Batson, Berlock et la mémoire de Pierre Leroux

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Les carnets du docteur Batson

La Fare, un soir de mars 1878.

Batson et Berlock au coin du feu

Le mistral était tombé vers cinq heures, comme il le fait souvent en cette saison, laissant sur La Fare un ciel lavé.

Du cabinet du docteur Batson, on voyait les oliviers dévaler vers l’étang de Berre et, au loin, d’un bleu très sombre, la ligne de la montagne Sainte-Victoire.

Sur la table, deux verres de vin cuit, un plat de figues sèches et une lampe à huile que la servante, Marie, venait d’allumer.

Le docteur Batson, médecin provençal de la vieille école, qui soignait aussi bien les fièvres des paysans que les vapeurs des notaires, tira sa pipe et regarda son hôte, ce Parisien long et sec arrivé en fin d’après-midi par la diligence d’Aix.

Batson : « Voilà deux heures que vous êtes ici, Berlock, et, à part votre conférence à Aix sur la criminalité, je vois que quelque chose vous chagrine… À Paris, on dit que vous résolvez des énigmes, mais à La Fare, la plus grosse énigme de l’année, c’est de savoir qui a volé les melons de la veuve Roubaud. Alors je soupçonne que quelque chose vous tracasse. »

Berlock : « Vous soupçonnez juste, docteur, mais l’affaire que j’ai en tête, et que je voulais vous raconter pour vos carnets, n’est pas de celles qu’on traite avec une loupe de détective. Elle remonte à sept ans. En 1871, j’étais à Paris… Spectateur, seulement spectateur de la Commune, comme j’avais été spectateur du siège, coincé par le blocus prussien avec ma mémoire pour seule compagne et un chat errant pour tout garde-manger. »

Batson : « Vous avez mangé du chat ? »

Berlock : « Du rat, surtout. Le chat, je l’ai gardé pour l’amitié. Mais ce n’est pas de cela que je veux parler. Je veux vous conter une rencontre. Je crois que vous y trouverez matière pour votre ami le docteur Élie, qui m’a dit il n’y a pas longtemps que vous aimiez, tous les deux, remonter aux sources des choses. »

Le docteur Élie
Le docteur Élie

Batson : « Élie est franc-maçon, vous le savez. Chez lui, remonter aux sources est un devoir statutaire. Allez, je vous écoute. Il y a du vin et la soirée est longue. »

Berlock ferma à demi les yeux, comme pour revoir la scène :

Avril 1871 : la rencontre avec Pierre Leroux

« Un matin d’avril 1871, je me promenais non loin du cimetière du Montparnasse. On entendait au loin le canon de Versailles, ce grondement sourd qui n’arrêtait plus. Les rues étaient vides, les volets clos. Et là, au pied d’un mur, un vieil homme était étendu sur les pavés. Il avait les cheveux blancs, la barbe en désordre, un manteau trop mince pour la saison. »

Pierre Leroux épuisé sur le pavé, avril 1871

Batson : « Il était blessé ? »

Berlock : « Non, épuisé. Une de ces faiblesses qu’on voit chez ceux que la faim et l’âge ont usés jusqu’à la corde. Il respirait court, le teint gris, les mains froides. Vous auriez diagnostiqué cela d’un coup d’œil. »

Batson : « Un cœur fatigué, des poumons qui ne suivent plus, et pas assez à manger depuis des semaines. Dans un Paris assiégé puis déchiré, c’est la recette ordinaire. Qu’avez-vous fait ? »

Berlock : « Je l’ai relevé, soutenu sous le bras, et il m’a indiqué sa porte, à deux cents mètres. Un logement modeste, presque nu, dans ce quartier populaire de la rive gauche. Des livres empilés au lieu de meubles. Je l’ai assis sur une petite paillasse, près de la fenêtre, j’ai trouvé un peu d’eau, un reste de pain. Et il m’a demandé mon nom. Quand je l’ai donné, ses yeux se sont éclairés. »

