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Sophie Alric est l’autrice d’une pétition en ligne, publiée en octobre 2026, qui associe un programme de réforme des institutions à la dénonciation de la franc-maçonnerie comme « secte » pédocriminelle et satanique. Cette notice ne se prononce ni sur son histoire personnelle, qui relève de la justice, ni sur les personnes qu’elle met en cause. Elle étudie un mécanisme : comment un récit individuel de souffrance devient l’acte d’accusation d’un « système » tout entier. Il s’agit d’une personne vivante : ses écrits publics sont présentés ici comme l’expression de sa position et analysés comme tels.
Une pétition adressée aux citoyens

Le texte se présente comme un appel de soutien adressé aux citoyens plutôt qu’aux pouvoirs publics. Publié le 11 octobre 2026 sur une plateforme de pétitions, il réunit environ quinze cents signatures vérifiées à la fin du mois. Son autrice s’y présente comme candidate à la présidence d’une « Nouvelle République française » et invite ses lecteurs à diffuser largement le texte.
Le geste n’est pas sans précédent. Les cahiers de doléances de 1789, ou les cahiers citoyens ouverts dans les mairies lors du Grand débat de 2019, relèvent de la même tradition : mettre une plainte par écrit, la rendre publique, la faire signer. Le support a changé, la forme demeure.
Un programme de réforme institutionnelle

Pris isolément, les cinq axes du programme relèvent du débat civique ordinaire. Le texte propose de rédiger une nouvelle Constitution, de quitter l’Union européenne, de créer un Sénat populaire dont les membres seraient tirés au sort, d’organiser autant de référendums que nécessaire et d’adopter une loi contre le contrôle coercitif et les sectes. Qu’on les approuve ou non, ces idées sont discutées dans l’espace public : le tirage au sort, pratiqué dans l’Athènes antique pour désigner les jurés, nourrit aujourd’hui les réflexions sur les assemblées citoyennes, et la notion de contrôle coercitif est débattue dans plusieurs pays.
Ces propositions ne sont pas, en elles-mêmes, l’objet de cette notice. Elles montrent surtout que le texte emprunte deux registres : celui d’un projet politique, qui se discute, et celui d’une accusation, qui se démontre.
Référendums et suffrage : une demande ancienne

La défiance envers la représentation est un thème aussi ancien que le suffrage lui-même. Dès 1850, la loi du 31 mai restreint le suffrage universel masculin instauré deux ans plus tôt, et une médaille conservée au musée Carnavalet témoigne de ces débats. Réclamer davantage de référendums, ou un Sénat tiré au sort, c’est s’inscrire dans une longue discussion sur la manière de faire entendre la voix du peuple. Cette discussion est légitime, quelles que soient les réponses qu’on lui apporte.
Quand l’accusation change de registre
Le texte bascule du programme à la dénonciation. Il désigne sous le nom de « secte » pédocriminelle et satanique un ensemble qu’il compose de la franc-maçonnerie, de la psychanalyse et, par un lien « étroit », du sionisme. Il suggère aussi que des professionnels des institutions seraient les « otages » de cette secte. Il ne cite à l’appui de ces affirmations ni fait précis, ni source vérifiable.
Cet assemblage relève de ce que le glossaire appelle l’amalgame et le syncrétisme accusatoire : des réalités sans rapport entre elles sont fondues sous une seule étiquette infamante. Le rapprochement avec le « sionisme » prolonge un très ancien schéma, celui du complot judéo-maçonnique, qui attribue à deux puissances supposées occultes la responsabilité des maux d’une société. Quant à l’idée de professionnels captifs de la secte, elle réactive le motif de l’infiltration, qui permet d’expliquer toute résistance par la complicité.
Du récit personnel au « système »
Le passage du cas individuel à l’accusation collective est le véritable point de bascule. Un récit de souffrance a une force morale propre : il demande à être entendu, et la justice est le lieu où les faits individuels s’établissent, par l’enquête et le débat contradictoire. Mais l’explication par un « système » change de nature : elle prétend que des événements distincts, survenus en des lieux et des temps différents, procèdent d’une organisation unique et cachée. Une telle affirmation exige des preuves d’un autre ordre : des documents, des recoupements indépendants, des décisions de justice.
C’est ici que se referme le piège des preuves impossibles. Faute de pièces, l’absence de trace est lue comme la preuve d’une dissimulation, et chaque obstacle rencontré devient un indice supplémentaire de la puissance du « système ». Ce que l’accusation gagne en portée, elle le perd en vérifiabilité. Constater qu’elle n’est pas étayée n’équivaut pas à contester la souffrance rapportée, ni le droit de la personne à être entendue.
Une vieille figure : la secte satanique
L’image d’une « secte » pédocriminelle et satanique n’est pas née en 2026. Pour la franc-maçonnerie, elle remonte aux inventions de Léo Taxil dans les années 1890, qui accusait les loges de cultes sataniques. Elle a connu une seconde jeunesse avec la « panique satanique » des années 1980 et 1990, aux États-Unis puis au Royaume-Uni. Les enquêtes officielles qui ont suivi, notamment le rapport du FBI de 1992 et celui des chercheurs britanniques mandatés par le ministère de la Santé en 1994, n’ont trouvé aucune preuve de réseaux satanistes organisés. Elles ne niaient pas pour autant l’existence réelle de violences faites aux enfants, ni celle d’emprises sectaires.
C’est cette distinction qui est décisive : l’emprise sectaire et les violences sur mineurs sont des réalités documentées, que les tribunaux et les lois traitent. Ce qui ne l’est pas, c’est l’attribution de ces crimes à une organisation désignée d’avance. La critique d’une institution est légitime quand elle s’appuie sur des faits, des documents, des décisions de justice ; elle devient antimaçonnique quand elle fait de l’institution entière l’auteur d’un crime sans établir ni les faits ni les liens. Entendre une souffrance n’oblige pas à valider l’accusation qui en est tirée, et contester l’accusation n’oblige pas à nier la souffrance.
Pour approfondir
- Jean S. La Fontaine, Speak of the Devil. Tales of Satanic Abuse in Contemporary England, Cambridge University Press, 1998.
- Kenneth V. Lanning, Investigator’s Guide to Allegations of « Ritual » Child Abuse, FBI, Behavioral Science Unit, 1992.
- Pierre-André Taguieff, L’Imaginaire du complot mondial. Aspects d’un mythe moderne, Mille et une nuits, 2006.
- Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Calmann-Lévy, 1995 (sur l’élection et le tirage au sort).
- Yonnel Ghernaouti, Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme.
Voir aussi dans le glossaire : Infiltration, Accusation de satanisme, Satanisme, Secte, Lutte contre les sectes et confusion antimaçonnique, Preuves impossibles, Amalgame, Syncrétisme accusatoire, Complot judéo-maçonnique, Dénonciation, Calomnie, Vraie critique et faux procès, Affaire Léo Taxil, Réseaux sociaux.
Illustrations : Wikimedia Commons (domaine public et CC0).
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