Portalié, Eugène (antimaçonnisme)

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Glossaire de la franc-maçonnerie

Jésuite, théologien et polémiste, Eugène Portalié (1852-1909) occupe une place singulière dans l’histoire de l’antimaçonnisme catholique. Au lendemain du congrès antimaçonnique international de Trente, il signe en novembre 1896, dans la revue Études, l’un des réquisitoires les plus nets contre la mystification de Léo Taxil et de sa « Diana Vaughan ». Mais ce démolisseur de faux n’a rien d’un ami des loges : s’il chasse l’imposture, c’est pour mieux armer une croisade qu’il tient pour légitime.

De la Lozère à l’Espagne : la formation d’un jésuite

Silhouette de la cathédrale de Mende et du pont Notre-Dame sur le Lot, dans une lumière sépia
Mende, ville natale d’Eugène Portalié : la cathédrale et le pont Notre-Dame vus du Lot (évocation). Création IA

Né à Mende le 3 janvier 1852, Eugène Portalié est formé très tôt par la Compagnie de Jésus. Élève du collège que les jésuites tiennent dans sa ville natale, il les suit à Saint-Affrique, puis entre au noviciat le 31 décembre 1867, avant même ses seize ans, sous la direction du P. Paul Ginhac. Professeur au collège de Sarlat à partir de 1872, il enseigne ensuite les lettres classiques aux jeunes jésuites, à Toulouse puis à Uclès, en Espagne, où la Compagnie, frappée par les décrets de 1880, a replié une partie de ses maisons de formation.

Ordonné prêtre en 1884, il complète sa théologie à Uclès et à l’Université grégorienne de Rome, puis enseigne lui-même la théologie à Uclès de 1888 à 1897. Ces années d’exil font de lui un historien des doctrines, familier des scolastiques médiévaux comme de Francisco Suárez, et un bibliothécaire attentif aux sources. Cette culture du document original pèsera lourd dans sa manière de lire la littérature antimaçonnique.

Un regard d’abord théologique sur la maçonnerie

C’est dans Études, la revue des jésuites français, que Portalié croise la question maçonnique. Il y écrit sur le thomisme et le molinisme, sur l’hypnotisme au Moyen Âge, sur le Parlement des religions de Chicago ou sur la crise du protestantisme français. En 1893, il y rend compte de La Franc-maçonnerie, synagogue de Satan, de Mgr Léon Meurin, évêque de Port-Louis, l’un des grands textes de la thèse judéo-maçonnique.

Ce compte rendu, paru au moment où la littérature palladiste prend son essor, mériterait une relecture attentive : il permettrait de mesurer jusqu’où Portalié partageait alors le cadre de pensée de ses coreligionnaires, avant que l’affaire Taxil ne l’oblige à trier le vrai du faux.

Trente, septembre 1896 : la convertie qu’on n’a jamais vue

Cadre ovale doré vide portant le cartel « Miss Diana Vaughan », une carte de visite et une photographie posées sur une console
« Une convertie qu’on n’a jamais vue » : à Trente, une carte de visite et une photographie tinrent lieu de preuves (évocation). Création IA

Réuni du 26 au 30 septembre 1896 avec la bénédiction de Léon XIII, le premier congrès antimaçonnique international rassemble à Trente quelque mille cinq cents participants. Portalié, qui en rend compte dans Études du 14 novembre suivant, salue cette démonstration de force présidée par le prince de Löwenstein, en présence du cardinal Haller, archevêque de Salzbourg, et d’une quinzaine d’évêques. Il en retient quatre résolutions : connaître la maçonnerie avant de la combattre, sur la foi de documents sûrs ; agir sur le peuple par la conférence et la brochure ; centraliser l’action sous l’autorité de Rome et des évêques ; enfin se défier des « convertis » venus monnayer des secrets.

