Quand « La Chaîne d’Union » restitue la « Lumière plurielle de la franc-maçonnerie »

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Le mot Lumières paraît familier au point d’en masquer parfois l’étrangeté. La raison critique, l’émancipation, le progrès, la tolérance et la liberté de conscience composent le récit le mieux connu du XVIIIe siècle, mais celui-ci devient insuffisant dès que réapparaissent théosophes, illuministes, Rose-Croix, Pythagore, Paracelse, Philalèthes et Louis-Claude de Saint-Martin. Avec son hors-série n° 15, Lumières plurielles de la franc-maçonnerie, La Chaîne d’Union restitue cette complexité et montre combien la Franc-Maçonnerie fut un lieu de rencontre entre critique rationnelle et expérience spirituelle, universalisme et contradictions historiques, construction de la cité et construction intérieure.

Les Lumières furent d’abord une dispute sur ce que signifie éclairer

Pierre Bertinotti

Pierre Bertinotti rappelle que les Lumières ne se réduisent pas au seul règne de la raison critique. La Franc-Maçonnerie y occupe une place singulière puisqu’elle associe examen rationnel, liberté et recherche du sens par le travail symbolique. Jacques Garat refuse à son tour le confortable singulier des « Lumières ». Le XVIIIe siècle est traversé par des lignes de fracture, de la religion naturelle au progrès, de l’empirisme aux formes mystiques de connaissance. Éclairer ne consiste plus à faire disparaître l’ombre mais à reconnaître diverses sources de lumière.

Premier foyer – Michel Barat ou la raison lorsqu’elle accepte d’écouter le cœur

Michel Barat

Dans « Lumières du cœur et de la raison », Michel Barat part de l’opposition presque scolaire entre Pascal et Voltaire, le premier renvoyé à la foi et à l’intériorité, le second à la raison émancipée et à la lutte contre la superstition. Cette opposition devient fragile dès que leurs pensées retrouvent leur relief.

Pascal ne congédie nullement la raison. Mathématicien et penseur de l’infini, il en connaît les pouvoirs comme les limites. Voltaire ne fait pas davantage de la rationalité une idole métaphysique, son combat demeurant celui de la liberté intellectuelle et du refus des fanatismes. Descartes avait donné à la raison méthodique un rôle décisif dans la modernité, tandis que Pascal rappelait qu’une intelligence géométrique n’épuise pas l’expérience humaine.

Charles Coutet

L’Enlightenment britannique, l’Aufklärung allemande, l’Illuminismo italien et les Lumières françaises recouvrent d’ailleurs des histoires différentes. Locke et Hume inscrivent la connaissance dans l’expérience, Kant demande à la raison d’examiner ses propres limites. Pour l’initié, la Lumière n’est donc pas un capital de certitudes mais la possibilité d’un travail où raison, symbole, silence et intériorité se répondent. La Lumière maçonnique commence peut-être lorsque la raison renonce à devenir toute-puissante sans pour autant abdiquer.

La limite n’est pas un échec, elle devient une discipline

Charles Coutel définit la Franc-Maçonnerie comme une « pédagogie des limites ». L’expérience initiatique enseigne la mesure et rappelle qu’une raison persuadée d’avoir tout compris cesse d’être critique. Pierre Mollier poursuit cette méditation avec « Franc-maçonnerie et initiation, le mot et la chose », où réception rituelle, transmission, mort symbolique, renaissance et transformation intérieure se répondent sans épuiser seules le sens de l’initiation.

Deuxième foyer – Jean-Pierre Brach restitue à l’illuminisme sa complexité

Laurent Segalini
Jean-Pierre Brach

Après avoir ouvert la question des « autres Lumières » de l’illuminisme, Laurent Segalini conduit l’entretien avec Jean-Pierre Brach, au cœur du numéro. Directeur d’études émérite à l’École pratique des hautes études, Jean-Pierre Brach défait les simplifications attachées au mot « illuminisme ». Des alumbrados espagnols aux théosophes chrétiens, des courants rosicruciens à certaines formes du spiritualisme maçonnique, le terme recouvre des réalités multiples.

L’illuminisme ne constitue ni une Église ni une doctrine unifiée. Il désigne plutôt une famille de sensibilités spirituelles pour lesquelles la connaissance véritable engage une transformation de l’être et suppose, sous des formes diverses, une illumination intérieure. Jacob Böhme, Paracelse, Swedenborg, Martines de Pasqually ou Louis-Claude de Saint-Martin peuvent être rapprochés sans être enfermés dans une filiation imaginaire.

La théosophie demande la même prudence. Bien antérieure à la Société théosophique du XIXe siècle, la théosophie chrétienne s’intéresse aux relations entre Dieu, l’être humain et la nature et lit volontiers l’univers comme un ensemble de correspondances. L’opposition entre Lumières et illuminisme se révèle ainsi moins étanche que le récit rétrospectif ne l’a longtemps prétendu. Savants, philosophes, Francs-Maçons, théosophes et mystiques circulent dans les mêmes décennies. Jean-Pierre Brach rappelle enfin que symbole, rite et mots du sacré possèdent une histoire, ce qui permet aussi de distinguer l’illuminisme historique du fantasme des « Illuminati ».

Pythagore, Rose-Croix et Philalèthes ouvrent d’autres chemins

Avec Stéphane Itic, Pythagore redevient une figure de l’imaginaire initiatique occidental. L’intérêt maçonnique du pythagorisme ne tient pas à une filiation institutionnelle, mais à une parenté de préoccupations. Le nombre devient rapport, la géométrie langage de l’ordre et l’harmonie permet de penser un cosmos gouverné par la mesure et la proportion.