Pierre Leroux dans son logement

Pierre Leroux : « Berlock… Vous êtes le fils de l’ambassadeur ? J’ai connu votre père quand il représentait la France à l’étranger. Je suis Pierre Leroux. »

Pierre Leroux plus jeune
Pierre Leroux plus jeune

Batson : « Pierre Leroux ! Le Pierre Leroux du Globe, celui de De l’Humanité ? Mais on le disait mort, ou en exil. »

Berlock : « Non… Il était rentré de Londres à la faveur de la loi d’amnistie de 1859. Et il parlait, mon ami… comme un homme qui sait que le temps lui est compté et qui veut déposer son héritage dans la première mémoire disponible. Il m’a dit : “Après avoir été nommé maire de Boussac, j’ai été élu député à l’Assemblée constituante, puis à la Législative. J’avais expliqué à votre père ma conception du droit au travail, la réorganisation de l’industrie par l’association, et la reconnaissance de la Fraternité comme principe républicain fondamental.” »

Batson : « Votre père l’avait écouté ? »

Berlock : « Mon père écoutait tout le monde et ne répétait presque rien. Leroux s’en est d’ailleurs souvenu avec un sourire… Puis il a ajouté : “Mais je suis devenu un opposant déclaré au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851. Proscrit, je me suis exilé à Jersey, puis à Londres, où j’ai côtoyé Victor Hugo.” Il disait cela sans amertume, comme on énumère les étapes d’un long voyage. »

George Sand et Pierre Leroux, une alliance féconde

Batson : « Vous m’avez dit que Leroux était discret aussi sur ses relations avec George Sand. Je suppose que c’est de cela que vous avez parlé en premier ? »

Berlock : « J’ai osé lui dire : “Mon père m’a parlé de tout cela, mais il est resté assez discret sur votre relation avec George Sand.” Leroux m’a regardé longuement… “Berlock, vous dont on vante la mémoire phénoménale… je vais tout vous raconter.” »

George Sand
George Sand

« Il m’a expliqué que sa rencontre avec Sand, à la fin des années 1830, avait donné naissance à l’une des alliances intellectuelles et politiques les plus fécondes de son temps. Lui apportait la théorie philosophique, avec son « socialisme humanitaire » et la Fraternité républicaine. Sand apportait sa notoriété littéraire, son génie romanesque, ses ressources financières : tout ce qu’il fallait pour diffuser ces idées massivement auprès du grand public. »

Batson : « Elle l’a découvert comment, Leroux ? »

Berlock : « Par ses articles, puis par son traité De l’Humanité, en 1840. Elle traversait alors une crise intellectuelle. Elle cherchait une réponse à la détresse du peuple, et à ce vide que laissait en elle le catholicisme traditionnel. Les consolations de l’Église ne lui suffisaient plus devant la misère qu’elle voyait. Leroux m’a dit, avec une certaine fierté : “Elle voyait en moi son maître, son saint Jean-Baptiste. Elle adhérait à mon idée que la Révolution française devait s’accomplir en intégrant la Fraternité et la solidarité sociale, vécues comme un idéal à la fois républicain et spirituel.” »

Batson : « Un saint Jean-Baptiste ! Voilà un homme qui ne manquait pas d’assurance. »

Berlock : « Il en avait le droit. Car Sand a fait plus que l’admirer : elle a adapté sa réflexion sur l’égalité à la condition des femmes et du peuple travailleur, ces deux groupes exclus de la vie politique sous la monarchie de Juillet. Elle faisait avec le roman ce que Leroux faisait avec le traité. Lui écrivait pour les philosophes et les militants. Elle traduisait ses concepts abstraits en récits accessibles à des dizaines de milliers de lecteurs. »

Liszt au piano, Josef Danhauser
Liszt au piano, de Josef Danhauser (1840). Assis, de gauche à droite : Alexandre Dumas, George Sand, Franz Liszt, la comtesse Marie d’Agoult. Debout : Victor Hugo, Niccolò Paganini, Gioachino Rossini.

