Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?

L’égalité est l’un des mots que l’antimaçonnisme regarde avec méfiance lorsqu’il l’associe à la franc-maçonnerie, à la République et aux Lumières. Elle lui apparaît comme une force de dissolution des hiérarchies anciennes, des ordres traditionnels, des privilèges sociaux, des autorités religieuses ou politiques. Dans ce récit, la franc-maçonnerie aurait travaillé à substituer à l’ordre naturel une abstraction dangereuse. Elle serait l’atelier où l’on aurait fabriqué l’homme sans rang, le citoyen sans racines, l’individu arraché aux hiérarchies de naissance.
Une peur ancienne

Cette accusation repose sur une peur ancienne. L’égalité inquiète les systèmes qui reposent sur la distinction des corps, des ordres, des castes, des statuts, des privilèges ou des autorités sacrées. Elle inquiète aussi ceux qui confondent la hiérarchie spirituelle avec la domination sociale. Si les hommes sont égaux en dignité, alors aucune naissance, aucune fortune, aucun titre, aucun pouvoir, aucune appartenance ne peut suffire à justifier l’écrasement d’un autre. C’est précisément cette idée que l’antimaçonnisme réactionnaire présente comme subversive.
Égalité n’est pas uniformité
L’accusation oublie que l’égalité maçonnique n’est pas uniformité. Elle ne nie ni les différences, ni les responsabilités, ni les degrés du travail initiatique. Elle rappelle simplement qu’au seuil du Temple, les dignités profanes se déposent. Le prince, le magistrat, l’ouvrier, l’artiste, le savant, le croyant, l’agnostique, tous sont rappelés à une même condition fondamentale. Chacun entre avec sa pierre brute. Chacun a charge de la travailler. La loge ne supprime pas les différences humaines. Elle les replace devant une exigence commune.
L’égalité maçonnique ne signifie donc pas que tous les hommes seraient identiques. Elle signifie qu’aucun homme ne peut se dispenser du travail sur soi au nom de son rang, de son savoir ou de sa puissance. Elle signifie que le plus élevé dans le monde profane peut être le plus brut dans le travail intérieur. Elle signifie qu’une parole vaut par sa justesse, non par le titre de celui qui la prononce. Elle signifie que la fraternité véritable commence lorsque l’autre n’est plus réduit à sa fonction sociale.
Pour l’antimaçonnisme, cette égalité est suspecte parce qu’elle déplace les fondements du lien social. Elle ne repose ni sur la naissance, ni sur la fortune, ni sur la puissance, ni sur le dogme imposé. Elle repose sur une commune perfectibilité. Le soupçon y voit une subversion. La démarche initiatique y reconnaît une ascèse. Être égal ne signifie pas être semblable. Cela signifie être appelé, avec les autres, à la même dignité de construction intérieure.
Une portée civique

Cette égalité possède aussi une portée civique. Elle rejoint l’idée républicaine selon laquelle les citoyens doivent être égaux devant la loi. C’est là que l’antimaçonnisme politique rejoint souvent l’antimaçonnisme social. Les adversaires de l’égalité dénoncent une abstraction, comme si reconnaître une même dignité à tous effaçait les communautés, les héritages, les mérites ou les différences. Or l’égalité ne supprime pas la diversité. Elle empêche que la diversité devienne justification de la domination.
Il faut néanmoins éviter de faire de l’égalité un mot facile. La franc-maçonnerie elle-même doit sans cesse se demander si elle vit réellement ce qu’elle proclame. Ses sociabilités, ses recrutements, ses usages, ses rapports au pouvoir, ses entre-soi éventuels peuvent être interrogés.
L’antimaçonnisme exploite ces contradictions pour condamner l’ensemble. La réponse la plus juste consiste à reconnaître que l’égalité n’est jamais acquise. Elle se travaille. Elle se vérifie. Elle se construit dans les actes.
Une lecture symbolique
Dans une lecture symbolique, l’égalité est l’un des fondements du chantier. Les pierres ne sont pas identiques, mais elles doivent pouvoir trouver leur juste place dans l’édifice. Le niveau n’efface pas la singularité. Il rappelle l’horizon commun. Là où l’antimaçonnisme voit une dissolution des rangs, l’initiation voit une discipline de l’humilité. Nul ne devient plus grand en abaissant l’autre. Nul ne s’élève vraiment sans reconnaître en l’autre une dignité semblable à la sienne.
Voir aussi : République, Lumières, Droits de l’homme, Fraternité, Hiérarchie.

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.
Pour aller plus loin