Le congrès bute pourtant sur une question gênante. En section, Mgr Gratzfeld, représentant du cardinal-archevêque de Cologne, dénonce les contes d’une convertie que personne n’a jamais vue. Le 29 septembre, en séance publique, l’abbé de Bessonies défend l’existence de Diana Vaughan ; Mgr Baumgarten réclame alors, en historien, un extrait de naissance et le témoignage des prêtres qui l’auraient reçue dans l’Église. On lui oppose le désordre de l’état civil américain et le danger d’exposer une femme « condamnée à mort par les Loges ». Portalié relève la contradiction : selon ses propres défenseurs, Diana serait née… à Paris. Léo Taxil, lui, jure l’avoir vue et accuse les francs-maçons d’orchestrer le doute. L’affaire est renvoyée à une commission romaine.

Le latin du diable et l’athéisme du « Dr Bataille »

Feuillet ancien portant les mots « me Sophia », « oriunda est », « gli magi », corrigés à l’encre rouge, avec un crayon rouge et un pince-nez
Le latin du démon Bitru corrigé à l’encre rouge : les fautes relevées par Portalié dans la « prophétie » du 33e Crispi (évocation). Création IA

Pour Portalié, l’enjeu n’est pas de savoir si une jeune femme répond au nom de Diana Vaughan, mais s’il existe une « fabrique de documents apocryphes ». Il ouvre son dossier par une comparaison savante : l’affaire des fausses antiquités moabites de Moïse Shapira, achetées par le musée de Berlin avant que Charles Clermont-Ganneau ne découvre à Jérusalem le four du faussaire.

La première preuve vient d’Allemagne. Dès le 25 août 1896, le jésuite Hermann Gruber avait dénoncé l’escroquerie dans la Kölnische Volkszeitung, et le quotidien catholique de Cologne a établi que le « Dr Bataille », caution du Diable au XIXe siècle, n’était autre que le Dr Charles Hacks, ancien médecin des Messageries maritimes et auteur, fin 1892, d’un livre ouvertement athée, Le Geste. Le 14 octobre, Hacks reconnaît lui-même n’avoir été qu’un collaborateur de l’ouvrage et ne professer que mépris pour le catholicisme.

La seconde preuve est philologique, et c’est la plus savoureuse. Dans Le 33e Crispi, dernier volume attribué à Diana Vaughan, figure une « prophétie » dictée en latin par le démon Bitru, annonçant que Sophia Walder mettrait au monde, le 29 septembre 1896, l’aïeule de l’Antéchrist – le jour même, ironie du calendrier, où Trente débattait de l’existence de Diana. Portalié la corrige comme une copie d’élève : le diable ignore l’accord de l’apposition, traduit « naîtra » par oriunda est au lieu de oritura, écrit en italien gli magi pour i magi, et l’un des signataires italiens abrège son prénom à la française. Conclusion : le texte français est l’original, le latin et l’italien n’en sont que le thème, fait « par un ignorant ».

Une escroquerie, pas un complot des loges

Reste la question du mobile, et c’est là que Portalié se distingue de nombre de ses contemporains. Outre-Rhin, certains voient dans la mystification une manœuvre maçonnique destinée à ridiculiser les catholiques. Lui estime que « le mercantilisme suffit à tout expliquer » : la fable est l’œuvre de libres-penseurs au service d’une spéculation, comme le montre, ironise-t-il, l’éditeur Pierret, passé de l’enseigne « Librairie palladiste » à celle de « Librairie antimaçonnique » sans changer de boutique.

Il ajoute aussitôt que la franc-maçonnerie en tirera profit : le discrédit rejaillira sur des documents qu’il tient, lui, pour authentiques, et des années d’énergie catholique ont été dépensées à poursuivre des chimères.

Discipliner la croisade, non la désarmer

Le remède qu’il propose n’est pas le doute, mais le contrôle ecclésiastique. Plus de publication antimaçonnique sans patronage épiscopal, plus de pseudonymes ni de correspondances anonymes, plus d’argent pour des œuvres échappant à l’autorité compétente : tout document devra être garanti par « un nom connu et respectable ». Il s’en prend surtout aux esprits « enclins à voir le diable partout », qui accusent de rationalisme quiconque demande des preuves et répliquent que les faits allégués ne sont pas impossibles. Portalié leur oppose une règle simple : qu’une chose ne soit pas démontrée impossible ne suffit pas à la rendre croyable.