Batson : « Les femmes, les ouvriers… Je soigne leurs descendants, Berlock, et je vous assure que le peuple lisait bien peu de romans. Mais enfin, ses feuilletons, on les lisait à haute voix à la veillée. »

Berlock : « C’est précisément ce que Leroux soulignait. Et il ajoutait que cela fut particulièrement vrai pour la franc-maçonnerie et le compagnonnage. »

Batson : « Tiens, voilà notre ami Élie qui s’invite dans la conversation. »

Berlock : « Il y est depuis le début. Leroux m’a dit que Sand mettait en scène des sociétés secrètes largement inspirées de la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle et du compagnonnage, luttant pour l’égalitarisme et la liberté de conscience. Ses théories sur la métempsycose, la chaîne de l’Humanité, la fraternité universelle s’y trouvaient directement intégrées. Dans ces romans, la bourgeoisie rencontrait le monde ouvrier ou paysan, et les barrières de classe tombaient par l’amour et l’association. On y trouvait la légitimité de la propriété partagée, le refus de l’exploitation capitaliste et surtout cette dignité du travailleur manuel, qu’elle érigeait en figure morale de la République à venir. »

Batson : « Le menuisier du Compagnon du Tour de France, je suppose… Perdiguier en toile de fond. Celui que nous avions rencontré en 1874.1 »

Agricol Perdiguier
Agricol Perdiguier

Berlock : « (ironique) Vous avez lu Sand ! Je vous croyais seulement homme de lancette et de tisane. »

Batson : « (sur le même ton) Ma compagne Jeanne la lit avec avidité. Je me contente d’en subir les conséquences à table. »

Berlock : « J’ai dit alors à Leroux : “Elle a aussi soutenu financièrement et logistiquement vos entreprises éditoriales.” Il a hoché la tête. La Revue indépendante, par exemple, qui devint la tribune majeure du socialisme démocratique sous Louis-Philippe. Sand y publiait en feuilleton ses romans sociaux, Consuelo notamment, mais aussi des articles politiques. Et puis il y eut l’imprimerie de Boussac. »

Batson : « Il était imprimeur ? »

Berlock : « Il avait monté cette imprimerie au milieu de la Creuse, loin de Paris, pour y faire vivre une petite communauté d’écrivains et d’ouvriers. Une expérience d’association appliquée, comme il disait. Elle a duré ce que durent les utopies, mais elle lui a laissé des convictions pratiques. En février 1848, quand Louis-Philippe tombe et que la IIe République est proclamée, George Sand s’installe à Paris. Elle rédige bénévolement les Bulletins de la République pour le ministère de l’Intérieur de Ledru-Rollin, traduisant les idéaux républicains et sociaux en appels à destination des provinces. Elle fonde aussi La Cause du peuple, où elle défend avec conviction le suffrage universel et le droit au travail que Leroux prônait. »

Batson : « Une femme qui écrit les proclamations d’un ministère, en 1848. Voilà qui devait scandaliser les salons. »

Berlock : « Elle s’en moquait bien. Et Leroux, lui, siégeait à l’Assemblée constituante. Quand je lui ai demandé : “Et en 1848 ?”, il a eu ce petit sourire fatigué : “J’y incarnais l’aile du socialisme démocratique et pacifique. J’ai contribué à transformer beaucoup de loges, autrefois plutôt libérales, bourgeoises et modérées, en laboratoires d’idées sociales et républicaines. Puis vous connaissez la suite…” »

Batson : « Juin, le massacre, puis décembre 1851. Oui. Nous la connaissons tous, la suite… »

Pierre Leroux, franc-maçon et saint-simonien

Berlock : « J’ai ajouté : “Votre démarche est bien sous-tendue par le saint-simonisme.” Ses yeux, là, se sont vraiment illuminés. Il s’est redressé. »

Pierre Leroux : « J’ai été initié à la franc-maçonnerie en 1818, au sein de la loge Les Vrais Amis réunis, à Paris. Tout au long de ma vie, j’ai vu dans les loges l’espace idéal pour faire mûrir une synthèse entre la pensée sociale et l’idéal républicain. Rédacteur principal du Globe, j’ai rejoint le mouvement saint-simonien à la fin des années 1820, avec d’autres figures intellectuelles. Nous lui avons apporté une culture républicaine solide et une plume incisive. »

