3 ans de mandat de Pierre Lucet à la GL-AMF : un bilan que le Grand Maître refuse d’expliquer

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

DOSSIER SPÉCIAL — GRANDE LOGE DE L’ALLIANCE MAÇONNIQUE FRANÇAISE (1/2)

À un mois du Congrès qui doit élire son futur Grand Maître, l’Alliance aborde l’échéance sur fond de menace de reprise de délégation rituélique par le Suprême Conseil, de vote d’Assemblée Générale non exécuté, de nomination irrégulière au poste de Trésorier, d’une acquisition immobilière ratée à Lyon et de comptes dont la lecture, documents officiels à l’appui, appelle davantage d’explications que de silence. Interrogé par 450.fm, le Grand Maître Pierre Lucet a refusé de répondre.

450.fm — Rédaction — Document établi à partir des comptes annuels 2024 et 2025 de la GL-AMF, de l’avis du Conseil de Surveillance pour l’exercice 2025, des résolutions de l’Assemblée Générale Ordinaire du 21 septembre 2025, et du courrier de réponse du Grand Maître Pierre Lucet daté du 16 septembre 2026.

Pierre Lucet

Dans un mois, les délégués des Loges de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française (GL-AMF) se réuniront en Congrès pour, notamment, élire leur prochain Grand Maître. L’actuel titulaire de la charge, Pierre Lucet, achève un mandat de trois ans dont le bilan, tel qu’il ressort des propres documents officiels de l’Obédience, appelle un examen que la direction sortante se refuse pour l’heure à assumer publiquement.

450.fm a adressé au Grand Maître, le 10 septembre 2026, une série de questions précises portant sur la gestion de l’exercice 2025 et sur plusieurs points soulevés par le Conseil de Surveillance lui-même. Ce n’est pas une première : depuis plusieurs mois, notre rédaction interroge à intervalles réguliers le Grand Maître sur la gestion de l’Alliance, sans jamais obtenir de réponse sur le fond. Le 16 septembre 2026, Pierre Lucet a de nouveau répondu par un refus.

Une fin de non-recevoir, assortie d’une exigence

Dans son courrier daté du 16 septembre 2026, le Grand Maître écrit que les questions de 450.fm, portant « exclusivement sur le fonctionnement interne et administratif de notre association », resteront sans réponse. Il y ajoute une demande formulée en ces termes :

« Nous vous rappelons expressément qu’en aucun cas les noms et prénoms de nos membres, à l’exception des miens, ne devront y être mentionnés ou reproduits. »

— Pierre Lucet, Grand Maître de la GL-AMF, courrier du 16 septembre 2026 adressé à 450.fm

Une association de la taille de l’Alliance — plus de 7 millions d’euros de bilan, quatre salariés, plus d’une centaine de membres impliqués dans ses instances — n’est pas une officine privée dont la gestion échapperait par nature au regard de ses propres adhérents. La gestion financière, les décisions immobilières et le respect des votes d’Assemblée Générale ne relèvent pas d’un « fonctionnement interne » à l’abri de toute explication : ce sont précisément les sujets sur lesquels les Frères appelés à voter dans un mois sont en droit d’être informés.

Sur la demande d’anonymisation, 450.fm tient à la clarté suivante : les personnes citées nommément dans cet article le sont exclusivement parce qu’elles apparaissent, à ce titre et dans l’exercice d’une fonction officielle, dans des documents que la GL-AMF a elle-même communiqués à l’ensemble de ses membres — voire publiés sur son propre site, s’agissant de l’avis du Conseil de Surveillance. Aucun nom cité ici ne provient d’une source confidentielle. Notre rédaction n’a pas retenu, en revanche, les noms de simples collaborateurs ou bénéficiaires apparaissant dans le détail des écritures comptables, sans lien avec les manquements de gouvernance exposés plus loin.

Le bras de fer avec le Suprême Conseil : une menace sur les trois premiers degrés

Siège du SCPLF – Boulevard Bineau

Au-delà des dossiers financiers et immobiliers détaillés plus loin, une autre ligne de fracture, de nature rituélique et institutionnelle celle-ci, fragilise l’Alliance à l’approche du Congrès. Elle mérite d’être resituée dans son contexte structurel. L’Alliance revendique environ 14 200 Frères (chiffre que notre rédaction cherche encore à faire confirmer précisément). Parmi eux, environ 70 % pratiquent le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), soit un peu moins de 10 000 Frères. Sur cet ensemble, entre 4 000 et 4 500 Frères relèvent en outre de la juridiction du Suprême Conseil pour la France (SCPLF), l’instance qui régit les hauts grades du REAA (du 4e au 33e degré) et qui délègue traditionnellement à l’Obédience l’administration des trois premiers degrés — Apprenti, Compagnon, Maître — pour les Frères placés sous son autorité.

