sam 20 avril 2024 - 05:04

Les différents serments

Le serment est évoqué à de nombreuses reprises lors de l’initiation ou des passages aux degrés supérieurs. Il préfigure un engagement que prend le franc-maçon et il impose des obligations.

Il est souvent théâtralisé, mis en valeur par le Vénérable Maître (VM) qui insiste sur son importance et sa gravité comme nous allons le voir.

Mais il existe également dans le monde profane.

LES SERMENTS PROFANES.

2 mains posées sur le Bible pour le serment

Il y a des serments à portée historique. Celui du jeu de Paume du 20 juin 1789, prêté par les députés de la Nation qui jurent de ne pas se séparer avant d’avoir établi une Constitution. Celui de Koufra du 2 mars 1941, prêté par le colonel Philippe de Hauteclocque – futur Général Leclerc – et ses soldats dans une oasis du sud libyen, tous jurant de ne déposer les armes que lorsque le drapeau français flottera sur Strasbourg.

Il y a les nombreux serments professionnels des magistrats, avocats, policiers, gendarmes, notaires, médecins, architectes, experts-comptables ou juridiques et ceux des témoins d’une affaire judiciaire.

Et on pourrait en citer d’autres …

Une grande variété donc mais ils ont un point commun :

Ils sont de l’ordre du devoir, de l’obligation, de l’impératif.

Et ils obligent ceux qui les font au respect des engagements pris devant des supérieurs, des pairs ou des tiers. Mais seuls les serments prêtés en toute liberté et volontairement engagent leurs auteurs. Car un serment extorqué sous contrainte n’a évidemment pas de poids et il est normal de s’en affranchir dès que faire se peut.

LES SERMENTS MAÇONNIQUES

Le Serment (Dionysos Tsokos, 1849) illustre une cérémonie d’initiation : le pope semble être Grigórios Phléssas, le combattant Theódoros Kolokotrónis.

De quoi s’agit-il alors et qu’est-ce qu’un serment maçonnique ?

On s’intéresse ici au champ lexical et au champ sémantique.

Le champ sémantique c’est l’ensemble des sens que peut prendre un mot selon le contexte dans lequel il se trouve. Par exemple dans le mot “jurer”, il y a l’idée de prêter serment et de prendre un engagement, c’est le sens qui nous intéresse. Mais il y a également l’idée de proférer un juron, ce qui n’a évidemment rien à voir.

Le champ lexical nous intéresse également et désigne quant à lui l’ensemble des mots qui gravitent autour d’un sens identique ou au moins similaire. Prêter un serment c’est jurer, promettre, garantir, assurer, certifier, s’engager à, s’obliger à, et ce sont là des mots du même champ lexical.

UN EXEMPLE PRÉCIS : LE SERMENT AU 1ER DEGRÉ

Lors de l’initiation au 1er degré du Rite Écossais Ancien et Accepté en Grande Loge de France (GLDF), le VM demande au candidat-postulant de prêter un serment solennel pour être initié aux mystères de la Franc-maçonnerie et de contracter un engagement de fidélité.

Ce premier serment initiatique est prêté par le postulant sur l’Autel du même nom, avec les yeux encore bandés. Il est invité à poser sa main droite sur les Trois Grandes Lumières de la Franc-Maçonnerie (FM), l’Équerre, le Compas et le Volume de la Loi sacrée.

C’est évidemment le VM qui lit le texte du serment, le postulant n’étant pas en mesure de le faire.

Il exige de ce dernier le respect des secrets qui lui seront confiés, le respect des principes de l’Ordre, la participation régulière aux Travaux et la pratique de la fraternité à l’égard des membres de la Loge.

Le postulant écoute le texte tout en ayant la main droite posée sur le Volume de la Loi sacrée.

Enfin, à la demande du VM, il lève sa main droite et s’engage par serment en disant “Je le jure”.

Cette locution donne sa force à un engagement formel et solennel.

Dans cette même cérémonie, le second serment, se fait un peu plus tard, après que le postulant soit entré dans la chaîne d’union, et que le bandeau lui ait été retiré.

Il a demandé la Lumière. Elle lui a été donnée.

Le VM lui demande alors de confirmer “sans restriction” le serment prêté précédemment sous le bandeau et de jurer fidélité aux principes et valeurs de l’Ordre, la main droite toujours posée sur les Trois Grandes Lumières.

Cette séquence est fortement dramatisée et théâtralisée par le VM qui demande au frère présentateur du postulant de prêter lui aussi serment, de s’engager à suivre son filleul et de l’éclairer de ses conseils sur son chemin maçonnique.

LANGAGE VERBAL ET NON-VERBAL

On voit que le serment prend à la fois une forme verbale et comportementale.

Verbale car il est demandé au postulant de s’exprimer : “Je le jure”.

Non verbale – comportementale car le geste est joint à la parole : la main droite est posée sur les Trois Grandes Lumières donnant ainsi une dimension solennelle à l’engagement pris.

L’approche sémiologique considère, à juste raison, qu’un geste peut être aussi considéré comme un mode d’expression, une manière de communiquer, un véritable langage. Ce constat est relativement banal.

