fonde en 1941 son propre Centre d’action et de documentation, voué à la propagande antisémite et à « l’information antimaçonnique », et dirige jusqu’en 1944 un Bulletin d’information antimaçonnique. Il s’agit d’une entreprise militante privée, liée au milieu collaborationniste, et non d’un service de l’État.
Enfin, l’Institut d’étude des questions juives, créé en mai 1941 avec l’appui de la propagande allemande, relève d’abord de l’antisémitisme : c’est lui qui patronne l’exposition « Le Juif et la France » au palais Berlitz en septembre 1941. Les mêmes noms circulent d’une structure à l’autre, signe d’un milieu étroit où antimaçonnisme et antisémitisme se nourrissent mutuellement.
Le cinéma au service du soupçon
La propagande cherche aussi l’émotion du grand public. En mars 1943 sort à Paris Forces occultes, moyen métrage commandé par les services de propagande allemands, réalisé par Jean Mamy sous le pseudonyme de Paul Riche, sur un scénario de Marquès-Rivière. Le film raconte l’histoire d’un jeune député entré en loge par ambition, qui découvre la prétendue manipulation de la vie politique par ses « frères », et recycle tous les clichés du complot judéo-maçonnique.
Ce passage par la fiction est révélateur. Là où l’exposition prétendait montrer des preuves, le film installe un récit. Les deux registres se complètent : l’objet confisqué donne une impression de réalité, la narration lui fournit un sens tout prêt, celui d’une République minée de l’intérieur.
Des conséquences bien réelles
Cette propagande n’était pas un simple bruit de fond. Les listes publiées ont exclu des milliers de personnes de la fonction publique, exposé des familles à la délation et alimenté la répression. Selon les estimations couramment reprises, environ un millier de francs-maçons français ont été déportés ou exécutés, souvent pour leur engagement dans la Résistance, que leur appartenance désignait d’avance à la vindicte.
À la Libération, les responsables sont poursuivis. Bernard Faÿ est condamné aux travaux forcés à perpétuité ; Marquès-Rivière, réfugié à l’étranger, est condamné à mort par contumace ; Jean Mamy est fusillé en 1949 ; Henry Coston est lui aussi condamné, avant d’être gracié. Les archives pillées connaîtront, elles, un long périple européen avant de revenir en partie à leurs propriétaires.
Parler d’un « Institut antimaçonnique de Paris », c’est nommer un système plus qu’une adresse : une chaîne qui allait du camion de saisie à l’affiche, de la vitrine au Journal officiel. Le démonter pièce par pièce reste la meilleure manière de lui retirer son prestige. Une haine qui se donne des airs d’institut n’en reste pas moins une haine.
Voir aussi : Vichy et héritages antijudéo-maçonniques, Coston, Henry, Jean Marquès-Rivière (Personnalité), Sortie du film antimaçonnique Forces occultes, 10 mars 1943 (date historique), Presse antimaçonnique, Complot judéo-maçonnique, Archives fantasmées, Dénonciation.

