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L’abbé Emmanuel Barbier (1851-1925), ancien jésuite devenu prêtre séculier, est l’une des figures majeures de l’intégrisme catholique français au début du XXe siècle. Fondateur en 1908 de la revue La Critique du libéralisme religieux, politique, social, auteur des Infiltrations maçonniques dans l’Église (1910), il a fait de la dénonciation du catholicisme libéral et social une croisade, en assimilant volontiers toute ouverture à la modernité à une pénétration de l’esprit maçonnique au sein même de l’Église.
Du collège jésuite au journalisme de combat
Barbier vient d’un milieu de magistrats poitevins et d’une formation jésuite. Fils d’un conseiller à la cour d’appel de Poitiers, il entre dans la Compagnie de Jésus en 1869 et est ordonné prêtre en 1882. Il dirige des collèges, à Paris puis à Poitiers, avant que la loi de 1901 sur les associations ne contraigne les congrégations non autorisées à quitter la France.
Il demande alors à quitter la Compagnie, devient aumônier de l’Association catholique de la jeunesse française de 1902 à 1904, puis prêtre du diocèse de Poitiers en 1905. Installé à Paris dans un appartement mis à sa disposition par le journaliste Paul de Cassagnac, il entame une carrière de polémiste qui ne s’interrompra qu’avec la guerre.
Contre le Sillon et le catholicisme libéral
Sa cible première n’est pas la loge, mais le catholique qu’il juge infidèle. Les Idées du Sillon (1905) et Les Erreurs du Sillon (1906) attaquent le mouvement démocrate-chrétien de Marc Sangnier, que Pie X condamnera en 1910. Rome et l’Action libérale populaire (1906) s’en prend au parti des catholiques ralliés à la République, celui-là même sous l’étiquette duquel Émile Driant sera élu député.
Cette polémique interne s’inscrit dans la crise moderniste. Sous le pontificat de Pie X, une partie du clergé se donne pour mission de traquer les déviations doctrinales, dans un climat dont le réseau romain du Sodalitium Pianum, fondé en 1909 par Mgr Umberto Benigni, est l’expression la plus organisée. L’historien Émile Poulat, qui a étudié cette nébuleuse, voyait en Barbier la personnalité la plus marquante de l’intégrisme français.
La Critique du libéralisme, une revue de vigilance
Fondée en 1908, la revue de Barbier fait de la délation doctrinale un genre éditorial. La Critique du libéralisme religieux, politique, social recense articles, sermons, prises de position et nominations, et les passe au crible de l’orthodoxie la plus stricte. Prêtres, évêques, intellectuels catholiques et responsables d’œuvres y sont nommément mis en cause.
La revue cesse de paraître en 1914. L’avènement de Benoît XV, dont la première encyclique appelle les catholiques à renoncer aux accusations mutuelles et aux épithètes infamantes entre fidèles, et l’entrée en guerre ferment la période de l’intégrisme triomphant. La méthode, pourtant, survivra à la revue.
« Infiltrations maçonniques » : l’ennemi dans l’Église
Avec Les Infiltrations maçonniques dans l’Église, publié en 1910 chez Desclée de Brouwer, Barbier déplace le soupçon antimaçonnique à l’intérieur du catholicisme. Comme le titre l’annonce, la loge n’est plus seulement l’adversaire extérieur qui laïcise l’école et sépare l’Église de l’État : ses idées, au premier rang desquelles la tolérance et la liberté de conscience, auraient pénétré les esprits catholiques eux-mêmes. Le libéral devient, au mieux, un relais inconscient de l’œuvre maçonnique.
Ce procédé est l’un des plus durables de l’antimaçonnisme religieux : il permet de disqualifier un contradicteur sans démontrer aucune appartenance, par simple ressemblance d’idées. On le retrouvera, sous d’autres formes, dans les polémiques autour du concile Vatican II, puis dans les milieux traditionalistes contemporains qui dénoncent une Église « maçonnisée ».
Les dernières œuvres et la postérité
Après la guerre, Barbier se fait historien de ses propres combats. Il publie une Histoire populaire de l’Église (1921-1922) et surtout une Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France (1923-1924), en plusieurs volumes, qui relit le XIXe siècle comme l’histoire d’une longue capitulation. Incardiné au diocèse de Paris en 1923, il meurt en 1925 et repose dans le caveau familial de Poitiers.
Sa mémoire est surtout entretenue dans la mouvance traditionaliste, qui réédite certains textes et lui a consacré en 2005 un recueil biographique. Pour l’historien, Barbier reste un témoin essentiel du moment où l’antimaçonnisme sert d’arme dans une guerre interne au catholicisme.
Son cas éclaire aussi la différence entre deux antimaçonnismes catholiques. Le premier, celui des ligues et des revues spécialisées, comme La Franc-maçonnerie démasquée ou plus tard la Revue internationale des sociétés secrètes, documente et dénonce les loges elles-mêmes. Le second, dont Barbier est le représentant le plus systématique, se sert de l’accusation maçonnique pour trancher des querelles entre catholiques. Ils se nourrissent l’un l’autre, mais le second a laissé dans l’Église des blessures plus profondes et plus durables.
Emmanuel Barbier a moins combattu les francs-maçons que les catholiques qu’il soupçonnait de leur ressembler. En faisant de l’« infiltration » une catégorie théologique, il a donné à l’antimaçonnisme une fonction de police intérieure. Le soupçon le plus efficace est celui qui n’a besoin d’aucune preuve d’appartenance.
Voir aussi : Antimaçonnisme religieux, Infiltration, Ultramontanisme, Catholicisme et franc-maçonnerie, Modernité, Indifférentisme religieux, Liberté de conscience, Pape et franc-maçonnerie, Presse antimaçonnique.

