Bestiaire initiatique : le ningyo, l’homme-poisson venu des profondeurs

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Dans les mers japonaises, la sirène ne possède pas nécessairement la grâce mélancolique que lui prêta l’Occident. Le ningyo, littéralement « poisson-humain », appartient à un monde plus inquiétant, celui des êtres qui brouillent les frontières. Ni homme ni poisson, parfois présage de calamités, parfois porteur d’une étrange promesse de longévité, il surgit au moment où l’ordre du monde semble vaciller. Pour le Franc-Maçon, familier des seuils, des passages et des métamorphoses, cette créature venue des eaux peut devenir une saisissante figure de l’entre-deux initiatique.

Lorsque la mer engendre ce que l’homme ne sait pas nommer

Le Japon connaît depuis fort longtemps le souvenir de créatures aquatiques présentant des caractères humains. Le Nihon shoki, grande chronique compilée au VIIIe siècle, rapporte pour l’année 619 l’apparition d’un animal « semblable à un humain » et la capture d’un être qui n’était, selon le récit, « ni homme ni poisson ». Le terme ningyo n’y figure pas encore. Il apparaît plus clairement au Xe siècle dans le Wamyō ruijushō, dictionnaire sino-japonais où nin désigne l’humain et gyo le poisson. Les descriptions anciennes sont bien éloignées de la blonde sirène romantique : visage humain ou simiesque, bouche étrange, petites dents, cris

parfois semblables à ceux d’un enfant.

Voilà précisément ce qui donne au ningyo sa puissance symbolique

Il n’est pas seulement un animal fantastique : il échappe à la classification. Or toute pensée initiatique commence peut-être lorsque les catégories ordinaires cessent de suffire. Nous croyons connaître le haut et le bas, l’humain et l’animal, la terre et l’eau, le visible et l’invisible ; puis survient une créature qui appartient simultanément aux deux rives. Elle nous oblige à abandonner le confort du « ou » pour entrer dans l’inquiétude féconde du « et ».

Le ningyo est ainsi un être du seuil. Et le seuil, le Franc-Maçon le sait, n’est jamais un simple passage architectural : il sépare deux états de conscience.

Tout présage est d’abord une rupture de l’ordre apparent

Au Moyen Âge japonais, certaines apparitions de ces êtres furent mises en relation avec des conflits ou des désordres. L’Azuma kagami rapporte ainsi, pour 1247, l’apparition d’un grand poisson à forme humaine au large de Tsugaru, tandis que des traditions postérieures rapprochèrent ces manifestations de périodes de troubles. Une tablette médiévale retrouvée dans la préfecture d’Akita paraît même témoigner d’un rite destiné à conjurer le malheur annoncé par une telle créature. Mais cette dimension funeste ne résume pas tout le ningyo. Selon les époques, sa signification oscille entre danger et protection, maladie et guérison, mort et longévité.

Cette ambivalence est essentielle. Dans l’univers symbolique, le véritable signe n’est presque jamais univoque. Le feu détruit et purifie ; la nuit effraie et prépare l’aurore ; la pierre constitue un obstacle avant de devenir matériau de construction. De même, le monstre n’est pas nécessairement l’ennemi. Il peut être le messager indiquant qu’une limite vient d’être atteinte.

Le mauvais présage devient alors moins l’annonce d’un événement extérieur que l’avertissement d’un déséquilibre intérieur : quelque chose demande à être regardé.

La chair du ningyo et le terrible cadeau de l’immortalité

La plus célèbre légende japonaise associée au ningyo est probablement celle de Yao Bikuni, la « nonne de huit cents ans ». Dans ses nombreuses variantes, une jeune femme mange involontairement la chair d’un ningyo et cesse dès lors de vieillir. Elle traverse les générations, voit disparaître ceux qu’elle aime, devient religieuse et parcourt le pays avant de revenir dans la région de Wakasa. À Obama, la tradition situe encore au temple Kūinji la grotte où elle aurait achevé son extraordinaire existence. La ville elle-même conserve et transmet ce récit.