Une mise en demeure, selon nos informations. Selon plusieurs sources internes à l’Obédience, le SCPLF aurait déjà mis en demeure le Bureau National de mettre fin à ce qu’il considère comme des dérives dans la pratique rituélique, sous peine de reprendre la délégation qu’il accorde à l’Alliance pour l’administration des trois premiers degrés au nom de ses membres. Toujours selon ces mêmes sources, le SCPLF envisagerait, dans cette hypothèse, de recréer une structure autonome inspirée du modèle des obédiences mixtes existantes, confiant la gestion de ces trois degrés à un Grand Maître dédié, dont l’identité complète reste à établir — placé sous l’autorité d’un Suprême Commandeur.

450.fm précise que ce point n’a pu, à ce stade, être étayé par un document officiel du Suprême Conseil, et qu’il n’a pas non plus figuré parmi les questions transmises par écrit au Grand Maître le 10 septembre 2026, notre rédaction n’en ayant eu connaissance que postérieurement. Il est donc rapporté ici sous la responsabilité de notre rédaction, avec le niveau de prudence qui s’impose sur un sujet de cette gravité, et sera documenté plus avant dans un prochain volet de ce dossier.

Si elle se confirmait, une telle reprise de délégation priverait l’Alliance de l’encadrement rituélique de plusieurs milliers de ses membres — jusqu’à 70% des 14200 Frères, soit 9900 Frères au total, ce qui représenterait environ les trois quarts de ses cotisations (1,089 M€) — Ce serait, pour une Obédience déjà fragilisée par les dossiers immobiliers exposés ci-après, une crise sans précédent touchant cette fois au cœur même de sa raison d’être.

Marseille : une décision d’Assemblée Générale que ses propres dirigeants n’ont pas exécutée

Le point le plus sérieux concerne le local de Marseille. Le 21 septembre 2025, en Assemblée Générale Ordinaire, les délégués des Loges ont été appelés à trancher, par un vote, entre deux orientations pour ce bâtiment : engager des travaux de mise en conformité pour y rester, ou rechercher un local mieux adapté et vendre le bien actuel. Le rapport annuel du Conseil de Surveillance — l’instance statutaire chargée précisément de vérifier la conformité des décisions du Bureau National — ne laisse aucune place au doute sur l’issue de ce vote :

« Les FF avaient voté la mise en vente de ces locaux. Le GM et le Bureau National n’ont pas mis en œuvre cette décision prise en AG, qui, pourtant, s’impose à tous. »

— Avis du Conseil de Surveillance pour l’exercice 2025, section « Immobilier », p. 6

Autrement dit : les Frères ont voté la vente de Marseille ; le Grand Maître et son Bureau National ont fait l’inverse, en engageant environ 280 000 € de travaux pour conserver et rénover le bâtiment.

Ce que représentent 280 000 € à l’échelle de l’Alliance. Un chiffre de cette nature ne prend son sens qu’une fois rapporté à l’unité économique de base de l’Obédience : la cotisation annuelle que chaque Frère verse à l’Alliance via sa Loge, fixée à 110 € par les délégués eux-mêmes. Les 280 000 € engagés à Marseille équivalent ainsi à environ 2 545 cotisations annuelles complètes — soit, rapporté à un effectif total d’environ 14 200 Frères à fin 2025 (chiffre que nous cherchons encore à faire confirmer précisément), près de 18 % de l’ensemble des cotisations perçues par l’Alliance sur une année entière. Une précision s’impose toutefois : selon le Conseil de Surveillance lui-même, cette enveloppe de 280 000 € correspond à des travaux « entamés fin 2025 et au cours du premier semestre 2026 » — elle ne représente donc pas une dépense strictement circonscrite au seul exercice 2025 examiné dans cet article, mais l’ordre de grandeur global d’un chantier à cheval sur deux exercices, dont seule une fraction est à ce stade reflétée dans les comptes clos au 31 décembre 2025.

