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Pourquoi les sociétés qui paraissent les plus solides commencent-elles parfois à se défaire de l’intérieur avant même que leurs institutions ne s’effondrent au grand jour ? Peter Turchin, dont l’ouvrage a été publié au Cherche Midi en 2024, répond par une hypothèse dérangeante. Lorsque la richesse remonte durablement vers le sommet, lorsque les élites deviennent trop nombreuses pour les places disponibles et lorsque les frustrations d’en haut rencontrent la colère d’en bas, la coopération se fissure, la confiance recule et la cité entre dans un âge de discorde. Derrière la mécanique de la cliodynamique se dessine alors une question familière à l’initié. Qu’advient-il d’un édifice lorsque ceux qui occupent les premières places oublient qu’aucune élévation ne dispense du devoir de construire avec les autres ?

La cité commence à se défaire lorsque ses sommets deviennent trop étroits
Né en 1957 à Obninsk, en Union soviétique, dans une famille marquée par la science et la dissidence, Peter Turchin devient biologiste aux États-Unis après l’exil familial. Après avoir étudié les fluctuations des populations animales, il déplace vers les sociétés humaines les outils mathématiques employés pour comprendre leurs cycles. De ce déplacement naît la cliodynamique, au croisement de l’histoire, de la sociologie, des sciences de l’évolution et de la modélisation. Il cherche dans le temps long des régularités capables d’éclairer les périodes d’intégration et de désintégration politique.
Son hypothèse la plus célèbre tient dans une image presque enfantine, celle des chaises musicales jouées à l’envers. Le nombre de places demeure limité tandis que celui des prétendants augmente. Dès que trop d’aspirants convoitent trop peu de sièges, certains disposent des ressources, des réseaux et de l’ambition nécessaires pour transformer leur déception en contestation politique. Peter Turchin nomme ce phénomène surproduction d’élites.
Le mot « élite » ne désigne chez lui ni les meilleurs ni les plus vertueux, mais les détenteurs d’un pouvoir social élevé. Cette définition permet d’observer ensemble milliardaires, responsables politiques, hauts diplômés ou producteurs d’idéologie, mais elle réunit parfois sous le même terme des situations dont les écarts sont considérables.

La pompe à richesse transforme l’inégalité en désordre politique
La surproduction d’élites ne suffirait pas à provoquer une crise durable si elle ne rencontrait un second mécanisme, la « pompe à richesse ». L’expression désigne le transfert croissant des fruits de la croissance vers le sommet de la hiérarchie tandis que stagnent ou reculent les revenus relatifs de la majorité. L’auteur décrit ainsi l’Amérique de l’après-1970 comme une société où le contrat social construit durant la période du New Deal s’est progressivement défait.

L’appauvrissement relatif nourrit le ressentiment des classes populaires, tandis que l’accumulation de richesses élargit paradoxalement le nombre de prétendants à la puissance. Les perdants peuvent alors former des contre-élites et retourner leurs ressources contre l’ordre dont ils espéraient faire partie.
Cette idée déplace l’explication révolutionnaire. Les bouleversements ne naissent pas uniquement de la misère. Les foules apportent la colère et le nombre, mais les ruptures décisives supposent souvent des groupes capables de donner une organisation à cette colère. Taiping, Révolution française, Russie impériale ou guerre de Sécession deviennent ainsi des laboratoires où Peter Turchin recherche la rencontre entre compétition des élites, souffrance populaire et fragilisation de l’État.
Les révolutions naissent aussi parmi ceux qui espéraient gouverner
Le cas de Hong Xiuquan donne à cette mécanique une intensité tragique. Plusieurs fois recalé aux examens impériaux chinois, il traverse une crise personnelle, développe une vision religieuse singulière et devient bientôt le centre d’un mouvement appelé à provoquer l’une des guerres civiles les plus meurtrières de l’histoire. L’auteur l’interprète comme la trajectoire d’un aspirant frustré devenu contre-élite.

Pour le lecteur initié, une autre lecture devient possible, à condition de ne pas l’attribuer à l’auteur. Hong connaît une rupture, une forme de mort à son identité antérieure, puis une renaissance portée par un récit qui lui donne une mission. Le schéma pourrait rappeler les grandes structures symboliques de transformation, sauf qu’ici la métamorphose ne conduit pas vers une maîtrise de soi. Elle projette la blessure personnelle dans la cité. Toute renaissance ne conduit pas à la Lumière. Une conversion peut libérer l’être de ses anciennes limites ou donner à son ressentiment une légitimité sacrée.
Cette distinction touche au cœur du travail maçonnique.
L’initiation n’a de sens que si la transformation de soi apprend à contenir la volonté de domination et à soumettre l’ambition à une mesure supérieure. La contre-élite décrite par Peter Turchin possède parfois les instruments de l’influence sans avoir travaillé ce qui, en elle, désire prendre la place de celui qu’elle combat.

La coopération possède un prix que les privilégiés refusent parfois de payer
Le livre devient particulièrement stimulant lorsqu’il examine les sociétés qui ont réussi à éviter ou à interrompre la désintégration. L’auteur insiste alors sur un principe dont la portée dépasse largement l’économie. « La coopération n’est jamais gratuite. » Toute production de bien commun suppose qu’une partie des acteurs renonce à certains avantages immédiats afin que l’ensemble demeure viable.
L’exemple américain de la « Grande Compression » occupe ici une place décisive. Entre l’ère progressiste, le New Deal et les décennies d’après-guerre, les inégalités économiques reculent tandis que la classe moyenne se développe. Les grandes fortunes supportent une part substantielle du coût de cette réorganisation. Peter Turchin ne transforme pourtant pas cette période en âge d’or puisque le pacte reste profondément injuste envers les Noirs américains et d’autres groupes tenus à l’écart du cercle de coopération. La leçon demeure nette. Les sociétés se stabilisent lorsque ceux qui disposent du plus grand pouvoir acceptent que leur puissance comporte des obligations.
Le lecteur maçon reconnaît ici une évidence rituelle.

