« Remaçonnifier la Franc-maçonnerie » de Marcel Laurent ou quand le Rite redevient une épreuve de vérité

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Après près d’un demi-siècle de vie maçonnique, Marcel Laurent place la Franc-Maçonnerie devant une exigence plus redoutable que les querelles de structures. Dans Remaçonnifier la Franc-maçonnerie – Pour une Franc-Maçonnerie du cœur, du Rite et de l’esprit, il pose une question essentielle.

Que devient la lumière reçue lorsqu’elle cesse d’éclairer une conduite, une parole et une fraternité réellement vécue ? Sous le néologisme volontaire de « remaçonnifier » se déploie la conviction centrale de ce livre de maturité. Revenir au centre ne signifie pas revenir en arrière, mais retrouver ce point intérieur où le Rite, le symbole et la transmission cessent d’être seulement reçus pour devenir des forces de transformation. De la pierre brute à la cité, Marcel Laurent ramène ainsi la Franc-Maçonnerie à l’épreuve la plus exigeante qui soit, celle du fruit qu’elle porte dans l’existence de celles et ceux qui ont reçu la lumière.

Le théâtre représente. Le rite opère

Cette formule donne au livre son axe et sa mesure. Marcel Laurent ne conteste ni la beauté des formes ni la nécessité d’une tradition transmise avec rigueur. Il rappelle qu’aucune exactitude cérémonielle ne garantit, à elle seule, l’œuvre intérieure. Le Rite Écossais Ancien et Accepté, qu’il pratique depuis 1977, vaut ici moins par l’accumulation de ses degrés que par la capacité de chacun d’eux à déplacer celui qui les reçoit. L’initiation « ne consiste pas à faire, mais à devenir ». L’équerre, le compas, le fil à plomb ou le maillet ne sont dès lors plus les signes d’une identité acquise, mais les instruments d’un examen de soi dont nul grade ne dispense.

La formule « remaçonnifier » aurait pu enfermer l’auteur dans le regret d’une Franc-Maçonnerie supposée plus pure autrefois. Marcel Laurent évite cet écueil en donnant au mot un sens dynamique. « Remaçonnifier la Franc-Maçonnerie, ce n’est donc pas revenir en arrière. C’est revenir au centre. » Le centre n’est ni une époque ni une Obédience exemplaire. Il est ce lieu symbolique où la forme et l’esprit cessent de s’opposer, où la Tradition redevient transmission vivante, où l’institution accepte de se juger à la qualité des êtres qu’elle contribue à former. Le propos progresse ainsi par reprises et approfondissements, selon une logique de spirale plutôt que d’ascension linéaire.

« La pierre brute, c’est moi »

La phrase pourrait servir de pierre d’angle à tout l’ouvrage. Tant que la pierre brute demeure l’autre, l’adversaire, le Frère insuffisant, la Sœur maladroite ou l’Obédience rivale, le travail initiatique reste extérieur. Marcel Laurent ramène obstinément l’outil vers celui qui le tient. La pierre devient « ce qui demeure en nous de non converti à la lumière ». Le maillet figure la volonté, mais une volonté qui ne conquiert plus. Le ciseau porte le discernement, sans lequel l’énergie intérieure risque de blesser ce qu’elle prétend dégrossir. La Maîtrise elle-même ne saurait protéger du retour des métaux, car la mort symbolique ne constitue jamais un diplôme de sagesse.

Cette insistance rejoint l’existence de Marcel Laurent. Né en août 1942 dans une famille ouvrière, élevé auprès d’un père couvreur, passé par l’engagement militaire, la guerre d’Algérie puis plusieurs vies professionnelles, il est initié le 27 septembre 1977 au sein de la Respectable Loge La Pierre Angulaire, à l’Orient de Neuilly-Bineau. Le vocabulaire du chantier n’est donc pas chez lui un ornement. Son parcours au sein de la Grande Loge Nationale Française puis la fondation de la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité en 2003 lui donnent une connaissance vécue des grandeurs et des fragilités de l’institution.