Alerté par courrier dès janvier 2026, le Conseil de Surveillance rappelle, dans des termes qu’il a pris soin de souligner lui-même dans son rapport, une règle qui ne relève d’aucune ambiguïté juridique :

« Le CDS rappelle aux instances exécutives qu’une décision prise par les FF lors d’une AG ne peut être amendée que par un nouveau vote en AGE ou AGO. Il en va, naturellement, de nos statuts, du droit Français, mais également de la confiance des FF envers la gouvernance de l’Alliance. »

— Avis du Conseil de Surveillance pour l’exercice 2025, p. 6

Le même rapport précise que « la réponse écrite faite au CDS par le GM, s’est limitée à expliquer la décision sur le fond, mais ne justifie pas les raisons du non-respect des statuts ». Le Grand Maître a donc été interrogé formellement par l’organe de contrôle de sa propre Obédience sur le non-respect d’un vote souverain, et n’y a pas apporté de réponse sur ce point précis — un silence que notre rédaction, sollicitant les mêmes explications six mois plus tard, s’est vu opposer à son tour.

Un chiffrage à géométrie variable. Le rapport relève un élément qui mérite d’être posé avec exactitude : le choix de vendre, approuvé en Congrès, s’appuyait sur un chiffrage des travaux de mise en conformité estimé à l’époque à 500 000 €. Les travaux réellement engagés en 2025-2026 ont finalement coûté environ 280 000 €, « avec un faible dépassement ». Que le coût réel se soit révélé inférieur à l’estimation ayant motivé le vote de vente ne dispense pas, selon le Conseil de Surveillance lui-même, de soumettre ce changement de circonstances à un nouveau vote des Frères plutôt que de le trancher unilatéralement en Bureau National.

Marseille

Le coût de cet épisode ne se limite pas à une question de principe statutaire. De nombreuses Loges ont quitté le site après l’annonce de sa fermeture programmée, entraînant une baisse des loyers perçus de plus de 60 % à compter de 2026. Le Conseil de Surveillance chiffre la perte globale accumulée sur le dossier de Marseille — que le bâtiment soit finalement conservé ou vendu — à environ 1,4 million d’euros pour l’Alliance, et anticipe un déficit de trésorerie 2026 de l’ordre de 130 000 € lié au départ des Loges, auquel s’ajouteront plus de 270 000 € de travaux complémentaires. À la date de rédaction du rapport du Conseil de Surveillance (début août 2026), l’Alliance attendait toujours l’accord de la commission de sécurité pour pouvoir rouvrir ces locaux au public.

Le document de travail préparé par notre rédaction avant l’envoi des questions au Grand Maître relevait, à juste titre, que l’engagement de dépenses aussi significatives en contradiction avec une décision votée en Assemblée Générale « soulève une question de qualification juridique qui dépasse le strict champ de la gouvernance associative ». Cette qualification ne relève ni de notre rédaction ni du Conseil de Surveillance : elle appartiendrait, le cas échéant, à un professionnel du droit, voire à la justice. La question centrale réside dans la cohérence de l’investissement, tant financier que pratique, c’est-à-dire, l’usage des Frères. La question, posée par écrit au Grand Maître, est restée sans réponse.

Un Trésorier nommé en dehors des statuts

Second point relevé sans détour par le Conseil de Surveillance : le changement survenu à la tête de la trésorerie de l’Alliance au cours de l’exercice 2025. Le Grand Trésorier en fonction a quitté son poste et a été remplacé par un nouveau Trésorier. Le Conseil de Surveillance, tout en saluant par ailleurs la qualité du travail du nouveau venu, est catégorique sur la régularité de sa nomination :

« Il faut souligner le fait que le GM a désigné un nouveau Trésorier, sans le soumettre à ratification par l’AG, donc non conformément aux statuts. »

— Avis du Conseil de Surveillance pour l’exercice 2025, p. 5

Le Conseil de Surveillance relève par ailleurs que le Délégué au Budget, démissionnaire début 2025, n’a toujours pas été remplacé à ce jour — au point que le budget prévisionnel 2026, normalement établi par ce Délégué, a dû être construit directement par le Trésorier. Deux postes clés de la gouvernance financière de l’Alliance ont ainsi fonctionné, une bonne partie de l’année 2025, hors du cadre statutaire ou en vacance prolongée, sans qu’une communication claire n’en ait, semble-t-il, été faite aux membres. Les questions transmises au Grand Maître demandaient explicitement si une régularisation par vote serait proposée au prochain Congrès. Elles sont, elles aussi, restées sans réponse.