Saint-Simon
Saint-Simon, fondateur de la « religion nouvelle »

Batson : « Et puis vint le schisme. »

Berlock : « Oui… En 1831, Leroux rompit avec éclat avec Prosper Enfantin. Il rejeta la dérive autoritaire, théocratique et hiérarchique qu’avait prise le groupe de Ménilmontant, avec ce rôle de « Père suprême » dévolu à Enfantin… Voici ce qu’il m’a dit, en serrant le bord de la couverture sur ses genoux : “Je voulais conserver la substance sociale du saint-simonisme, l’émancipation des travailleurs, la solidarité, l’organisation du travail, mais en l’insérant dans un cadre strictement démocratique, égalitaire et républicain.” »

Batson : « Je comprends. Il refusait que l’émancipation devienne un culte avec un pape et une soutane. »

Berlock : « Exactement. Et c’est là que j’ai commencé à comprendre la portée de ce qu’il me racontait. Avant 1848, la « Fraternité » restait souvent le parent pauvre de la pensée libérale. Leroux, en s’appuyant sur les travaux rituels maçonniques, la « chaîne d’union », et sur la doctrine saint-simonienne de l’Association, voulait démontrer que la Fraternité était le liant indissociable sans lequel la Liberté devient anarchie économique et l’Égalité une contrainte autoritaire. Il a diffusé cette triade dans les milieux maçonniques et républicains, contribuant directement à son adoption officielle comme devise de la République en 1848, puis par le Grand Orient de France. »

Batson : « Liberté, Égalité, Fraternité. Nous la voyons maintenant sur les mairies. J’ignorais que ce vieil homme que vous aviez rencontré avait tant pesé sur ces trois mots. »

Berlock : « Leroux concevait la franc-maçonnerie comme le réceptacle d’une « religion de l’Humanité », laïque, fraternelle et sociale. Pour lui, la République ne devait pas être seulement politique, c’est-à-dire le droit de vote, mais sociale, avec l’abolition de la misère et l’organisation associative du travail. Et son concept de « solidarité », cette continuité de la vie humaine à travers les générations, séduisait une partie de la maçonnerie en quête de spiritualité laïque. Ses textes nourrissaient les débats des loges de province sous la monarchie de Juillet. Ils préparaient le terrain idéologique de 1848. »

Pierre Leroux et les frères Pereire

Batson : « Puisque nous parlons de saint-simonisme, il y a des noms que je connais mieux que les autres, parce que leurs rails passent à vingt lieues d’ici et que leurs docks bordent le port de Marseille : Émile et Isaac Pereire. Leroux vous en a parlé ? »

Berlock : « Je l’ai interrogé directement : “Parlez-moi de votre relation avec les frères Pereire.” Il m’a répondu : “Oui, nous nous sommes très bien connus. Notre relation repose sur une origine commune, le mouvement saint-simonien, avant que nos voies ne bifurquent radicalement vers deux modèles d’action opposés.” »

Note de l’auteur : après la révolution de 1830, la doctrine de Saint-Simon connut un essor fulgurant. C’est dans ce groupe de jeunes intellectuels et réformateurs que Leroux rencontra les frères Pereire. Le Globe, alors en difficulté financière, s’était rapproché des dirigeants du mouvement, Prosper Enfantin, le « Père », et Michel Chevalier, brillant polytechnicien et cadre montant. Émile Pereire, Hippolyte Carnot et Leroux écrivirent ensemble dans Le Globe et rédigèrent en 1831 une analyse économique majeure, l’Examen du budget de 1832, réclamant une réorientation des finances publiques vers les grands travaux d’utilité collective et l’amélioration du sort des classes populaires.