« Une Obédience naît un jour, mais elle se fonde tous les jours »

Lorsque Marcel Laurent aborde la GLCS, la méditation initiatique rencontre le récit d’une fondation. Comment créer une structure sans que celle-ci finisse par se prendre pour sa propre fin ? L’auteur rappelle qu’il ne souhaitait ni une rupture de ressentiment ni une Obédience supplémentaire offerte aux ambitions humaines. « La rancune est un mauvais ciment. » Les trois premières Loges, Thomas More, République et Agora, dessinent un programme où se rencontrent l’utopie de conscience, le socle civique et la parole partagée. Cultures au pluriel, spiritualité au singulier, la formule cherche à tenir ensemble diversité humaine et axe intérieur.

Le théisme philosophique qu’il défend reconnaît une Force Suprême ou un Principe sans imposer un Dieu révélé. La laïcité protège la liberté de conscience sans assécher le sacré, tandis que la mixité procède, selon lui, de l’universalité initiatique. « La pierre brute n’est pas masculine. » Marcel Laurent cherche ainsi un point d’équilibre entre Tradition, liberté, spiritualité, laïcité et mixité, afin que la verticalité ne devienne pas dogme et que l’ouverture ne dissolve pas le Rite.

Cette partie révèle aussi une limite. La GLCS est racontée par son fondateur et ses tensions historiques restent peu exposées. Les objections adressées au théisme philosophique, à la mixité ou à cette conception de la laïcité sont davantage évoquées qu’affrontées. Le livre évite ainsi le règlement de comptes, mais perd parfois le relief d’un débat plus contradictoire.

« L’ancien véritable n’est pas celui qui a duré. C’est celui qui a mûri. »

Les pages consacrées à la transmission comptent parmi les plus justes. Marcel Laurent se souvient de la réponse reçue lorsqu’il était Apprenti et qu’il interrogeait un élément du tableau de Loge. « Ce n’est pas de ton grade, tu comprendras plus tard. » Il ne nie ni la nécessité d’une progression ni celle d’une lumière mesurée. Il refuse que le secret, le silence ou la hiérarchie des degrés deviennent des refuges pour la paresse de transmettre. L’Apprenti ne doit ni être gavé d’explications ni abandonné devant des signes dont personne ne lui apprend la langue. La pédagogie initiatique consiste à ménager la juste distance, assez de lumière pour marcher, assez d’ombre pour chercher.

Cette réflexion conduit à l’exemplarité des anciens. Le trente-troisième degré n’accorde aucun privilège intérieur. Il augmente la dette de celui qui a davantage reçu. L’ancien véritable doit devenir « vitrail, non mur », laisser passer la lumière au lieu de s’interposer entre elle et ceux qui commencent. Une tradition demeure vivante lorsque celui qui transmet accepte de s’effacer assez pour que l’autre découvre son propre chemin.

« Le cœur n’est pas abstrait. Il a des mains. »

Le cœur ne désigne ici ni sentimentalité ni complaisance. Il est le lieu où la connaissance accepte de devenir conduite. La Maçonnerie de la tête reste nécessaire, mais elle se dessèche si elle ne se prolonge pas dans une présence fraternelle réelle. « Une bienveillance qui n’existe que de 19 h 30 à 22 h 30 n’est pas encore une vertu. C’est une ambiance de tenue. » Le Temple ne saurait servir d’espace protégé où chacun jouerait quelques heures l’homme meilleur qu’il devrait apprendre à devenir dans la durée. La pierre se travaille aussi hors des colonnes, dans la manière de traverser un conflit, l’attention portée à celui qui souffre, l’usage retenu du pouvoir et la fidélité à la parole donnée.

Le silence prolonge cette exigence. « Nous parlons trop », reconnaît Marcel Laurent. Il devient ascèse de l’ego, jamais démission morale, puisqu’un silence peut aussi se rendre complice de l’humiliation. Toute parole devrait franchir les portes du vrai, du nécessaire et du fraternel. Le silence initiatique prépare ainsi un Verbe responsable.