Lyon : 113 140 € d’indemnité perdus dans une acquisition engagée sans les devis nécessaires

Lyon

Le troisième dossier immobilier de ce mandat concerne Lyon. Le Bureau National avait décidé d’acquérir des locaux à Lyon Chassieu, selon un montage combinant achat en pleine propriété d’une partie des locaux et location avec option d’achat pour le reliquat. Une promesse a été signée, assortie d’une indemnité d’immobilisation de 113 140 € frais inclus.

Le Conseil de Surveillance constate que cet engagement a été pris avant que les devis nécessaires à la mise au point du plan de financement n’aient été obtenus, et que la surface visée était surdimensionnée par rapport aux besoins réels des Loges lyonnaises. Faute de financement viable, le Bureau National a fini par renoncer à l’opération en juin 2025 — perdant intégralement, dans l’opération, l’indemnité de 113 140 €. Le rapport ne mâche pas ses mots sur ce point : la promesse « a été signée de façon prématurée pour les raisons exposées plus haut, ce qui se traduit par la perte de l’indemnité d’immobilisation ».

Mis bout à bout avec le dossier de Marseille, cet échec conduit le Conseil de Surveillance à un constat global sur la gestion immobilière de l’Alliance, formulé sans détour dans son rapport :

« Nous constatons que la gestion du parc immobilier de l’Alliance, depuis sa création, est insatisfaisante. Elle consomme des budgets d’investissement conséquents, beaucoup d’énergie interne, engendre des pertes significatives, et, in fine, affecte la confiance des FF envers nos instances. »

— Avis du Conseil de Surveillance pour l’exercice 2025, p. 13

L’organe de contrôle recommande en conséquence que toute acquisition future fasse l’objet d’une étude et d’un processus de décision « collectif, sécurisé, sérieux » avant tout nouvel engagement — une recommandation qui, formulée en ces termes par le propre Conseil de Surveillance de l’Alliance, se passe de commentaire sur l’appréciation portée en interne quant à la méthode suivie jusqu’ici.

Des comptes 2025 flattés par un oubli comptable de deux exercices

Sur le plan strictement financier, l’exercice 2025 affiche un excédent de 365 079 €, en progression de 68,9 % par rapport aux 216 156 € de 2024. Une performance qu’il convient toutefois de nuancer à la lecture attentive du rapport du Conseil de Surveillance. Le résultat financier 2025 ressort à +74 803 €, contre -35 565 € en 2024 — une amélioration de plus de 110 000 € en apparence spectaculaire. Le Conseil de Surveillance en explique l’origine réelle :

« Il est à noter que le résultat financier de 2025 intègre l’échéance des comptes à terme pour environ 120 000 €, ce qui impacte positivement de ce montant l’excédent de l’exercice. Cependant en 2023 et 2024, les intérêts courus de 70 K€ n’étaient pas comptabilisés. L’impact financier réel sur l’exercice est en réalité positif de 50 K€ seulement. »

— Avis du Conseil de Surveillance pour l’exercice 2025, p. 8

En clair : pendant deux exercices consécutifs, 2023 et 2024, l’Alliance n’a pas enregistré des produits financiers pourtant déjà acquis, en contradiction avec le principe comptable d’indépendance des exercices que ses propres comptes annuels revendiquent chaque année noir sur blanc dans leur annexe. Ces deux exercices ont pourtant été certifiés sans réserve. Corrigée en 2025, cette omission gonfle mécaniquement, pour un tiers de son montant environ, l’amélioration affichée du résultat de l’exercice — sans qu’aucune communication spécifique n’ait accompagné, auprès des membres, la révélation de cette erreur de deux ans sur un poste pourtant simple à contrôler.