Mais on peut parallèlement considérer tout autant que la parole, peut aussi être considérée comme un acte.

C’est ce qui se produit lors de la prestation de serment car on est alors dans un registre d’expression à la fois verbale et corporelle auquel on peut ajouter une dimension émotionnelle.

Autrement dit, on s’engage alors à la fois par l’esprit, par le corps et par le cœur.

Le langage alors n’est pas uniquement informatif – se limitant à donner une information – mais aussi performatif, car il transforme une parole en acte créateur.

C’est d’ailleurs ce qui se produit peu après cette prestation de serment lorsque le VM transforme le postulant – jusque-là encore profane – en Franc-maçon du Premier degré du REAA. Le VM, posant l’épée flamboyante sur les épaules et la tête du postulant déclare : ” Je vous crée, constitue et reçois Apprenti Franc-Maçon Premier degré du REAA … “.

Sa parole inaugure une transformation du profane. Elle contribue à une conversion de sa réalité.

Le candidat devient Franc-maçon par la puissance de cette parole performative et créatrice.

Pour le VM, “dire c’est faire” comme le théorise le philosophe John Austin dans son ouvrage “Quand dire c’est faire” (Seuil 1970) .

Le Serment pris sur l’Autel se prolonge par un engagement qui donne du sens à la vie de chacun de ceux qui le prononcent, l’entendent et le partagent.

Car lorsque l’on s’engage, ce que l’on donne en gage, c’est soi-même. Et ce qui est dit nous lie aux autres frères et sœurs par nos actes.

C’est pourquoi il est essentiel que chacun sache être à la hauteur de son serment, vies maçonnique et profane confondues, car lorsqu’on est maçon, c’est toute sa vie durant et pas seulement lors des tenues régulières mensuelles.

EN SYNTHÈSE

Le serment initiatique concrétise l’engagement du franc-maçon et son avenir. Cet engagement est pris devant des pairs et devant des frères ou sœurs de degrés inférieurs ou supérieurs. Sa forme est à la fois verbale et non-verbale. Il a une dimension rationnelle, émotionnelle et physique et son expression verbale et physique se confondent.

Sa théâtralisation par le VM dans le cadre du rituel renforce la solennité du moment et conforte le souvenir qui en restera. Le serment s’impose dès lors à celui qui l’a pris comme un impératif catégorique au sens kantien : il doit être respecté en toute circonstance sauf, cela va de soi, en cas de force majeure.

1 COMMENTAIRE

  1. Le serment est un rite oral, souvent complété par un rite manuel. Sa fonction consiste, non dans l’affirmation qu’il produit, mais dans la relation entre la parole prononcée et la puissance invoquée, entre la personne du jurant et le domaine du sacré. (E. Benvéniste, L’expression du serment dans la Grèce ancienne, Revue de l’histoire des religions, 1947, pp. 81-94 : persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1947_num_134_1_5601.
    Pour les francs-maçons, ce médiateur est appelé le Volume de la loi sacrée. C’est la loi qui est sacrée, pas le volume!
    Parmi tous les serments prêtés au cours d’une vie maçonnique, toujours consentis, ceux de l’apprenti consistent en promesses solennelles faites par le récipiendaire, puis néophyte, de s’engager à garder les secrets de la maçonnerie, d’aider ses frères et sœurs, et d’être intégré à l’Ordre. Je m’engage à, je promets…, je jure…, sont les verbes par lequels les francs-maçons se lient en paroles sur la fraternité, les secrets et le travail. C’est l’acceptation d’une règle qui leur ouvre paradoxalement une voie de libération. (Boris Nicaise, le Serment : youtu.be/3jypufa7iTQ).
    Cependant, s’il est «Esprit libre et qui doit le rester (il est en effet libre de tout questionner, de tout interroger, de tout interpréter) il ne l’est pas de tout mettre en cause, de tout reformater au gré de ses désirs et de n’y prendre en considération que ce qui le tente, l’amuse ou lui plaît» (Roger Dachez). C’est pourquoi le choix d’une obédience, voire d’un rite, est essentiel dans la démarche d’un profane. Toutes informations sur l’orientation spirituelle de là où il va s’engager devraient lui être données.
    Les serments se font toujours au moins une main dégantée.
    La scène du parjure intervenant lors de la cérémonie d’initiation, après les 3 voyages, permet au néophyte d’appréhender le risque encouru en cas de non-respect de ses engagements : des sanctions
    Faut-il encore des serments en Franc-maçonnerie ? Ne portent-ils pas la possibilité d’une future trahison et donc d’inscrire moralement le franc-maçon dans la faute ?
    Hiram qui ne trahit pas le secret est cependant tué, n’y a-t-il pas un paradoxe ?
    Le serment peut aller jusqu’à celui de martyr. Le dialogue des Carmélites de Bernanos en est une puissante évocation : youtu.be/ztpITmvVbDc.

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Alain Graesel
Alain Graesel
Conseil en organisation industrielle et ex professeur des universités associé à l'École d'Ingénieurs des Mines de Nancy, Alain Graesel a été Grand Maître de la Grande Loge de France de 2006 à 2009. Il a été président de la Confédération internationale des Grandes Loges Unies de REAA de 2010 à 2020.

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