Batson : « Mais l’idylle ne dura pas. »

Berlock : « C’est ce que j’ai dit à Leroux, mot pour mot. Il m’a répondu : “Non… À la fin de l’année 1831, quand le chef du mouvement transforme le saint-simonisme en une religion théocratique autoritaire, le groupe se disloque. Je démissionne avec éclat du Globe, en novembre 1831, rejetant notamment l’affairisme, la finance spéculative et la domination des élites industrielles. Les Pereire ont pris, eux aussi, leurs distances avec la dérive religieuse d’Enfantin à Ménilmontant… Mais ils sont restés fidèles au cœur de la doctrine : l’industrialisme, le rôle du crédit public. Ils ont choisi la voie du grand capitalisme d’État et de la finance d’investissement.” »

Batson : « Et j’en connais les fruits : le Crédit mobilier en 1852, les chemins de fer, les compagnies maritimes, les grands travaux de Paris et de Marseille. Émile est mort il y a trois ans, en janvier 1875. Isaac vit encore, mais l’effondrement du Crédit mobilier l’a bien meurtri. »

Berlock : « Leroux le formulait avec une lucidité que je n’oublierai pas : “Avec les frères Pereire, on voit le dédoublement du saint-simonisme après 1830. D’un côté, une branche politique et sociale, que j’incarne, qui donne naissance au socialisme républicain français. De l’autre, une branche économique et financière, celle des Pereire, qui façonne les structures du capitalisme industriel moderne.” »

Batson : « Mais voici une question que j’ai posée un jour à mon ami le docteur Élie… Les Pereire étaient-ils maçons ? »

Berlock : « J’ai posé la même à Leroux, qui m’a fait remarquer que, selon lui, ni Émile ni Isaac n’avaient jamais été identifiés comme francs-maçons. Il a hésité, puis il m’a dit : “Ma vision de la franc-maçonnerie, c’était la foi dans le progrès scientifique, l’essor industriel, la construction des réseaux ferroviaires, la pacification du monde par l’économie. C’est aussi ce que partageaient les frères Pereire, malgré leur engagement dans la finance.” »

Batson : « C’est une réponse d’homme généreux, mais d’historien approximatif. »

Berlock : « Je l’ai pensé aussi, et je me suis permis de lui préciser que, si les Pereire ne semblaient pas avoir été initiés eux-mêmes, ils évoluaient au cœur d’un réseau financier et politique où la franc-maçonnerie était omniprésente. On avait l’habitude d’associer à leur aventure Achille Fould, ministre d’État et financier, figure majeure issue de réseaux très connectés au Grand Orient, même si ses rapports avec les Pereire furent plus rivaux que fraternels. Une grande partie des cadres, ingénieurs et saint-simoniens travaillant sur leurs réseaux ferroviaires, comme la Compagnie du Midi, ou sur leurs projets d’urbanisme, à Marseille, à Arcachon, appartenaient à des loges. Et les cercles réformateurs et industrialistes qu’ils fréquentaient croisaient constamment les élites maçonniques du Grand Orient de France sous Napoléon III. »

Achille Fould
Achille Fould

Berlock : « Leroux m’a répondu qu’effectivement les loges avaient servi de terreau de recrutement et de tribune pour la diffusion des idées saint-simoniennes auprès des élites intellectuelles et libérales. Maçons et saint-simoniens partageaient finalement des fondements philosophiques majeurs. »

Batson : « Lesquels ? »

Berlock : « Trois, qu’il a énumérés sur ses doigts maigres. D’abord l’amélioration matérielle de l’Humanité, devise fondamentale de la maçonnerie, qui se traduisait chez les saint-simoniens par le développement de l’industrie, le crédit public, le chemin de fer et les grands canaux, Suez, Panama, conçus comme des instruments de paix universelle. Ensuite la fraternité universelle : le concept saint-simonien d’« association universelle » faisait écho à la « chaîne d’union » maçonnique, visant à dépasser les nationalismes et les dogmes religieux traditionnels. Enfin l’émancipation et la méritocratie, car les deux mouvements prônaient une société guidée par les compétences plutôt que par les privilèges de naissance. »

Batson : « Et pourtant, vous m’avez dit que le saint-simonisme, à ses débuts, avait fini par ressembler à une loge à ciel ouvert. »

Berlock : « C’est une remarque que j’ai faite à Leroux, et il ne l’a pas démentie. Quand le mouvement s’était structuré, sous la direction de Prosper Enfantin et de Saint-Amand Bazard, entre 1829 et 1832, il avait pris la forme d’une véritable « Église », d’une communauté, notamment à Ménilmontant. Et pour construire cette identité, il avait largement puisé dans le patrimoine maçonnique. D’abord la hiérarchie et le vocabulaire : l’organisation en degrés, la désignation des dirigeants comme « Pères », les cérémonies d’initiation ou de réception rappelaient la structure des loges. Ensuite la symbolique du Temple et des bâtisseurs, avec l’idée d’un « Temple de l’Humanité », métaphore du travail industriel et de l’architecture sociale. Enfin le costume et les rites : l’ouverture des travaux, les chants collectifs, le port d’un habit spécifique, que plusieurs observateurs qualifièrent d’adaptation au grand jour des usages des loges. »

Pierre Leroux : « (la voix cassée, mais ferme) Oui, c’est exact. Mais la dérive théocratique et autoritaire d’Enfantin, ce « Père suprême », a fait s’éloigner les francs-maçons les plus attachés au rationalisme et au débat démocratique, comme Philippe Buchez2, ou moi-même. Nous avons fait schisme. »

Philippe Buchez
Le docteur Philippe Buchez

Les derniers jours de Pierre Leroux

Berlock : « Ensuite, Pierre Leroux fut pris de quintes de toux, et je me résolus à partir. »

Batson : « Et vous l’avez quitté ainsi ? »

Berlock : « Il était tard dans l’après-midi. Je l’ai laissé dans ce quartier populaire de la rive gauche, très modeste, très affaibli, et je lui ai promis de repasser… Mais quelques jours plus tard, c’étaient ses obsèques. Elles furent organisées officiellement sous la Commune de Paris, et c’est au cimetière du Montparnasse qu’il fut inhumé, à quelques centaines de mètres de l’endroit où je l’avais trouvé étendu. »

Le Castelas de La Fare
Le Castelas de La Fare

Le docteur Batson resta un moment sans rien dire. Dehors, un chien aboya vers le Castelas qui veillait sur La Fare, et la lampe vacilla un instant.

Batson : « Vous savez ce qui m’est venu à l’esprit pendant que vous parliez ? Que vous avez été le dernier confident d’un homme qui avait confié ses idées à des millions de lecteurs par l’intermédiaire d’une romancière, et qui, à la fin, n’avait plus qu’un détective égaré pour les entendre à nouveau. »

Berlock : « Je crois qu’il m’a choisi justement pour ma mémoire, Batson. Il savait que je ne perdrais rien. C’est pourquoi, depuis sept ans, c’est la première fois que je trouve un homme capable d’en saisir la portée pour la transcrire fidèlement. »

L’héritage saint-simonien dans les loges

Batson : « Fantastique histoire, que ce XIXe siècle ! Car voyez-vous, après la dispersion du groupe d’Enfantin, les saint-simoniens réintégrés dans la vie publique, banquiers, ingénieurs, technocrates comme les frères Pereire ou Michel Chevalier, ont continué à croiser les réseaux maçonniques dans les grands projets d’aménagement… chemins de fer, ports, urbanisme haussmannien. D’autres figures issues du réseau saint-simonien, ou proches de lui, ont participé à la création du Crédit foncier de France et des grandes banques de dépôt, comme le Crédit lyonnais, fondé par Henri Germain, modernisant définitivement le paysage financier français. »

Henri Germain
Henri Germain

Berlock : « Vous êtes mieux informé que je ne le pensais, mon ami. »

Batson : « C’est mon ami le docteur Élie, de Velaux, franc-maçon, qui m’en a fait la révélation. Il m’a expliqué que, dans la seconde moitié du XIXe siècle, la vision saint-simonienne de la science et de l’industrie a fortement nourri le positivisme maçonnique. Et que cela a contribué, l’an dernier, en 1877, à la décision du Grand Orient de France de supprimer l’obligation d’invoquer en loge le Grand Architecte de l’Univers. »

Berlock à la fenêtre

La nuit était tout à fait tombée. Berlock se leva, s’approcha de la fenêtre et regarda les premiers feux des mas disséminés dans la plaine.