Une transparence comptable en recul. Autre élément factuel, vérifiable en comparant les deux jeux de comptes : jusqu’à l’exercice 2024 inclus, les comptes annuels de l’Alliance comportaient une version détaillée poste par poste, identifiant individuellement chaque compte bancaire, chaque emprunt, chaque ligne de charge — permettant à tout Frère de vérifier, par exemple, l’évolution exacte de chaque compte de trésorerie ou le détail des prêts consentis aux Loges et aux Frères. Cette version détaillée, produite par le même cabinet comptable l’année précédente, a disparu des comptes communiqués aux membres pour l’exercice 2025. Une telle évolution restreint significativement la capacité des membres, comme des instances de contrôle, à exercer une lecture fine d’un exercice à l’autre — sans qu’aucune explication n’ait, à ce jour, été donnée sur les raisons de cette évolution.

Les frais de déplacement du Grand Maître : le seul dossier resté hors de portée du contrôle

Le rapport du Conseil de Surveillance indique avoir mené des contrôles sur les frais de déplacement de l’ensemble des Officiers de l’Alliance — un poste qui représente, au total, 359 354 € en 2025, soit 24 € par Frère (contre 35 € en 2019, avant la crise sanitaire). Ces contrôles n’ont révélé aucune anomalie significative. Une seule exception est mentionnée, dans une phrase qu’il convient de citer intégralement :

« Il est à noter que le CDS n’a pas pu examiner les frais de déplacement de notre GM, à cause de justificatifs 2025/2026 non transmis par le GM à l’Alliance avant la rédaction de ce rapport. »

— Avis du Conseil de Surveillance pour l’exercice 2025, p. 7

Sur l’ensemble des Officiers de l’Alliance dont les dépenses ont été contrôlées, le Grand Maître est ainsi le seul dont les justificatifs n’ont pas été transmis à l’organe de contrôle interne, malgré ce que celui-ci qualifie pudiquement d’un manque à date de « rédaction du rapport ». Ce constat s’ajoute, sans qu’il soit besoin de le commenter longuement, au refus opposé à 450.fm sur les questions de gestion : le même homme qui n’a pas transmis ses propres justificatifs à l’organe de contrôle de son Obédience a refusé, un mois avant l’élection, de s’expliquer devant la presse spécialisée qui couvre cette même Obédience.

Prêts aux Frères, Dot’Alliance, Eosphoros : la liste s’allonge

D’autres points, de moindre ampleur financière mais révélateurs d’un pilotage perfectible, figurent dans le même rapport. Le taux de remboursement cumulé des prêts consentis aux Frères depuis la création de l’Alliance s’élèverait à 22 %, contre 66 % pour les prêts consentis aux Loges. Le nouveau Trésorier a dû procéder à une revue exhaustive de ces prêts anciens non remboursés, aboutissant à la constitution d’une provision pour dépréciation de 24 000 € et au passage en pertes de 93 000 €.

La fondation Dot’Alliance, créée le 20 avril 2022, n’a reçu aucun versement de l’Alliance en 2025 et n’a levé que 11 000 € via un appel à projets auprès des Frères — un résultat que le Conseil de Surveillance qualifie lui-même de « modeste ». Le rapport relève surtout que les documents financiers et juridiques de ce fonds de dotation devaient être déposés en préfecture avant le 30 juin 2026 sous peine de perdre l’avantage fiscal attaché aux dons reçus, et que « cette obligation n’a pas été respectée, ce qui pourrait générer un risque fiscal ». Le Conseil de Surveillance note enfin que la présidence statutaire de ce fonds revient de droit au président de l’Obédience — donc, de fait, au Grand Maître lui-même — une organisation qu’il juge « non conforme aux recommandations émises pour les Fonds de Dotation ».

Enfin, Eosphoros, filiale commerciale détenue à 100 % par l’Alliance, repose entièrement sur un seul Frère bénévole, Laurent Faucoeur, Député Grand-Maître, qui la dirige seul. Le Conseil de Surveillance salue son dévouement tout en pointant un « risque de fragilité » structurel : en l’absence de tout plan de continuité documenté, le départ de cette seule personne mettrait en péril l’activité de la filiale. Le risque de fiscalisation (TVA) lié à la location de temples à des Loges extérieures à l’Alliance, lui, est signalé pour la deuxième année consécutive sans qu’un dispositif de plafonnement n’ait encore été mis en place.