Une parole donnée ne conserve aucune valeur parce qu’elle fut prononcée autrefois. Elle reste vivante parce qu’elle continue d’obliger. Le serment qui ne produit plus de comportement devient une formule vide, comme le contrat social qui subsiste dans les discours alors que ses bénéficiaires cessent d’en acquitter le prix.
Le pouvoir n’a nul besoin de maîtres occultes lorsqu’il agit au grand jour
Peter Turchin distingue les complots réels des théories du complot et range la Franc-Maçonnerie, avec les Illuminati et les jésuites, parmi les cibles récurrentes des récits qui attribuent le cours de l’histoire à quelques marionnettistes clandestins. Sa critique vise moins l’existence possible d’ententes secrètes que l’explication totale du monde par une poignée d’acteurs supposés omniscients.
Tout son livre décrit pourtant des mécanismes de domination très réels sans les dissimuler derrière une société secrète. Richesse, institutions, influence idéologique, groupes de pression, réseaux et médias suffisent à produire de considérables asymétries de pouvoir. La puissance la plus efficace n’est pas nécessairement celle qui se cache. Elle est souvent celle dont la visibilité finit par paraître naturelle. Pour les Francs-Maçons, le fantasme du secret détourne ainsi le regard des mécanismes beaucoup plus ordinaires par lesquels une société distribue réellement l’influence.
Une science de l’histoire rencontre nécessairement la liberté humaine
La cliodynamique atteint cependant ici sa difficulté la plus profonde. Jusqu’où une science des régularités historiques peut-elle aller sans réduire l’être humain à la variable d’une équation collective ? L’auteur reconnaît lui-même que les prédictions précises à plusieurs décennies relèvent de la « pure science-fiction ». Il rappelle aussi que sa discipline demeure loin d’être une « discipline mature ».

Cette modestie entre parfois en tension avec certaines formulations plus déterministes. Lorsque la surproduction d’élites devient le « premier moteur » des révolutions ou lorsque certains enchaînements semblent relever d’une quasi-nécessité mathématique, la diversité de l’expérience humaine risque de se trouver réduite à une mécanique. Les modèles éclairent les structures, mais la personne humaine ne se laisse jamais entièrement résumer par sa place dans une distribution statistique.
L’objection n’invalide pas la cliodynamique. Elle en fixe la frontière. L’équerre permet de vérifier un angle, elle ne dit rien de la beauté de l’ouvrage achevé. La mesure est indispensable, mais elle ne contient pas à elle seule la signification. La liberté de conscience commence lorsque nous reconnaissons les forces qui nous façonnent assez clairement pour tenter de ne pas leur obéir aveuglément.
Le chaos commence lorsque la cité cesse de se penser comme une œuvre commune
La France demeure secondaire dans une analyse largement centrée sur les États-Unis, et cette asymétrie constitue une limite. Peter Turchin estime pourtant que la société française n’a pas atteint le même degré de désintégration que l’Amérique, sans y voir une garantie pour l’avenir. Une société peut conserver des institutions solides tout en laissant s’éroder la confiance, la coopération et la perception d’une justice commune.
Un édifice ne tombe pas au premier défaut d’aplomb. La déviation précède longtemps la chute visible. Le rôle de la perpendiculaire n’est précisément pas d’attendre l’effondrement mais de permettre une rectification tant qu’elle demeure possible.

Peter Turchin utilise une autre image, celle de la bicyclette, dont l’équilibre n’existe que dans le mouvement. Elle convient admirablement à la cité. Aucun contrat social ne peut être proclamé une fois pour toutes. Aucune fraternité ne demeure vivante par le seul prestige de son origine. Aucune institution ne survit durablement lorsque ses membres les mieux placés cessent d’accepter les devoirs qui correspondent à leur puissance.
Derrière les courbes et les cycles apparaît finalement une vieille question morale que les sociétés modernes traduisent volontiers en langage économique. Que devons-nous les uns aux autres ? L’auteur répond par la coopération, la limitation de la pompe à richesse et l’émergence d’élites capables d’agir dans l’intérêt commun. L’initié y ajouterait la mesure, c’est-à-dire la connaissance de la limite au-delà de laquelle la possession devient prédation et l’autorité domination.


Le chaos annoncé par Peter Turchin n’est donc pas une apocalypse écrite d’avance. Il est le nom donné à une possibilité qui grandit lorsque la cité cesse de se penser comme une œuvre commune. La question décisive ne consiste pas à savoir si les élites doivent disparaître, mais si elles peuvent redevenir responsables de la place qu’elles occupent. Dans le Temple comme dans la cité, nul ne reçoit le maillet afin de se tenir au-dessus de l’ouvrage. Il lui est confié pour que l’ouvrage tienne.
Le Chaos qui vient – Élites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique
Peter Turchin, Peggy Sastre (préf. et trad.) – Perrin, coll. Tempus, 2026, 448 pages, 10 € / Découvrir et commander l’ouvrage
