Proverbes et sentences : « Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes »

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Il y a des maximes qui ressemblent à un miroir tendu au milieu du parvis : on s’y regarde par curiosité, et l’on en ressort un peu moins fier. Celle de La Rochefoucauld est de celles-là :

« Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes. »

Tout est dit en une ligne. Le jour où l’on s’engage, on parle avec le cœur de celui que l’on voudrait devenir. Le jour où il faut tenir, on agit avec la prudence de celui que l’on est encore. Entre les deux, il y a l’écart de toute vie humaine — et, pour le franc-maçon, la longue route qui va de l’Apprenti au Maître.

François de La Rochefoucauld (1613-1680) n’a jamais été initié : il écrivait ses Maximes un demi-siècle avant la naissance de la Grande Loge de Londres. Mais ce duc désabusé, revenu des intrigues de la Fronde, connaissait mieux que personne la distance entre les grands serments et les petites lâchetés. Sa maxime, publiée en 1665, pourrait être lue chaque soir de tenue, juste avant la clôture des travaux.

Le jour où l’on promet

Le récipiendaire, la main levée, prête serment lors de son initiation maçonnique

Souvenons-nous de notre initiation. Les yeux bandés, la voix un peu tremblante, nous avons prononcé notre obligation. Ce jour-là, nous étions sincères. Nous promettions d’être assidus, discrets, fraternels, travailleurs. Nous promettions de polir la pierre brute, de chercher la Lumière, de servir la Loge plutôt que de nous en servir.

Nous promettions selon nos espérances. Nous voyions déjà l’homme meilleur que nous allions devenir. Nous engagions un « nous-même » futur, idéalisé, presque héroïque. Et c’est très bien ainsi : sans cette part de rêve, personne ne franchirait jamais la porte du Temple.

Car toute promesse initiatique est d’abord un acte d’espérance. On ne jure pas sur ce que l’on est, mais sur ce que l’on veut être. L’autel des serments ne reçoit pas des certitudes : il reçoit des intentions.

Le jour où il faut tenir

Les peurs qui freinent l’engagement du franc-maçon en Loge

Puis vient la vie profane, avec ses agendas, ses fatigues et ses prudences. Vient le soir de tenue où il pleut. Vient la planche que l’on n’a pas écrite. Vient le Frère avec qui l’on est en froid. Vient la charge d’officier que l’on refuse « pour cette année ». Vient le vote où l’on se tait pour ne pas se fâcher.

Ce jour-là, nous ne tenons plus selon nos espérances. Nous tenons selon nos craintes : crainte du ridicule, crainte du conflit, crainte de perdre du temps, crainte de déplaire au Vénérable ou à l’obédience. Et souvent, il faut bien le dire, nous tenons surtout ce qu’il est risqué de ne pas tenir.

La Rochefoucauld ne dit pas que nous trahissons nos promesses. Il dit quelque chose de plus subtil et de plus cruel : nous les tenons, mais pas pour les raisons pour lesquelles nous les avions faites.

La crainte, mauvaise gardienne du serment

Engagement maçonnique : tenir sa promesse par fidélité et non par peur

En Loge, la crainte est un ressort efficace, mais un très mauvais maître. On la reconnaît à quelques symptômes bien connus des ateliers :

  • la présence de façade : on vient en tenue pour ne pas être noté absent, et l’on regarde sa montre dès l’ouverture des travaux ;
  • le silence prudent : on ne demande pas la parole de peur de se faire remarquer, ou de se faire des ennemis ;
  • la discrétion qui devient omerta : on se tait non pour protéger le secret, mais pour éviter les ennuis ;
  • la capitation payée à reculons : on reste membre pour ne pas avoir à expliquer pourquoi l’on partirait ;
  • la fraternité de convenance : on donne l’accolade à tout le monde, et l’on n’ose plus dire la vérité à personne.

Dans tous ces cas, la promesse est formellement tenue. Le registre de présence est signé, les cotisations sont à jour, les rituels sont respectés. Mais l’esprit de l’obligation s’est évaporé. Il ne reste qu’une fidélité d’huissier.

Du cabinet de réflexion au sablier

Le sablier, symbole maçonnique du temps qui passe et des promesses à tenir

La franc-maçonnerie connaît pourtant ce piège depuis longtemps. C’est peut-être pour cela qu’elle place, dans le cabinet de réflexion, un sablier sous les yeux du profane. Le sablier ne menace pas : il rappelle. Il dit que le temps de tenir est plus long que le temps de promettre, et qu’une promesse se mesure à sa durée, non à son éclat.

Le cabinet de réflexion est d’ailleurs le seul lieu où l’on demande au candidat de peser ses craintes avant de formuler ses espérances. On lui fait écrire son testament philosophique, regarder la mort en face, interroger ses devoirs. Autrement dit, on lui demande de promettre en connaissant déjà ce qui, plus tard, le fera hésiter.

C’est une sagesse que La Rochefoucauld aurait sans doute appréciée : une promesse faite en connaissance de ses peurs a plus de chances d’être tenue qu’un serment prononcé dans l’ivresse de l’enthousiasme.

Tenir par fidélité, non par peur

Le travail maçonnique consiste peut-être à inverser la maxime. Non pas promettre moins — l’espérance est le carburant de toute initiation — mais tenir autrement. Tenir non parce que l’on craint la sanction, le regard des Frères ou le qu’en-dira-t-on de l’atelier, mais parce que l’on a fait de sa parole une part de soi-même.

L’Apprenti tient souvent par crainte : il ne connaît pas encore les usages et redoute de mal faire. Le Compagnon tient par curiosité : il veut voir ce qu’il y a plus loin sur le chemin. Le Maître, lui, devrait tenir par fidélité : parce qu’il a compris que la parole donnée est un outil, au même titre que l’équerre et le compas, et qu’un outil que l’on n’utilise pas finit par rouiller.

Il ne s’agit pas de devenir des héros de la promesse. Il s’agit, plus modestement, de réduire chaque année l’écart entre ce que nous avons juré et ce que nous faisons. C’est cela, aussi, tailler sa pierre.

Ce que La Rochefoucauld n’avait pas prévu

Portrait de François VI de La Rochefoucauld, auteur des Maximes

Le moraliste voyait l’homme seul face à son amour-propre. Il n’avait pas prévu la Loge, c’est-à-dire un lieu où l’on ne tient pas ses promesses seul. Dans un atelier vivant, la fidélité de chacun soutient celle des autres. Le Frère qui revient après une longue absence est accueilli sans procès. Celui qui faiblit est relevé, pas jugé. Et celui qui doute peut le dire sous le maillet sans craindre d’être exclu.

Une Loge fraternelle est précisément un endroit où l’on peut tenir ses engagements sans avoir peur. Et c’est peut-être là sa plus belle réponse à La Rochefoucauld : remplacer la crainte par la confiance, pour que nos promesses retrouvent enfin les raisons pour lesquelles nous les avions faites.

Le mot de la fin

Une promesse tenue par crainte est une dette que l’on rembourse. Une promesse tenue par fidélité est une œuvre que l’on construit.

Le jour de notre initiation, nous avons promis selon nos espérances. Chaque tenue nous offre l’occasion de tenir non plus selon nos craintes, mais selon ces mêmes espérances — devenues, avec le temps, un peu plus solides et un peu moins naïves.

La Rochefoucauld décrivait l’homme tel qu’il est. La franc-maçonnerie nous invite à devenir l’homme que nous avions promis d’être.

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