Temple-Kuinji

La légende renverse admirablement notre désir d’éternité. Ce qui semblait être un don se révèle épreuve. Ne plus vieillir signifie également assister indéfiniment au départ des autres. L’immortalité physique n’est donc pas l’accomplissement initiatique ; elle peut même devenir son contraire.

Car l’initiation suppose symboliquement une mort.

Il faut accepter qu’une forme disparaisse pour qu’une autre puisse naître. Le récipiendaire abandonne quelque chose de lui-même en franchissant la porte du Temple. L’alchimiste sait pareillement que la matière doit connaître dissolution, obscurcissement et recomposition. Refuser toute mort symbolique reviendrait à vouloir conserver éternellement la matière première sans jamais permettre à l’Œuvre de s’accomplir. Yao Bikuni possède huit cents années de vie, mais ces siècles ne prennent leur sens qu’au moment où ils deviennent cheminement.

Des monstres fabriqués pour donner un corps à l’invisible

Le Japon d’Edo alla jusqu’à matérialiser le mythe. Des « momies de sirènes » furent exposées dans les spectacles de curiosités puis parfois confiées à des temples et sanctuaires. Plusieurs étaient des constructions composites réalisées à partir de tissus animaux. Le British Museum conserve ainsi une « sirène » japonaise probablement du XVIIIe siècle, composée notamment de tissus de poisson, d’os, de cheveux, d’argile et d’autres matériaux.

Le phénomène est fascinant : l’être imaginaire finit par recevoir une matière, presque des reliques. Le mythe réclame un corps.

On pourrait sourire de la supercherie. Pourtant, le symboliste s’intéresse moins à la crédulité qu’au besoin qui la produit. Pourquoi fabriquer ce que l’on raconte ? Peut-être parce que l’être humain éprouve constamment le désir de rendre visible ce qui lui échappe. Il construit des images, des statues, des architectures et des rituels afin de donner une forme sensible à l’invisible.

Le Franc-Maçon procède autrement, mais il connaît cette nécessité : équerre, compas, maillet, pierre, colonnes ou lumière ne sont jamais seulement ce qu’ils donnent matériellement à voir. L’objet devient support d’une réalité qui le dépasse.

Entre deux mondes, le véritable monstre est peut-être le miroir

Il serait naturellement artificiel de transformer le ningyo en symbole maçonnique avant la lettre. Il appartient à la culture japonaise et doit d’abord être entendu à l’intérieur de cette tradition. Mais la méthode symbolique autorise les rapprochements dès lors qu’elle ne les confond pas avec des filiations historiques.

À ce titre, le ningyo parle singulièrement au Maçon.

Il habite l’eau tout en portant quelque chose de l’homme ; il appartient au profond mais vient parfois se montrer à la surface ; il effraie celui qui souhaite que chaque chose demeure à sa place. Il nous rappelle que toute initiation conduit précisément vers cet endroit inconfortable où l’ancien homme n’est plus tout à fait là et où l’homme nouveau n’existe pas encore pleinement.

Dans une lecture alchimique occidentale, l’eau serait volontiers rapprochée de la dissolution, du solve, de cet état où les formes constituées doivent perdre momentanément leurs contours avant qu’une nouvelle coagulation puisse s’opérer. Le ningyo semble avoir élu domicile dans cet instant : forme encore incertaine, matière qui hésite entre deux règnes, créature de la transformation inachevée.

Peut-être est-ce finalement cela que le ningyo vient annoncer depuis les profondeurs : non pas nécessairement la catastrophe, mais la fin prochaine d’un ordre que nous croyions immuable. Toute transformation ressemble d’abord à un désastre pour celui qui voudrait demeurer ce qu’il était. Sous cette lumière, l’homme-poisson japonais rejoint l’une des plus anciennes intuitions initiatiques : ce qui surgit de l’obscurité pour nous effrayer est parfois précisément ce qui vient nous demander de changer.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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