Ce que dit — et ne dit pas — le Conseil de Surveillance

L’honnêteté impose de restituer ce rapport dans son intégralité, y compris ce qui vient en nuancer la sévérité. Le Conseil de Surveillance salue explicitement « la disponibilité et la transparence du Grand Trésorier et du nouveau Trésorier », souligne que les contrôles menés sur les Solidarités et sur Eosphoros « n’appellent pas de commentaire significatif », et conclut son avis sur les comptes en ces termes, également soulignés dans l’original :

« Notre avis est que les comptes présentés sont fidèles et peuvent être approuvés en l’état par les délégués des Loges. »

— Avis du Conseil de Surveillance pour l’exercice 2025, p. 10

Cette conclusion mérite d’être lue à la lumière d’un paradoxe : le 21 septembre 2025, l’Assemblée Générale a donné quitus « entier et sans réserve » au Bureau National pour sa gestion de l’exercice 2024 — un exercice dont on sait aujourd’hui, grâce au rapport 2025 du même Conseil de Surveillance, qu’il comportait une omission comptable de deux ans sur les intérêts courus. Les délégués qui ont voté ce quitus en toute confiance ne disposaient donc pas, au moment de leur vote, de cette information. Rien n’indique une intention de dissimulation ; le Conseil de Surveillance lui-même écrit ne mettre en cause « la bonne foi des personnes qui, bénévolement pour la plupart, consacrent du temps à la gestion de l’Obédience ». Mais la question posée aux Frères qui voteront dans un mois demeure entière : celle de savoir si l’information dont ils disposeront, cette fois, sera complète — et si les manquements statutaires identifiés cette année, eux, seront rectifiés avant le scrutin plutôt qu’après.

Un Congrès sous haute tension

Dans un mois, les délégués des Loges de l’Alliance devront donc, le même jour, approuver ou non des comptes 2025 marqués par ces zones d’ombre, et élire l’équipe qui dirigera l’Obédience pour le mandat suivant. Les questions transmises par 450.fm portaient, pour l’essentiel, sur la manière dont le Bureau National entend régulariser la situation statutaire à Marseille et à la Trésorerie, sur le calendrier de retour à la conformité, et sur les mesures de contrôle interne mises en place pour éviter la répétition d’incidents comparables. Aucune de ces questions n’a reçu de réponse.

450.fm poursuivra ce dossier dans les prochaines semaines, notamment sur les points qui n’ont pu être développés dans ce premier volet, à mesure que de nouveaux éléments nous parviendront ou seront rendus publics par l’Alliance elle-même à l’approche du Congrès.

A suivre demain…

Sources

Bilan et compte de résultat de l’exercice clos le 31/12/2024 de la GL-AMF (cabinet Julien Le Guen) ; Bilan et compte de résultat de l’exercice clos le 31/12/2025 de la GL-AMF (cabinet Julien Le Guen) ; Avis du Conseil de Surveillance de la GL-AMF pour l’exercice 2025, daté du 28 juillet 2026, signé François Pignault (Secrétaire) et Thierry Lapenderie (Président) ; Résolutions de l’Assemblée Générale Ordinaire de la GL-AMF du 21 septembre 2025 ; courrier de réponse du Grand Maître Pierre Lucet à 450.fm daté du 16 septembre 2026. Toutes les citations entre guillemets sont reproduites telles quelles depuis ces documents officiels, communiqués aux membres de l’Alliance et, s’agissant de l’avis du Conseil de Surveillance, publiés par l’Obédience elle-même. Les questions de qualification juridique évoquées dans cet article relèvent de l’appréciation de professionnels du droit indépendants et ne constituent en aucun cas des accusations ou des conclusions établies par 450.fm.

Auteur : HUERIONS

Collaboration spéciale

Tous les articles de Huerions →

4 Commentaires

  1. Quand je vois ce que je vois, quand j’entends ce que j’entends, j’ai décidément bien raison de penser ce que je pense… Et, dans ces moments-là, je suis vraiment très heureuse d’être une femme ! Cela m’épargne au moins certaines petites chapelles d’hommes, tellement sûres d’elles-mêmes, tellement enfermées dans leurs certitudes et parfois si sectaires qu’elles ne songent même pas à nous recevoir.
    Finalement, certaines portes qui restent fermées constituent peut-être une forme de privilège. Elles évitent d’avoir à entrer là où l’on n’aurait, de toute façon, guère envie de rester.

  2. Entre frangins. en province et bien loin de son blabla parisien, Lucet est surnommé le GTM. Le Grand Tout Mou… Ça veut tout dire.
    Mais la conférence avec la GLNF est inqualifiable et impardonnable !
    Juste pour servir son tout à l ego !

