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Le dessinateur Tetsuya Chiba est mort le 22 octobre 2026 à Tokyo, à 87 ans, des suites d’un syndrome myélodysplasique, ont rapporté l’agence Kyodo et la chaîne NHK. Son éditeur Shogakukan a annoncé la nouvelle le 27 octobre. Sous ses habits de manga de boxe, Ashita no Joe raconte la fabrication d’un être par l’épreuve.
Le retour de Moukden

Tetsuya Chiba naît à Tokyo le 11 janvier 1939 et passe son enfance en Mandchourie, à Moukden, aujourd’hui Shenyang. La défaite de 1945 ramène sa famille au Japon, dans un pays en ruines où il faut réapprendre à tenir debout. Ce déracinement, il y reviendra jusqu’au bout. À dix-sept ans, en 1956, il dessine déjà pour le manga de prêt. Il publie en magazine dès 1958, puis s’impose dans le récit sportif avec Ore wa Teppei et Notari Matsutarō, vaste saga consacrée au sumo.
Membre de l’Académie des arts du Japon en 2022, il reçoit en 2024 l’Ordre de la Culture, premier auteur de manga à obtenir cette distinction. Après la cérémonie, il a rappelé qu’Osamu Tezuka avait pleuré de dépit au temps où le manga passait pour une lecture nuisible. Il publiait encore en 2026, dans Big Comic, son journal dessiné Hinemosu Notari Nikki, où reviennent l’enfance et la guerre, et il participait au jury final du prix créé à son nom par Kodansha en 1980 pour les jeunes auteurs.
Le maître ivre et l’orphelin

De 1968 à 1973, le Weekly Shōnen Magazine de Kodansha publie Ashita no Joe, dessiné par Tetsuya Chiba sur un scénario signé Asao Takamori, nom de plume du scénariste plus connu sous celui d’Ikki Kajiwara. Joe Yabuki, orphelin et bagarreur, surgit un jour dans le quartier des doya, ces meublés de misère où logent les journaliers. Il y croise Danpei Tange, ancien patron de salle tombé dans l’alcool, qui devine un talent dans ses poings et une matière à travailler dans sa rage. Le gamin sans repères découvre la boxe, ses règles, ses codes et ses maîtres.

Face à lui se dresse Tōru Rikiishi, prodige du ring, qui se prive jusqu’à l’extrême pour l’affronter. Les deux garçons se tendent un miroir, l’un par sa discipline, l’autre par sa fureur. À l’issue de leur combat, Rikiishi meurt, et Joe ne parvient plus ensuite à frapper aux tempes. Quelque chose est mort en lui avec son rival, et quelque chose d’autre doit naître.
Le 24 mars 1970, un personnage de papier reçoit des obsèques. Dans une salle de l’éditeur Kodansha, à Tokyo, plusieurs centaines d’admirateurs se pressent, à l’initiative du dramaturge Shūji Terayama et de sa troupe Tenjō Sajiki.
Quelques jours plus tard, en avril 1970, la chaîne Fuji TV diffuse le premier épisode de la série animée, réalisée par Osamu Dezaki. Le gamin des bas quartiers entre dans les foyers. Des films ont suivi, puis Megalobox en 2018, pour les cinquante ans du manga.
Le seuil des cordes

Nous nous gardons de plaquer un cadre maçonnique ou ésotérique sur une œuvre dont rien n’indique que ses auteurs l’aient voulue ainsi. Reste que sa construction épouse un schéma initiatique bien connu. Joe quitte l’errance pour entrer dans un espace réglé. Danpei, guide imparfait, lui transmet moins une technique qu’une éthique de l’effort, et l’entraînement, brutal et répété, agit comme une série d’épreuves destinées à briser l’ego ancien. Vient ensuite le double, puis la mort symbolique, puis la tentative de renaître. Le ring devient un lieu mis à part, où la violence, encadrée par des règles, change de nature. Franchir les cordes, c’est accepter d’être éprouvé.
Dans le Japon de l’après-guerre, cette histoire parle à une génération qui a connu la défaite et la reconstruction et qui cherche comment se relever. Des étudiants contestataires de l’époque y trouvent aussi un héros, sans que l’œuvre vire au pamphlet, car elle reste centrée sur l’individu. Joe, lui, ne se relève jamais tout à fait. Au terme de son dernier combat, contre José Mendoza, il reste assis dans son coin, blanc comme la cendre, et les lecteurs débattent depuis plus d’un demi-siècle de son sort. Dès l’annonce de la mort de son dessinateur, des auteurs comme George Morikawa, père de Hajime no Ippo, et Yasuhisa Hara, auteur de Kingdom, lui ont rendu hommage.
Ashita veut dire demain. Tetsuya Chiba s’en va, la dernière image reste en suspens, et chacun de nous demeure face à son propre coin de ring, devant ce qui doit y mourir pour que demain commence.

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