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(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
Il est, certes, une injustice dont les générations anciennes devraient prendre la mesure : avoir laissé aux jeunes le sentiment d’hériter d’un monde à bout de souffle. Une dette publique qui hypothèque leurs lendemains, des métiers qui se raréfient ou se métamorphosent sous le fulgurant effet de l’intelligence artificielle, une planète dont les équilibres se défont inexorablement, des océans empoisonnés de la houle aux abysses, des promesses collectives qui, dans les comptes comme dans les consciences, perdent beaucoup de leur crédibilité… donnant, plus qu’un retentissement, une portée démiurgique aux vieilles exclamations mélancoliques des cieux changeants et des gouffres amers, et accumulant, dans des horizons de cendres, sables mouvants, dérives aveugles et écueils invisibles.
À peine aux portes de la vie active, voici les nouvelles troupes sommées de réparer un monde qu’elles n’ont en rien contribué à dérégler. Pour légitimes que soient ces constats crépusculaires, ils sont loin, cependant, d’épuiser l’efflorescence de moult réalités et ne disent rien, en vérité, des forces prodigieuses qui sont déjà à l’œuvre pour changer la donne en profondeur.
Car la génération des papy-boomers comme celle « oubliée », surnommée X, que l’on accuse pêle-mêle d’avoir compromis l’avenir, sont aussi celles qui ont rendu possibles des transformations technologiques sans précédent. L’intelligence artificielle générative, les progrès de la médecine, les biotechnologies, les nouvelles énergies et les sciences du vivant ouvrent des perspectives dont nous commençons à peine à mesurer l’ampleur. Les métiers de demain ne sont pas tous inventés ; certains naîtront précisément des bouleversements que nous redoutons aujourd’hui. Le progrès fera nécessairement disparaître des emplois, tandis qu’il en suscitera obligatoirement d’autres, il transformera les compétences et libérera des capacités humaines jusqu’alors inexploitées voire largement insoupçonnées.

Même les controverses agricoles méritent d’être soustraites aux dogmes. Les organismes génétiquement modifiés ne sont pas, par nature, les ennemis irréductibles d’une agriculture respectueuse de l’environnement. Tout dépend des organismes concernés, des usages, des risques évalués et des intérêts économiques à long terme. La technologie n’est ni une providence ni une malédiction : elle produit un pouvoir dont il nous appartient de déterminer et de contrôler les fins
Sans compter qu’avec la promesse d’un accès universel au savoir dans sa propre langue, se dessine un horizon nouveau. Elon Musk, dont on me fera le crédit de croire que je ne suis pas un zélateur impénitent, vient d’annoncer que tous les contenus publiés sur X seront instantanément diffusés dans l’idiome de la consultation, illustrant cette ambition jusqu’à présent irréalisable d’abolir les barrières linguistiques, de rapprocher les intelligences et de rendre partageable une part croissante du patrimoine humain. Encore faudra-t-il que cette universalité, qui gagnera rapidement toutes les plateformes internationales, ne se confonde pas avec une dépendance accrue à des flux incessants et que la circulation d’une information gigantesque et protéiforme ne dispense, moins que jamais, d’en vérifier la pertinence, c.-à-d. au moins l’origine et, si possible, la validité.

C’est ici que la démarche maçonnique peut éclairer le débat. Elle ne consiste pas à célébrer aveuglément les promesses du progrès, pas davantage à se réfugier dans la nostalgie d’un monde disparu. Elle invite à prendre du recul, à suspendre les certitudes immédiates, à examiner les conséquences de nos actes et à distinguer ce que nous pouvons faire de ce que nous devons faire. Le travail symbolique sur la pierre brute rappelle que toute puissance exige une discipline, toute liberté une responsabilité, toute construction une juste mesure.
L’intelligence artificielle nous pose ainsi une question profondément initiatique : saurons-nous développer notre puissance d’agir sans renoncer à notre faculté de juger ? À quoi servirait, par exemple, une médecine capable de prolonger la vie, si nous ne savions plus en préserver la dignité ? Que vaudrait un savoir accessible à tous, si la manipulation dominait la réflexion sans combat ? Et quelle valeur aurait une croissance technologique qui laisserait aux générations futures le fardeau de ses dégâts écologiques et de ses déséquilibres sociaux ?
La responsabilité des anciens n’est donc ni de demander pardon à la jeunesse en lui abandonnant un monde réputé perdu, ni de lui vanter les merveilles d’un avenir dont ces mêmes aînés n’auront probablement pas à subir les conséquences. Elle est de lui transmettre des outils, des connaissances, mais aussi le sens des limites et le courage de choisir… mieux qu’ils ne surent le faire ! Quant aux jeunes, ils ne sont pas condamnés à recevoir passivement un héritage : ils peuvent évidemment le contester, le transformer et lui donner un sens inédit.

Entre les générations, le véritable legs ne saurait donc se limiter ni à la seule dette, ni à la seule technologie. Les vieilles lunes de la spiritualité et de la philosophie ne sont pas mortes. Là encore, la tradition initiatique a le grand intérêt d’insister sur une méthode : apprendre à questionner, confronter les points de vue, éprouver les faits, prévoir les conséquences et agir sans se dérober.
Comme elle n’a jamais cessé de le faire valoir, la franc-maçonnerie nous rappelle inlassablement que l’édifice humain demeure inachevé. Peut-être est-ce là, finalement, la meilleure nouvelle à transmettre aux jeunes : le monde qu’ils reçoivent n’est pas seulement celui que nous avons abîmé ; c’est aussi celui qu’ils ont le pouvoir de reconstruire — à condition que nous leur laissions, avec les moyens d’y parvenir, la liberté et la responsabilité d’en décider.
Le nez contre la vitre, la jeunesse se voit aujourd’hui, semble-t-il, comme l’héritière d’un monde sans avenir… alors qu’au même moment, les générations antérieures la dote des outils propres à le réinventer, en révolutionnant comme jamais la condition humaine et la maîtrise des équilibres les plus vastes comme les plus subtils.
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