« Où était notre lumière quand le monde avait peur ? »

La dernière partie élargit le chantier à la cité. La fraternité perd sa vérité lorsqu’elle s’arrête à la porte du Temple. Elle doit devenir entraide sans se transformer en réseau d’avantages, service sans contournement de la justice, présence sans prétention à gouverner les consciences. Face aux crises sanitaires, sociales, climatiques, géopolitiques et spirituelles, Marcel Laurent ne rêve pas d’une Franc-Maçonnerie appelée à sauver le monde. Il attend davantage des Francs-Maçons eux-mêmes. Le monde n’a pas seulement besoin de grands soleils, mais de lampes tenues avec constance. La lumière initiatique ne vaut pas par l’éclat qu’elle revendique, mais par la fidélité avec laquelle elle demeure disponible lorsque l’obscurité revient.

Marcel Laurent évoque également les entreprises empêchées, notamment en Afrique et au Vietnam. « L’échec devient initiatique lorsqu’il cesse d’être seulement subi et commence à être déchiffré. » Le bâtisseur y rencontre la résistance du réel et renonce à confondre persévérance et obstination. Certains obstacles doivent être surmontés, d’autres entendus. La volonté initiatique accepte ici que le réel instruise celui qui voulait le plier.

La cohérence du livre constitue aussi sa fragilité stylistique. Sur plus de quatre cents pages, reprises, antithèses et refrains donnent parfois au propos une tonalité d’homélie. Pierre, arbre, lumière et clé reviennent avec une insistance qui réduit l’espace du doute. L’appareil de références demeure discret et plusieurs développements doctrinaux auraient gagné à être davantage étayés, notamment autour de la laïcité et du théisme philosophique. Marcel Laurent n’écrit toutefois ni une histoire générale de la Franc-Maçonnerie ni un manuel de science maçonnique. Il livre le bilan spirituel d’un homme qui confronte une vie de Rite à la question de son fruit.

Après À dire vrai – Un destin français, paru en 2022, et les textes du Parchemin, Marcel Laurent déplace le récit de sa vie vers son foyer intérieur. Le titre définitif prend alors toute sa justesse. Le verbe paraît d’abord viser l’institution, puis revient comme un miroir vers le lecteur. Une Obédience ne peut être remaçonnifiée par décret. Le travail commence dans la manière dont chacun habite ses serments, ses silences et ses responsabilités.

« Alors l’initiation commence vraiment »

Le dernier mouvement restitue à l’homme sa liberté entière. « La Franc-Maçonnerie donne une clé. Elle ne tourne pas la clé pour nous. » Le Rite peut préparer, orienter, éveiller, éclairer. Il ne dispense jamais de consentir. La transmission reçue n’abolit pas la responsabilité de celui qui la reçoit. Les métaux peuvent être déposés au seuil et revenir dès le lendemain. Aucun grade ne protège de soi-même. Aucun symbole ne travaille celui qui refuse d’être travaillé.

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« Une clé non tournée finit par devenir un poids. Une clé tournée devient passage. » L’image déborde le Temple. Nous héritons tous de clés que nous n’avons pas forgées, une langue, une histoire, une liberté, une tradition, parfois une foi, toujours une responsabilité. Leur possession ne prouve rien. Seul leur usage transforme l’héritage en passage. Remaçonnifier la Franc-Maçonnerie ne consiste finalement ni à sauver une institution ni à restaurer un passé. Il s’agit de rendre à chacun la gravité d’une question que nul Rite ne peut résoudre à sa place. Quelle porte, en nous, demeure encore fermée parce que nous préférons porter la clé plutôt que la tourner ?

Remaçonnifier la Franc-maçonnerie – Pour une Franc-Maçonnerie du cœur, du Rite et de l’esprit

Marcel Laurent – Les Éditions L.O.L., 2026, 442 pages, 22 € / Pour découvrir et commander l’ouvrage : Editions LOL

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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