Sa conclusion ferme pourtant la porte à toute lecture « libérale » : l’Église, écrit-il, continuera de dénoncer l’intervention « même sensible » du démon dans la franc-maçonnerie, chaque fois qu’elle sera bien établie. Le même article évoque d’ailleurs, à propos du nouveau grand maître du Grand Orient d’Italie, « une circulaire du juif Ernest Nathan », précision qui n’ajoute rien au propos : trace d’un antijudaïsme alors banal dans la presse catholique, qu’il faut signaler sans en faire la clé de l’œuvre. Portalié met d’ailleurs en garde, dans les mêmes pages, contre toute querelle de nationalité entre catholiques français et allemands.

Au début de 1897, avant même l’aveu de Taxil, il revient à la charge avec « Une question de morale à propos du dernier roman de Diana Vaughan » et publie chez Victor Retaux une brochure au titre sans appel : La Fin d’une mystification.

Toulouse, saint Augustin et d’autres faux

Rentré en France avec le scolasticat d’Uclès, réinstallé à Vals-près-le-Puy en 1897, Portalié est nommé en novembre 1899 professeur de théologie positive à l’Institut catholique de Toulouse. Il collabore au Bulletin de littérature ecclésiastique et donne au Dictionnaire de théologie catholique son grand article « Augustin (saint) » (1903), longtemps tenu pour une synthèse de référence et traduit en anglais en 1960 sous le titre A Guide to the Thought of Saint Augustine.

Adversaire résolu du modernisme, il polémique contre Alfred Loisy, Édouard Le Roy ou George Tyrrell. En 1908, déjà malade, il conteste avec son collègue toulousain Henri Saltet les articles signés « Herzog » et « Dupin », pseudonymes derrière lesquels on identifiera l’abbé Joseph Turmel. Douze ans après Taxil, Portalié traque encore un auteur masqué. Il meurt à Amélie-les-Bains le 20 mars 1909.

Eugène Portalié n’a pas découvert seul la supercherie : la presse catholique allemande et le P. Gruber l’ont précédé, et l’aveu public de Taxil, le 19 avril 1897 à la Société de géographie, confirmera leur diagnostic. Son mérite est d’en avoir donné en France, dans la revue savante des jésuites, une démonstration méthodique, et d’en avoir tiré une doctrine de la preuve. Mais cette doctrine sert une cause : purger l’antimaçonnisme de ses fables pour le rendre plus crédible. Le cas Portalié rappelle ainsi une vérité que l’histoire du soupçon ne cesse de vérifier : démasquer un faussaire ne fait pas de vous le défenseur de ceux qu’il calomniait.

Bureau de théologien la nuit : lampe à huile, plume, cahier ouvert et pile de livres (S. Augustinus, Dictionnaire de théologie catholique, Études 1896)
Le bureau du théologien : saint Augustin, le Dictionnaire de théologie catholique et la revue Études (évocation). Création IA

Pour aller plus loin

  • Eugène Portalié, « Le Congrès antimaçonnique de Trente et la fin d’une mystification », Études, t. 69, 1896, p. 381-398 (texte intégral sur Wikisource).
  • Eugène Portalié, La Fin d’une mystification, Paris, Victor Retaux, 1897.
  • « Le R. P. Eugène Portalié », Études, t. 119, 1909, p. 297-302 ; « Notice sur M. Eugène Portalié », Bulletin de littérature ecclésiastique, 1909.
  • Ferdinand Cavallera, « Portalié (Eugène) », Dictionnaire de théologie catholique, t. XII/2, 1935, col. 2590-2593.
  • Simon Sarlin et Dan Rouyer, « The Anti-Masonic Congress of Trento (1896) », Contemporanea, XXIV/3, 2021, p. 517-536 ; Dan Rouyer, « Le 1er Congrès antimaçonnique international de Trente (1896) », Chroniques d’histoire maçonnique, n° 93, 2024.

Voir aussi : Affaire Léo Taxil, Diana Vaughan et le palladisme, Bessonies, Gabriel de, Accusation de satanisme, Démonologie, Antimaçonnisme catholique, Complot judéo-maçonnique, Désinformation, Barbier, Emmanuel.

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