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Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères,
J’ai une mauvaise nouvelle. Vendredi prochain, notre Tenue est maintenue.
Oui, je sais : c’est courageux. Presque héroïque. Car, au même moment, un certain Léon XIV aura la désagréable idée de venir à Paris, de traverser la capitale, de s’adresser à l’Unesco, de passer par Notre-Dame, d’organiser une veillée au Stade de France et de célébrer, le samedi, une messe géante place de la Concorde.
Près de 600 000 personnes sont déjà inscrites pour cette messe. Les organisateurs ont dû élargir le périmètre d’accueil sur trois kilomètres, de la Concorde vers l’Étoile et l’avenue de la Grande-Armée. Rien que pour la veillée des jeunes au Stade de France, 80 000 personnes sont attendues. Et moi, vendredi, pour notre Tenue, j’en attends quinze. En comptant les retardataires.

Nous aussi, nous avons une lumière
Il faut être honnête : le pape nous fait une concurrence déloyale. Lui a la papamobile. Nous avons la voiture du Frère Hospitalier, garée en double file parce qu’il apporte trois bouteilles d’eau et les feuilles d’émargement. Lui a 600 000 fidèles sur les Champs-Élysées.
Nous aurons quinze membres, dont deux qui viendront uniquement parce qu’ils sont de service, un qui demandera : « C’est bien ce soir la Tenue ? », et trois qui annonceront leur absence à 19 h 47 par un message aussi profond que : « Désolé, imprévu. »
Lui est retransmis sur France 2, TF1, LCI, KTO et, vraisemblablement, sur l’écran de contrôle de la Station spatiale internationale. France Télévisions a annoncé un dispositif éditorial exceptionnel pour l’ensemble de la visite; France 2 doit notamment diffuser une édition spéciale en direct depuis la place de la Concorde. Nous, nous avons le compte rendu du Secrétaire. Et encore, quand il est envoyé avant la Tenue suivante.
Le pape a une messe solennelle à 15 heures, avec caméras, commentateurs, spécialistes de l’Église, vues aériennes, musique sacrée et foule à perte de vue. Nous avons une ouverture des travaux à 20 heures précises, avec le Vénérable qui vérifie si le Couvreur est bien à son poste et le Maître des Cérémonies qui cherche fébrilement le briquet pour allumer les bougies. Je ne veux pas me plaindre. Enfin si, un peu. Mais de manière initiatique.
Six cent mille fidèles et quinze « si la circulation le permet »
J’ai donc fait un calcul très scientifique, digne d’une commission des finances de l’Obédience. Léon XIV : 600 000 fidèles. Notre Loge : officiellement, 42 membres. Présents vendredi : 15. Il ne manque donc que 599 985 personnes pour que notre Tenue atteigne le niveau d’intérêt public de la messe papale. À ce stade, je propose plusieurs solutions :
- Installer un écran géant dans le Temple.
- Annoncer que le Très Respectable Grand Maître entrera en papamobile.
- Faire précéder l’ouverture des travaux d’une traversée solennelle du quartier en voiture électrique.
- Distribuer des chasubles, des encensoirs et des sandwichs à l’entrée.
- Promettre que la planche du soir sera prononcée en latin, avec un commentaire sur la symbolique universelle du stationnement payant. Mais je crains que cela ne suffise pas.
Car il y a une différence fondamentale entre nous et la grande foule : le pape propose, même à ceux qui ne pratiquent pas, la promesse d’un moment de ferveur partagée. Une immense scène collective. Un homme en blanc, une ville immobilisée, des chants, des images, une émotion, l’impression que le ciel, pour une fois, a accepté de faire un détour par la place de la Concorde.
Nous, nous proposons une planche de vingt-cinq minutes intitulée : « De la verticalité de la perpendiculaire dans la dialectique de l’être et du devenir au premier degré ». Il faut reconnaître que, médiatiquement, nous avons moins de chances.
Le Moyen Âge n’est jamais très loin
Toute cette histoire m’a fait réfléchir. Nous aimons nous présenter comme des êtres modernes, rationnels, éclairés, connectés, abonnés à dix chaînes d’information et capables de commander un repas chaud en trois minutes sans prononcer un mot à un humain. Mais dès qu’un grand personnage spirituel arrive avec une foule, un rite, une promesse de sens et quelques caméras, nous retrouvons très vite notre âme médiévale. Nous voulons le Messie. Nous voulons le Sauveur.