    • Merci Pierre,
      Comme on dit chez nous, entre une pantoufle qui ne fait rien et un « petit chauve » qui s’excite partout, il reste peut-être encore à choisir ce que l’on attend réellement d’un Grand Maître : de l’agitation, de la communication ou une vision.
      Après trois années de mandat de Lucet, c’est bien cette question qui demeure : qu’est-ce qui aura réellement été construit, porté ou laissé à l’Alliance Maçonnique Française ?
      On cherchera les grandes initiatives, l’impulsion nouvelle, la parole forte susceptible de porter l’Alliance au-delà de son cercle habituel et de lui donner une véritable visibilité dans le paysage maçonnique français.
      Quant au « petit chauve » que chacun aura reconnu et qui s’agite déjà beaucoup à l’approche d’octobre, il faudra simplement se souvenir qu’en maçonnerie, faire du bruit n’a jamais suffi à faire œuvre.
      Entre la pantoufle et le moulin à vent, il doit bien exister une troisième voie… Celle d’un Grand Maître qui bâtit.

  3. Trois ans. Trois longues années de mandat et, pour ma part, je cherche encore ce qui restera véritablement de la présidence de Pierre Lucet à la tête de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française.
    Je n’y ai guère vu de souffle nouveau, de véritable impulsion, de projet susceptible de porter haut l’Alliance, de la faire davantage connaître, rayonner et entendre dans le paysage maçonnique français.
    Des années « pépère », pour ne pas dire franchement plan-plan, alors qu’une Obédience de cette importance méritait peut-être davantage qu’une gestion silencieuse des affaires courantes.
    Car s’il est un domaine dans lequel Pierre Lucet aura excellé, c’est bien celui du silence. À force, on finirait presque par lui décerner le titre de roi du silence.
    Mais gouverner une Obédience n’est pas présider un cénacle où le mutisme tiendrait lieu de vertu cardinale. Le silence peut être initiatique lorsqu’il prépare la parole ; il devient beaucoup plus problématique lorsqu’il semble se substituer à l’explication.
    Et ce n’est pas parce que McDo nous invite à « venir comme nous sommes » que le roi du silence doit servir aux Frères une « Happy Maçonnerie » : sourire de façade, communication minimale et questions soigneusement laissées sous l’emballage.
    Ce que j’ai surtout vu émerger au cours de ce mandat, ce sont des rapprochements et des rencontres avec la GLNF, cette Obédience dont beaucoup d’entre nous s’étaient précisément éloignés au terme d’une crise profonde, pour des raisons qui touchaient à notre conception de l’éthique et de la morale maçonniques.
    Nous avions fondé l’Alliance pour construire autre chose, pas pour contempler indéfiniment dans le rétroviseur la maison que nous avions quittée. J’ai parfois eu le sentiment qu’on nous invitait à y revenir non comme des Frères ayant fait un choix de conscience, mais presque comme si les « brebis égarées » d’hier devaient finalement regagner docilement le troupeau. Ce n’était certainement pas le sens que beaucoup d’entre nous donnaient à l’aventure de l’Alliance.
    Et puis demeurent les silences sur certains dossiers qui, personnellement, me pèsent davantage encore.
    Lorsqu’un engagement écrit a été pris d’apporter, après l’issue d’une procédure, une parole claire et solennelle, cette parole est attendue.
    Lorsqu’elle ne vient pas, ce n’est plus seulement une affaire de communication : c’est la confiance qui s’érode.
    En Franc-Maçonnerie plus qu’ailleurs peut-être, la parole donnée possède un poids particulier. Nous travaillons avec des mots, des serments, des engagements et des symboles ; on ne peut donc considérer que le silence efface ce qui avait été promis.
    Au terme de ces trois années, c’est finalement cela qui me laisse le goût le plus amer : moins ce qui a été fait que tout ce qui aurait pu l’être, et ne l’a pas été.
    Une Obédience ne vit pas seulement de ses structures, de ses congrès et de ses équilibres administratifs. Elle a besoin d’une vision, d’une voix et d’une parole capable de rassembler. J’aurais aimé entendre cette voix davantage.
    Le mandat s’achève. Et, après trois ans passés à attendre cette parole, je ne cacherai pas un certain soulagement…
    Nous aurons au moins fini de souffrir du silence !

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES