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Mgr Henri Delassus (Estaires, 12 avril 1836 – Saméon, 6 octobre 1921), prêtre du diocèse de Cambrai, directeur pendant près d’un demi-siècle de la Semaine religieuse de Cambrai, est l’une des grandes voix du catholicisme intransigeant français. Son œuvre maîtresse, La Conjuration antichrétienne (1910), en trois volumes, systématise le mythe d’un complot judéo-maçonnique visant à détruire la chrétienté. Antimoderniste militant, proche des réseaux intégristes du pontificat de Pie X, il reste une référence des milieux traditionalistes et d’extrême droite.
Un prêtre du Nord à la tête d’un hebdomadaire diocésain

La puissance de Delassus tient d’abord à sa tribune. Ordonné prêtre à Cambrai en 1862, docteur en théologie, il collabore dès 1872 à la Semaine religieuse de Cambrai, dont il devient en 1875 propriétaire et directeur. Chapelain de Notre-Dame-de-la-Treille à Lille à partir de 1874, il fait de ce bulletin diocésain une machine de combat doctrinal, lue bien au-delà du Nord.
Les honneurs romains accompagnent sa carrière : prélat de la maison pontificale en 1904, protonotaire apostolique en 1911, il devient en 1914 le premier doyen du chapitre de la nouvelle cathédrale de Lille. Ses obsèques sont célébrées en octobre 1921 à Notre-Dame-de-la-Treille.
Le catholicisme intransigeant contre le monde moderne
Delassus pense le siècle comme une guerre de religion. Héritier du Syllabus de 1864, il combat tout ce qui lui paraît compromettre l’Église avec la modernité : le libéralisme catholique, l’« américanisme », la démocratie chrétienne, le Sillon de Marc Sangnier, le modernisme exégétique. À la fin des années 1890, il publie L’Américanisme et la conjuration antichrétienne ; suivent des commentaires de l’encyclique Pascendi (1908) et de la condamnation du Sillon (1910), Vérités sociales et erreurs démocratiques (1909), La Démocratie chrétienne (1911).
Les historiens du catholicisme, à commencer par Émile Poulat, le classent parmi les intégristes du début du XXe siècle. Il appartient à la Sapinière, le réseau d’information et de dénonciation antimoderniste animé à Rome par Mgr Umberto Benigni, dont l’activité suscita de fortes critiques jusque dans l’Église.
La Conjuration antichrétienne (1910)
Le grand livre de Delassus est une théologie de l’histoire fondée sur le complot. Sous le sous-titre Le temple maçonnique voulant s’élever sur les ruines de l’Église catholique, les trois volumes de 1910 présentent l’histoire moderne comme le déroulement d’un plan séculaire. Les Juifs poursuivraient depuis deux mille ans la domination du monde par la ruine de l’ordre chrétien, et la franc-maçonnerie serait leur instrument. Les principes de 1789, les droits de l’homme, le libéralisme deviendraient les poisons chargés de dissoudre la religion, la famille, la patrie, la propriété.
Le livre puise dans la tradition de l’abbé Barruel, chez Gougenot des Mousseaux et chez Mgr de Ségur, et accorde une grande place aux prétendues Instructions permanentes de la Haute-Vente, documents attribués aux carbonari italiens dont l’authenticité n’a jamais été établie et que Delassus contribue à rééditer. Le procédé est classique : des pièces douteuses servent de preuves, et l’absence de preuves devient elle-même l’indice de l’habileté de l’ennemi.
De l’antijudaïsme chrétien au complot racialisé
Delassus fait le lien entre deux époques de l’hostilité aux Juifs. Sa Question juive (1911) mêle les vieux griefs théologiques de l’antijudaïsme et la thématique moderne de la domination financière et politique. Après la Grande Guerre, Les Pourquoi de la guerre mondiale (trois volumes, 1919-1922) interprètent le conflit à la lumière de la même conjuration.
Pierre-André Taguieff, dans ses travaux sur l’invention du complot judéo-maçonnique, a souligné la place de Delassus parmi les principaux promoteurs de ce mythe en France. Son œuvre fournit un réservoir d’arguments aux polémistes qui, dans l’entre-deux-guerres, diffuseront les Protocoles des Sages de Sion et alimenteront l’antisémitisme de combat.
Une postérité traditionaliste
Delassus n’a jamais cessé d’être lu dans certains milieux. Les maisons d’édition traditionalistes ont réimprimé ses livres, et une biographie favorable, publiée en 2010 aux éditions du Sel, le présente comme un « maître contre-révolutionnaire ». Des traductions récentes, notamment en anglais, attestent d’une circulation internationale.
Cette persistance s’explique par la cohérence apparente du système : une grille unique qui donne un sens à toute l’histoire moderne. C’est précisément ce que la critique historique conteste, en rappelant que les faits ne s’ordonnent jamais d’eux-mêmes selon un plan secret.
Mgr Delassus a donné au complot judéo-maçonnique sa forme de somme théologique. Sous l’autorité d’un prélat honoré par Rome, le fantasme prenait l’allure d’une doctrine. Son œuvre montre comment une foi sincère peut devenir le véhicule d’une haine organisée.
Voir aussi : Complot judéo-maçonnique, Péril judéo-maçonnique, Antimaçonnisme religieux, Ultramontanisme, Ségur, Mgr de, Pape et franc-maçonnerie, Modernité, Carbonarisme, Catholicisme et franc-maçonnerie.