Thierry Zarcone montre, en quelques pages consacrées à l’héritage paracelsien et rosicrucien, comment le mythe change de statut lorsqu’il devient expérience rituelle et engage le récipiendaire par les gestes et les symboles.

Pierre-Yves Beaurepaire

Pierre-Yves Beaurepaire étudie les Rose-Croix d’or et ces « Lumières mystiques » qui nuancent l’image d’un siècle exclusivement rationaliste. Le manuscrit destiné au Conseil des Philalèthes prolonge cette curiosité pour la comparaison des systèmes et des traditions initiatiques. Derrière ce désir encyclopédique demeure une question essentielle, comment distinguer la connaissance de l’accumulation des doctrines.

L’universel doit accepter d’être interrogé par sa propre histoire

Dominique Jardin

Dominique Jardin aborde le noachisme dans ses rapports avec les Lumières, le judaïsme et la Franc-Maçonnerie. La figure de Noé permet de penser une humanité symboliquement antérieure aux séparations confessionnelles et soutient la recherche d’une loi morale universelle. La question touche l’universalisme maçonnique, unir sans effacer les différences.

Françoise Moreillon

Éric Saunier examine la Franc-Maçonnerie coloniale et sa fidélité effective aux idéaux des Lumières. Une institution peut proclamer la fraternité universelle tout en demeurant traversée par les préjugés de son temps. Françoise Moreillon prolonge cette critique avec la place des femmes et les Loges d’adoption, rappelant combien une époque proclamant l’universalité de la raison pouvait maintenir les femmes à distance des espaces où celle-ci prétendait s’élaborer. La fidélité aux Lumières consiste aussi à poursuivre leur examen critique jusqu’aux contradictions qu’elles n’ont pas su résoudre.

Éric Saunier

Jean Iozia-Marietti déplace l’attention vers les sociétés philanthropiques de Paris et Marseille. Secourir, instruire et organiser la solidarité revient à donner une traduction sociale de l’humanisme. La fraternité maçonnique rencontre ici la cité et rappelle que travail intérieur et responsabilité collective ne devraient jamais être séparés.

Troisième foyer – Pierre Mollier retrouve ensuite Le Crocodile ou la guerre du bien et du mal, publié en 1799 par Louis-Claude de Saint-Martin

Poème épico-magique de cent deux chants mêlant prose, vers, satire, merveilleux et méditation spirituelle, l’œuvre échappe aux catégories ordinaires. Son auteur, le « Philosophe Inconnu », était passé dans sa jeunesse par la théurgie de Martines de Pasqually et l’Ordre des Élus Coëns avant de privilégier une voie davantage intérieure.

Pierre Mollier

Avec Le Crocodile, cette pensée se fait allégorie. La lutte du bien et du mal traverse autant la société que l’âme humaine, tandis que la crise révolutionnaire devient le miroir d’une dramaturgie spirituelle. Pour Saint-Martin, une révolution politique peut renverser des institutions sans accomplir la transformation intérieure de ceux qui la vivent. Le mal ne réside pas uniquement dans les structures, il traverse également l’homme.

Louis-Claude de Saint-Martin

Le lecteur maçonnique retrouve ici une question familière. Que signifie bâtir une société meilleure si celui qui prétend bâtir demeure livré à ses passions, et quelle valeur posséderait un perfectionnement intérieur indifférent à l’injustice du monde. Le Crocodile place ces deux exigences face à face et donne à l’imagination une fonction de connaissance que le XIXe siècle puis le surréalisme exploreront à leur tour.

De l’utopie au surréalisme, les Lumières poursuivent leur chemin

Les utopies sociales du XIXe siècle déplacent l’idée de progrès vers l’invention de formes nouvelles de société. Fourier, Saint-Simon et d’autres courants réformateurs prolongent l’héritage du XVIIIe siècle, jusqu’à faire du Temple l’image possible d’une cité à venir. Le surréalisme conduit ensuite le parcours au XXe siècle. André Breton refuse une conception étroitement positiviste de la réalité et retrouve, par le rêve, l’inconscient ou les correspondances, d’autres voies de connaissance. Sans constituer une continuation de l’illuminisme, le surréalisme partage avec lui le refus de réduire l’être humain à la seule rationalité consciente.

4e de couverture

La Lumière maçonnique vaut moins comme réponse que comme exigence

La diversité des contributeurs donne sa cohérence à l’ensemble. Histoire intellectuelle, philosophie, ésotérisme et histoire des institutions se répondent sans prétendre produire une synthèse définitive. Ce hors-série rend ainsi aux Lumières leurs conflits et leur fécondité. La raison y rencontre le cœur, Kant y côtoie Pythagore, l’illuminisme dialogue avec la philosophie critique, Noé interroge l’universel, la colonisation et la place des femmes éprouvent cet universalisme, tandis que la philanthropie cherche à faire descendre la fraternité dans la cité. Saint-Martin rappelle enfin que toute révolution extérieure laisse ouverte la question d’une transformation intérieure.

Peut-être faut-il comprendre ainsi le pluriel choisi pour ce volume. Les Lumières ne sont pas plusieurs parce que toutes les opinions se vaudraient, mais parce que l’être humain ne se laisse réduire ni à la raison, ni au sentiment, ni à la croyance, ni au symbole. Entre l’équerre qui rectifie et le compas qui ouvre, entre la parole qui transmet et le silence qui oblige à chercher, la Lumière demeure moins ce qui nous appartient que ce vers quoi nous avançons.

La Chaîne d’Union – « Lumière plurielle de la franc-maçonnerie » – Revue d’études maçonniques, philosophiques et symboliques publiées par le Grand Orient de France – Conform édition, hors-série, numéro 15. 216 pages, 19 € : Conform édition, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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