Nous voulons quelqu’un qui arrive, nous regarde avec gravité, prononce quelques phrases importantes, bénisse l’horizon et, idéalement, règle au passage l’angoisse climatique, la dette publique, le prix du beurre, les guerres, les réseaux sociaux et l’éducation des adolescents. L’être humain aime croire qu’une personne exceptionnelle va venir lui dire quoi faire. C’est beaucoup plus reposant que de se demander soi-même : « Qu’est-ce que je peux changer, modestement, ici et maintenant ? »
Et c’est là que la Franc-maçonnerie, avec son mauvais goût légendaire pour l’effort personnel, devient moins séduisante. La Franc-maçonnerie ne promet pas qu’un homme viendra vous sauver. Elle vous donne un maillet, un ciseau, une pierre brute et, avec une bienveillance qui frise parfois le sadisme pédagogique, elle vous dit : « Bon. Maintenant, c’est à vous. » Pas de miracle. Pas de promesse de guérison instantanée. Pas de foule de 600 000 personnes pour vous applaudir lorsque vous arrivez à l’heure. Juste un travail long, imparfait, souvent inconfortable : regarder sa pierre, écouter les autres, se taire un peu, parler moins vite, apprendre, recommencer, reconnaître ses erreurs et essayer de devenir légèrement moins insupportable à l’agape. Je comprends que cela remplisse moins les Champs-Élysées.
Le miracle, c’est surtout les autres
En réalité, ce que recherchent les 600 000 personnes attendues samedi n’est pas forcément différent de ce que cherchent les quinze irréductibles de notre Loge. Tous cherchent une forme de sens. Tous cherchent un lieu où l’existence n’est pas réduite à produire, consommer, commenter, s’indigner et recommencer. Tous cherchent peut-être une communauté, une parole qui élève, une espérance, une manière de ne pas se sentir complètement seul devant l’immensité du monde. La différence, c’est la méthode. Le fidèle attend volontiers une parole descendue d’en haut, une grâce, une bénédiction, un signe. Le Maçon est supposé travailler à faire monter quelque chose de lui-même : non pas une certitude, encore moins une supériorité, mais une conscience un peu plus libre.
Chez les uns, il y a une chaire, une foule et une bénédiction. Chez nous, il y a deux colonnes, un plateau, un Tronc de la Veuve et un Frère qui demande, au moment où le silence devient enfin profond : « Pardon, c’est quand déjà l’agape ? » Nous n’avons peut-être pas de miracle. Mais nous avons la fraternité. Enfin, les bons soirs. Les autres soirs, nous avons le débat sur le choix du traiteur.
Une Loge ne se remplit pas avec une papamobile
Alors, vendredi, je ne m’attends pas à voir débouler 600 000 personnes dans le Temple. D’abord parce que notre salle ne les contient pas. Ensuite parce que le voisinage risquerait de remarquer quelque chose. Enfin parce que le Frère Trésorier a déjà précisé qu’il ne financerait pas 600 000 plateaux-repas, même avec une rallonge exceptionnelle de la capitations. Nous serons quinze. Peut-être douze, si le pape passe trop près. Mais nous serons là.
Et, à quinze, nous essaierons de faire ce que les foules ne font pas toujours : nous regarder sans écran géant, penser sans slogan, parler sans hurler, écouter sans applaudir immédiatement, et nous rappeler que l’homme ne devient pas meilleur parce qu’il a vu passer une voiture blanche entourée de motards.
Il devient meilleur lorsqu’il accepte de travailler sur lui-même. C’est moins spectaculaire qu’une messe géante. C’est moins télégénique qu’une bénédiction place de la Concorde. C’est moins rentable en audience que de faire sonner les cloches dans toute la France pendant sept minutes. Mais, mes très chères Sœurs et mes très chers Frères, c’est peut-être encore utile. Alors, vendredi prochain, venez en Tenue. Le pape ne vous en voudra pas. Et si nous sommes au moins quinze, je promets de ne pas demander une retransmission sur France 2. Pour cette fois.
Votre Vénérable

Léon XIV aura-t-il aussi le temps de recevoir les quelque 330 000 enfants victimes de violences sexuelles au sein de l’Église catholique en France depuis 1950, dont 216 000 victimes de prêtres, diacres ou religieux, selon la Commission Sauvé ?