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Edith Starr Miller, plus connue sous son nom d’épouse, Lady Queenborough, est l’autrice d’Occult Theocrasy, une somme en deux volumes illustrés publiée à titre posthume en 1933. Elle y soutient qu’une « théocrasie » occulte, mêlant gnostiques, Juifs, Illuminati, jésuites et francs-maçons, mènerait secrètement l’histoire du monde depuis l’Antiquité. L’ouvrage est devenu une référence de la littérature conspirationniste de langue anglaise, alors que sa matière première est largement empruntée aux fabrications de Léo Taxil, qui avait avoué sa supercherie trente-six ans plus tôt. Cette notice examine comment une érudition de façade a pu donner une seconde vie à un faux avoué.
Une aristocrate américaine devenue Lady Queenborough

Edith Starr Miller appartient à la haute société américaine du début du XXe siècle. Née vers 1887-1890, le plus souvent rattachée à Newport, villégiature de l’aristocratie de la côte Est (les sources divergent sur la date et le lieu exacts), elle épouse le 19 juillet 1921 le Britannique Almeric Paget, premier baron Queenborough, et devient Lady Queenborough. Elle meurt à Paris le 16 janvier 1933, quelques mois avant la parution de son livre.
Rien, dans ce parcours mondain, ne la destine à l’histoire des sociétés secrètes. Son entreprise relève de l’engagement : de 1922 à 1931, elle codirige une « Ligue internationale de recherches historiques », cadre de ses recherches et de ses publications.
Une ligue et une collaboratrice
Le livre n’est pas l’œuvre d’une solitaire. La Ligue est codirigée avec Paquita de Shishmareff, de son vrai nom Louise Chandor (1882-1970), qui écrit sous le pseudonyme de Leslie Fry. Celle-ci publie en 1931 Waters Flowing Eastward, un ouvrage antisémite qui s’appuie sur les Protocoles des Sages de Sion, et manifeste des sympathies pro-fascistes. Cette collaboration situe l’entreprise : elle appartient au courant qui, dans les années 1920, diffuse les Protocoles dans le monde anglophone et croit y lire la clé d’une histoire cachée.
Un livre posthume en deux volumes
Occult Theocrasy paraît en 1933, en deux volumes illustrés. Imprimé à Abbeville par F. Paillart, selon son colophon daté du 4 septembre 1933, il est destiné à une circulation privée, sous le nom de la Ligue. Le titre joue sur le grec theokrasia, « mélange des dieux » : l’autrice y voit la fusion de cultes, d’hérésies et de sociétés secrètes qui aurait préparé une domination mondiale.
Le livre ressort en 1968 en un seul volume de 741 pages, chez la Christian Book Club of America (Hawthorne, Californie), puis chez Omni Publications. Trente-cinq ans après sa première parution, il trouve ainsi de nouveaux lecteurs dans la littérature conspirationniste américaine d’après-guerre.
Des sources fabriquées

La faiblesse majeure de l’ouvrage tient à ses sources. Pour la franc-maçonnerie, l’autrice s’appuie largement sur Domenico Margiotta, relais italien des « révélations » de Léo Taxil, et sur les créations de Taxil lui-même : le palladisme, la prétendue Diana Vaughan, les rituels sataniques attribués aux loges. Elle puise aussi chez la Britannique Nesta Webster, figure majeure du conspirationnisme de l’entre-deux-guerres. Or Taxil avait avoué, le 19 avril 1897, lors d’une conférence publique à Paris, avoir tout inventé.
Le procédé est celui de la citation circulaire : un auteur en cite un autre, qui cite lui-même une source fabriquée, et l’accumulation des notes finit par tenir lieu de preuve. Dix références de seconde main ne valent pas une seule pièce authentique.
Tout se tient : la fusion des complots

Le livre fond dans un seul récit des traditions que tout oppose. Gnostiques de l’Antiquité, jésuites, Illuminati de Bavière, Juifs, francs-maçons : chacun devient le maillon d’une même chaîne ininterrompue, le plus souvent par la seule force d’une ressemblance ou d’une succession dans le temps. Le glossaire désigne ce procédé sous le nom de syncrétisme accusatoire. Le politologue Michael Barkun parle, à propos de ces constructions, de « super-conspiration » : un système où tout se rattache à tout, et où l’absence de preuve devient elle-même un indice de dissimulation.
Deux traits donnent à l’ouvrage une portée politique. Il tient les Protocoles des Sages de Sion pour crédibles, alors que la presse britannique avait établi dès 1921 qu’ils plagiaient un pamphlet français de 1864 dirigé contre Napoléon III. Et il consacre deux chapitres favorables au Ku Klux Klan, souvent signalés par les commentateurs. La franc-maçonnerie n’y est pas analysée pour elle-même : elle est l’un des visages d’un ennemi composite, dont le portrait change selon les besoins du récit.
Lire Lady Queenborough aujourd’hui
Occult Theocrasy ne vaut pas comme source, mais comme document sur la fabrique des complots. Il montre le passage des mystifications spectaculaires des années 1890 à une littérature qui se donne l’apparence de l’érudition, avec ses deux volumes, ses illustrations, ses notes et sa bibliographie. Il montre aussi qu’un démenti, même public et signé de l’imposteur lui-même, ne rattrape jamais la révélation qu’il vise.
La question utile n’est pas de savoir si l’autrice était sincère, mais ce que valent ses sources. Devant une note qui renvoie à Lady Queenborough, le bon réflexe est de remonter la chaîne : pour tout ce qui touche à la franc-maçonnerie, on y retrouve le plus souvent Margiotta, Taxil, ou un auteur qui les a lus. Quand toutes les notes mènent à un faux avoué, l’érudition n’est plus qu’un décor.
Pour approfondir
- Eugen Weber, Satan franc-maçon. La mystification de Léo Taxil, Julliard, coll. « Archives », 1964.
- Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux, Berg International, 1992.
- Michael Barkun, A Culture of Conspiracy. Apocalyptic Visions in Contemporary America, University of California Press, 2003.
- Trevor W. McKeown, notice « Edith Starr Miller » (Lady Queenborough), dans Anti-Masonry: Points of View, Grande Loge de Colombie-Britannique et du Yukon (en ligne) : consulter la notice.
- Yonnel Ghernaouti, Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme.
Pour aller plus loin : l’article Wikipédia de référence (en anglais).
Voir aussi dans le glossaire : Affaire Léo Taxil, Léo Taxil, Diana Vaughan et le palladisme, Protocoles des Sages de Sion, Faux documents, Pseudo-révélations, Syncrétisme accusatoire, Complot judéo-maçonnique, Ku Klux Klan, KKK, Albert Pike, Preuves impossibles, Occultisme.
Illustrations : Wikimedia Commons (domaine public).
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