Berlock : « Voilà, Batson. Un vieil homme se meurt sur un pavé de Paris, près des canons des Versaillais. Il avait posé trois mots sur le fronton de la République. Il avait donné une doctrine à une romancière, une famille de pensée aux loges et, par l’un de ces détours dont l’histoire est coutumière, il avait vu ses anciens compagnons bâtir des chemins de fer et des banques. Deux branches issues du même tronc, l’une politique et sociale, l’autre économique et financière. Et aucune des deux ne l’aura emporté sur l’autre. »

Batson : « Vous croyez à une réconciliation ? »

Berlock : « Je crois à une tension durable. Regardez… Cette année même, Paris s’apprête à accueillir l’Exposition universelle, la foire du progrès, des machines, de la paix par le commerce, tout ce dont rêvaient les saint-simoniens. L’an prochain, M. de Lesseps réunira ses ingénieurs pour parler de Panama. Et en même temps, la République s’enracine, les loges débattent de l’école laïque, le Grand Orient vient de rayer Dieu de ses statuts, les ouvriers réclament des chambres syndicales. Tout ce que Leroux appelait de ses vœux, la Fraternité, la solidarité, l’association du travail, entre dans la loi par morceaux, tandis que tout ce qu’il redoutait, l’affairisme, la finance spéculative, la domination des élites industrielles, prospère avec la même vigueur. »

Batson : « Alors, qui l’emportera ? »

Berlock : « Personne, docteur, et c’est là le secret. Les méandres de l’histoire vont créer une société nouvelle, faite de ces deux héritages entrelacés, qui s’opposeront, se nourriront et se corrigeront mutuellement. Une société qui risque de durer fort longtemps. Peut-être aussi longtemps que ces oliviers, qui ont vu passer bien des rois et des empires. »

Batson et Berlock trinquent à Pierre Leroux

Le docteur Batson remplit les deux verres, et Berlock leva le sien vers la lampe.

Berlock : « Alors buvons, mon ami, à Pierre Leroux et à la Fraternité, ce parent pauvre qui finit toujours par se rappeler à la table des riches. »

Batson : « Et à sa pensée qui, grâce à vous, est sortie des oubliettes de l’Histoire. »

Dehors, l’étang de Berre brillait faiblement sous la lune et, dans le village endormi, le clocher sonna onze heures.

Le clocher de La Fare

FIN

Jean-Luc Elissalde

Notes

1 Voir l’épisode précédent : « Le Compagnon Agricol Perdiguier, le Docteur et le Détective ».

2 En juin 1820, avec Saint-Amand Bazard, Pierre Dugied, Flotard et Nicolas Joubert, Philippe Buchez avait fondé la loge maçonnique « Les Amis de la Vérité ». Un mois après sa création, ils étaient déjà rejoints par trente jeunes gens (étudiants en droit, en médecine ou commis). La loge connut un essor rapide : elle compta jusqu’à 1 000 membres à son apogée. C’était une société de pensée qui prenait ses distances avec le formalisme rituel maçonnique ; son orientation politique était républicaine. Buchez figura parmi les fondateurs de la Charbonnerie française, qui compta jusqu’à 80 000 membres en 1822. Il fonda sa pensée socialiste sur les Évangiles, avec l’enseignement de la fraternité chrétienne et de la vertu, et chercha à concilier le christianisme et les idées révolutionnaires.

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Jean-Luc Elissalde
Jean-Luc Elissalde
Psychiatre libéral durant 40 ans, Franc-maçon au GODF depuis 38 ans, enseigne à la faculté de médecine de Marseille notamment la psychiatrie adulte et enfants et actuellement l'hypnose médicale. Les centres d'intêret sont multiples : l'étude du mentalisme de spectacle, l'IA, la chanson, l'écologie avec des projets de replantation forestière à Barbentane...

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